Pier Paolo Pasolini, la dernière interview

La réédition en blue-ray de Salò ou les 120 Journées de Sodome et la publication de la dernière interview de Pier Paolo Pasolini posent à nouveau la question de la place que nous accordons au poète et cinéaste italien dans nos vies.

mots&sons_PierPaoloPasoliniChaque nouvelle édition de Salò ou les 120 Journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini me terrifie. J’ai un souvenir précis d’une projection à l’Université : la salle était comble – près de 500 personnes dans l’Amphi I –, elle s’est vidée dans un silence pesant. Il faut dire que les dernières minutes de ce film constituent, à elles seules, une expérience à la limite du supportable. Du coup, je m’interroge sur la publication en blue-ray du film. Comment peut-on montrer mieux encore ce qui a semblé jusqu’alors “immontrable” ? En quoi la qualité des images du support révélera-t-elle encore plus l’horreur qu’elles contiennent ? Le réalisateur, en nous plaçant derrière les jumelles du voyeur, aurait-il souhaité accentuer par la précision du détail ce que nous n’aurions jamais su y voir ? Il est probable que son avertissement implicite d’alors sur la relation que nous entretenons aux images trouve là un développement qu’il n’aurait soupçonné lui-même.

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Comme un hasard n’arrive jamais seul, c’est précisément à ce moment-là que les Éditions Allia publient une traduction française de L’Ultima intervista di Pasolini, entendez le dernier entretien accordé par le poète et cinéaste italien le samedi 1er novembre 1975, en fin d’après-midi, quelques heures à peine avant de croiser Guiseppe Pelosi, sur une plage d’Ostie.

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Page 11, PPP : « Quelle merveille si, pendant que nous sommes ici à discuter, quelqu’un, dans la cave, est en train d’échafauder un plan pour se débarrasser de nous. » Avec cette interview – demeurée incomplète – qu’il a choisi lui-même de baptiser Nous sommes tous en danger, mesurait-il le “danger”, justement, qui le guettait de manière imminente ? Il y a tout lieu de le penser. Très tôt, Pasolini se figurait lui-même comme la brebis qui allait être immolée sur l’autel, avec la part de complaisance qu’il accordait lui-même à la dimension christique de cet ultime sacrifice.

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Heureusement, il reste un sourire, celui qu’il esquisse à la fin des Contes de Canterbury, comme il a dû en esquisser à chaque gag écrit à la manière de Charlie Chaplin ou de Laurel et Hardy pour La Trilogie de la Vie…

Puis, il restera également cet hommage très émouvant de Nanni Moretti sur sa Vespa, sur la route en direction de la plage d’Ostie, avec l’écho lointain des extraits du Köln Concert de Keith Jarrett. Nanni Moretti, dont on vient également de rééditer les premiers films aux Éditions Montparnasse.

Intervention à lire dans Zut #5 (Printemps 2010).

Les Plasticines dans leur loge strasbourgeoise

Une photo des Plasticines dans leur loge strasbourgeoise, avant leur sound-check. Échange très cordial avec Louise, Katty et Marine, en compagnie d’Adélaïde de flux4…
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Il y a un enthousiasme communicatif chez les Plasticines. Quand on les rencontre, il est amusant de constater à quel point la parole circule entre elles : le point de vue de Marine est complété par celui de Louise, et Katty enchaîne, avant que toutes trois n’éclatent de rire. En trois ans, il paraît évident qu’elles ont gagné en maturité, et pourtant Dieu sait si elles n’ont pas été épargnées par la critique. Le doute s’est-il installé pour autant ? « Non, nous répond Katty, après la première tournée, nous sommes allées à l’étranger, en Suède, en Italie, aux États-Unis et en Amérique du Sud. Après cela, nous nous sommes reposées et nous avons pris du temps pour écrire de nouvelles chansons. Nous ne savions pas comment nous allions le sortir, mais nous avions de quoi enregistrer. » La rencontre avec le célèbre producteur Butch Walker (Avril Lavigne, Pete Yorn, Weezer…) a été déterminante. « Il nous a poussé parfois à faire des choses que nous n’imaginions pas être en capacité de faire », nous explique Louise. Aujourd’hui, les Etats-Unis semblent sous le charme. « Nous sommes très fières d’avoir été les premières à tourner dans un épisode de Gossip Girl, non seulement en tant que jeunes françaises, mais aussi en tant que groupe de filles. » Elles succèdent ainsi à Sonic Youth ou MGMT… Cette aventure ne crée pas pour autant la moindre vocation chez elles par rapport à la télé ou au cinéma. Seule l’idée d’une série qui leur serait consacrée, sur le modèle des cartoons autour des Beatles, pourrait éventuellement les séduire. On a beaucoup de plaisir à les voir ainsi s’extasier : loin des sarcasmes, on sent chez elles une force de conviction nouvelle. Avec une grande lucidité, mais avec ce brin de candeur qui les rend décidément attachantes, elles sont aujourd’hui prêtes à conquérir la Terre entière.

Photo : Alain Froehlicher. Interview à venir dans Zut ! et sur le site de flux4.

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Peter Knapp, l’élégance du regard

Il aime qu’on dise de lui qu’il est inclassable, mais il est plus que cela. Directeur artistique de Elle dans les années 60, initiateur de Dim Dam Dom à la télévision, tout à tour photographe, peintre et cinéaste, Peter Knapp est une pensée libre doublée d’un œil grand ouvert sur son temps. Rencontre à Saint-Germain-des-Près à l’occasion de la sortie de Vincent van Gogh à Auvers, l’ouvrage qu’il publie avec l’historien Wouter van der Veen.

D’où est venue l’idée de ce livre sur Vincent Van Gogh, avec Wouter van der Veen ?

Avec Wouter, nous avions travaillé ensemble sur deux films, Moi, Van Gogh, premier documentaire produit en Imax sur un peintre pour l’écran géant de la Géode et Derniers Jours à Auvers, et comme j’avais moi-même déjà écrit un livre sur Van Gogh, j’avais envie de quelque chose de très précis. Combien de livres ont été écrits sur lui, 3 000 ? Sans doute bien plus ! Il nous fallait amener quelque chose de nouveau. Nous avons souhaité montrer les travaux durant les 70 derniers jours de sa vie, et évoquer celle qui a conduit à la célébrité. Ce n’est pas le peintre, ni son frère Theo, c’est bien la femme de Theo, Johanna Bonger. Elle n’aurait pas préservé l’œuvre de son beau-frère, ni eu l’intelligence d’une construction en terrasses autour de cette œuvre, en ne montrant que 20 tableaux, puis 10 de plus, notre connaissance ne serait pas la même. C’est la première fois qu’on en parle.

Mots&Sons_PeterKnapp_portraitVous auriez pu vous contenter des films ?

Je suis un peu déchiré entre l’information événementielle et l’information permanente. J’ai toujours envie des deux choses, du film et du livre. Le tournage, tu le vis avec un groupe, c’est sympa à faire, alors que quand tu écris ou photographies tu te retrouves seul – c’est “chiant” ! Mais ce qui est à l’écran, tu ne peux pas le récupérer. Par contre, tout que tu écris, dessines ou photographies, c’est imprimé, c’est dans un livre, tu trouves un titre, il y a l’épaisseur, un nombre de pages, tu places des marque-page, tu retrouves une façon sûre. J’aime produire pour l’information événementielle, mais ce qui me semble sérieux c’est ce que je fais pour l’information permanente. J’adore l’imprimé, j’aime toucher l’objet, le papier. J’aime quand c’est bien fait. Tu te situes plus près de ton sujet qu’en triturant tes boutons et ton écran. Tu le vis mieux !

Il y a des partis-pris graphiques très marqués dans le livre…

Et pourtant, je suis contre le livre visuel. Le truc que tu achètes avant de prendre l’avion et que tu as le temps de feuilleter durant ton trajet me fait chier. Pour moi, il faut qu’il y ait de la lecture, même pour un livre d’images. Je crois qu’il y a beaucoup plus de gens intelligents qui fonctionnent plus par la lecture et le savoir que de gens visuels. La lecture devient un pont et une aide à la vision. J’avais dit dès le début que je souhaitais avoir un commentaire par tableau, en plus du texte général. Je voulais absolument que les gens puissent rentrer dedans, qu’ils apprennent qu’il a plu ce jour-là ou au contraire qu’il faisait beau, que Van Gogh avait des soucis, qu’il n’avait pas l’argent ou qu’il attendait une lettre de sa mère… Je crois que tout ça compte dans le tableau. C’est reçu par celui qui le regarde et si ça n’est pas reçu, la lecture va apporter une aide.

En feuilletant le livre, notre regard sur les tableaux de Vincent évolue…

Une chose m’a frappé quand j’ai tourné le film pour France 5 [Derniers Jours à Auvers, ndlr]. À Orsay, je voulais tourner une séquence sur les gens qui regardent. Je me suis aperçu que la majorité des visiteurs, surtout étrangers, était là en train de photographier tous les tableaux. Les voir ne suffisait pas. Beaucoup ont écouté ce qu’on leur expliquait dans les casques, mais ils avaient surtout envie de revoir les tableaux pour mieux les vivre, même si les photos qu’ils prenaient avec leur téléphone étaient naturellement tristes. Ce qui est incroyable c’est que tu ne peux plus empêcher les gens de photographier dans les musées.

Mots&Sons_PeterKnapp_LettreOn a le sentiment que vous avez cherché à révéler la modernité de Vincent par le travail sur la disposition des textes.

J’ai toujours cru que le travail graphique ne devait se voir que quand l’information ou le visuel était faible, sinon il ne faut pas qu’on voit le boulot. La grande majorité des lecteurs ne voit pas ce travail de mise en page. Cette manière de décaler les paragraphes que j’ai adopté pour le livre, je l’emprunte à la philosophie du Bauhaus. Je cherche à rendre cette mise en page entièrement fonctionnelle. En fait, j’essaie de rendre l’écriture aussi visuelle que le visuel lui-même. Je crois que peu de gens sont en capacité de juger une typographie, mais moi je suis très attentif dans mes choix de typographie à la lisibilité. Je soigne l’interligne, je veille à ce que le nombre de signes par ligne ne dépasse pas les 70 signes. Aujourd’hui, ce ne sont que des nombres, mais au départ il y a la volonté de donner à recevoir l’information aussi bien visuelle qu’écrite.

L’Histoire, qu’on le veuille ou non, est avec nous. Le comportement des gens change. À un moment donné, les magazines, les quotidiens manifestaient une certaine exigence pour leurs lecteurs, et en même temps, ils avaient plus de lecteurs qu’aujourd’hui. Personnellement j’ai abandonné les magazines quand le rédacteur en chef n’était plus celui qui avait envie de lire son journal en premier. Quand les mecs ont cherché à vendre plus de magazines, ils ont perdu leurs “couilles” ! À partir de là, ça ne m’intéressait plus. J’aime mieux faire un journal pour un archéologue qui va tirer 10 000 exemplaires plutôt que pour un “connard” qui veut tirer 400 000 exemplaires, mais qui se fout de savoir ce qu’il va mettre dedans ! Dès que tu cherches à vendre sans te préoccuper du contenu, tu cherches à faire en sorte que ton directeur artistique soit de connivence avec toi. Moi, je ne veux pas aller dans ce sens-là. Contrairement à eux, je n’exprime aucun mépris pour le public et je crois que je suis aujourd’hui encore en mesure de faire un journal populaire bien mieux que ceux qui croient savoir le faire… Quand je vois le journal Elle qui ne s’intéresse qu’à la mode et aux people, avec une page de texte unique, en face de la publicité, je n’y crois pas du tout ! Et puis, quand je faisais le journal, à l’époque, on vendait un million d’exemplaires, aujourd’hui ils n’en sont plus qu’à 300 000 !

À l’ère du tout numérique, vous continuez à travailler de manière très artisanale, avec des découpages, des collages et de l’aquarelle.

Ça peut paraître prétentieux, mais je suis sûr que du point de vue de la création, je reste plus rapide que bien d’autres, parce que je construis ma page à la dimension. J’ai toute la place, et surtout j’ai un concept.

Du coup, vous dessinez, vous griffonnez. Vous êtes dans une démarche plastique, tactile…

Oui, et je reste près du concept. Quand l’idée est là, on la dessine. Quand on la dessine, on la cadre, on la met à la dimension.

Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur ce qui est produit par ailleurs ?

Quand les ordinateurs sont arrivés, on a vécu un vrai désastre. On mettait des calques les uns pardessus les autres, on mélangeait les couleurs, les caractères. C’était tellement déprimant qu’à l’École Estienne [à Paris, ndlr] il n’y avait plus de professeur de typographie. Aujourd’hui, sur les Macintosh, je découvre des jeunes qui font aussi bien qu’au plomb. Bien que tout ait changé, on a retrouvé cet esprit de la typographie. À Arthenon [l’agence en charge de la réalisation graphique de l’ouvrage sur Van Gogh, ndlr], à Strasbourg, un jeune typographe Loïc Sander a le virus. Sur Mac, il en “chie” autant qu’Adrian Frutiger [L’inventeur de la typographie utilisée dans Zut !, ndlr] qui découpait ses lettres en 1973 sur des feuilles de papier d’un mètre de haut.

Le principe de la commande est une tradition dans l’Histoire de l’art. D’évoluer dans un cadre, ça semble vous exciter…

Dans le fond, je suis artiste, mais je souffre souvent. Tu sais, au cours de la dernière année, j’ai eu quatre expositions personnelles : je suis devenu, emballeur, déballeur, livreur, transporteur, voyageur et touriste. Je n’ai quasiment rien fait de nouveau, si ce n’est une ou deux petites choses qui m’ont satisfait. Or, j’ai reçu un coup de téléphone d’un PDG de Londres et qui me dit : « Ecoutez, j’ai vu votre exposition à Hyères [à la Tour des Templiers, ndlr], et j’ai découvert que vous faisiez des choses totalement décomposées-recomposées. Moi, je suis Pringle Of Scotland, je fais des pull-overs traditionnels depuis 150 ans. Est-ce que vous voulez bien faire un truc pour moi ? » J’étais absolument ravi ! Il m’a sorti du trou. Je devais regarder des pulls et trouver une idée. Il m’a laissé une liberté totale, et du coup j’ai fait 10 images sur commande que je serai capable d’exposer dans une galerie. Avoir un sujet, une date, un format, je trouve ça excitant ! La commande, ça te sort du doute. Oui, ça te sort de l’angoisse… Je raconte souvent à mes élèves l’anecdote concernant Jean-Luc Godard et Le Mépris. À la fin, le producteur Jean-Luc Ponti lui dit : « Jean-Luc, ton film est très bien, mais tu ne t’imagines tout de même que je te paie Brigitte Bardot, sans que tu montres son cul dans ton film ! » Godard rappelle Bardot et lui dit : « Il faut que tu reviennes ! Je dois filmer ton cul dans toutes les couleurs ! » Cette scène ouvre le film, elle est celle qu’on retient. Il faut être suffisamment libre pour introduire des choses positives, même si la contrainte est imposée.

Vincent van Gogh à Auvers, de Peter Knapp et Wouter van der Veen, Éditions du Chêne

Planches et recommandations manuscrites de Peter Knapp publiées avec l’aimable autorisation de Peter Knapp et de l’agence Arthénon (un grand merci à Fanny Walz)

Article paru dans Zut ! #3
Photo : Alan Smithy

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Philippe Manœuvre et Marie Meier, Angel Hearts

« Let me introduce myself… » Tout le monde connaît les premières paroles de Sympathy For The Devil des Rolling Stones. Le diable côtoie-t-il l’histoire du rock, depuis ses origines blues ? Philippe Manœuvre le démontre malicieusement dans Les Enfers du Rock, un livre qu’il co-signe avec l’illustratrice strasbourgeoise Marie Meier. Échange à l’occasion d’une séance de dédicace à Strasbourg…

D’après vous, le diable serait destinataire des meilleures compositions depuis l’avènement du rock…
Philippe Manœuvre : Dans la musique, on rencontre des gens qui ont des aptitudes surnaturelles, tel Jimi Hendrix. Ces grands musiciens donnent le sentiment de ne pas être de ce monde. Par ailleurs, le thème du diable est éternel : avant Robert Johnson, il y avait Faust. Ça m’a donc semblé très excitant de chercher à savoir comment le diable s’était manifesté dans le rock. Quant à Marie Meier, c’est l’un de ses thèmes de prédilection.

L’ouvrage accorde autant d’importance au texte qu’à l’illustration : comment vous y êtes-vous pris tous les deux ?
Philippe Manœuvre : Ça, c’est la leçon de Métal Hurlant ! J’ai travaillé pendant dix ans avec une génération de dessinateurs fabuleux, Moebius, Druillet, Frank Margerin, Hugo Pratt, Serge Clerc et Yves Chaland. Avec Marie, j’ai retrouvé le même plaisir : je lui raconte mes visions, et elle, elle les dessine ! Ça ouvre des portes, vous voyez…

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Pour une illustratrice comme vous, Marie, un tel ouvrage c’est du pain béni !

Marie Meier : Oui, l’approche est vite devenue instinctive. Avec Philippe, l’échange est d’une facilité presque déconcertante. J’avais des pistes, et j’essayais de les interpréter.
Philippe Manœuvre : Au départ, il y avait des images fortes qu’on voulait replacer dans un contexte rock : Les Bergers d’Arcadie de Nicolas Poussin ou des motifs de Klimt. Après, nous avons fait un travail de recherche iconographique. Pour figurer Brian Jones par exemple, nous n’arrivions pas à trouver l’expression que j’estimais être la bonne. Mais j’ai envoyé à Marie une image que j’avais prise avec mon téléphone et nous sommes parvenus à dessiner Brian Jones tel que je le voyais. À partir de là, Marie est arrivée à capturer absolument tout le monde. C’est donc elle qui portait le bouquin.

Le trait de Marie, avec celui de Thierry Guitar, dans Rock&Folk, est désormais un élément identifiant du magazine.
Philippe Manœuvre : Marie fait partie d’une nouvelle génération de dessinateurs. Elle a une grande aisance à jouer avec les signes qui viennent du rock’n’roll et du gothique, le tout brassé avec des influences diverses. Des gamins au Gibus ou dans les groupes de rock parisiens, et même certains journalistes, se font réaliser des tatouages à partir de ses dessins, c’est incroyable !

Vous-même, Marie, vous avez découvert des anecdotes méconnues…
Marie Meier :
J’en connaissais déjà certaines, mais j’en ai découvert d’autres. Ça m’ouvrait des perspectives intéressantes sur les artistes, comme pour Jim Morrison par exemple.

On a le sentiment d’avoir affaire à une véritable histoire du rock.
Philippe Manœuvre : Oui, c’est une histoire du rock, racontée au travers des affreux “jojos” du diabolisant. Après, je n’invente rien, je regarde, je mets bout à bout, et maintenant aux lecteurs de me dire si ça constitue une thèse, une théorie ou un grand article. Les fans de rock sont des animaux que je connais bien. Leur grand plaisir, c’est d’écouter un disque en lisant quelque chose sur l’artiste qu’ils sont en train d’écouter. Et là, je serais content si ça donnait envie de réécouter Beggars Banquet des Rolling Stones, Led Zeppelin IV ou des vieux disques de blues.

Y a-t-il une image qui se détache ?
Philippe Manœuvre :
La plus belle image est celle de Robert Johnson au Crossroads. Marie me l’a envoyé de nuit en me disant : « Ça y est, je le tiens ! » C’était un chapitre pour lequel nous n’avions pas d’illustration. Je lui avais fait parvenir les deux malheureuses photos existantes de Robert Johnson, très sombres, avec le sentiment que nous étions dans l’inconnu. Au moment où je découvre l’image de Marie, elle m’a semblé d’une luminosité absolument étonnante. Quand on crée ainsi à deux, on se retrouve parfois dans de vrais moments d’absolu !

Il y a bien des figures qui traversent l’ouvrage, dont certaines qu’on ne soupçonnait guère d’être en relation avec le malin. La première, Buddy Holly…
Philippe Manœuvre :
Oui, Buddy Holly, c’est de l’ordre de la malédiction. Pour l’anecdote, le producteur Joe Meek avait eu une vision de l’avion en flammes. Il a suivi la tournée de ville en ville, en disant : « attention, j’ai une prémonition ! »

Une autre surprise, Syd Barrett, figure presque angélique.
Philippe Manœuvre :
Oui, et en même temps, il y a le morceau Lucifer Sam. Il décrit un chat, un animal qu’on retrouve avec les penseurs, les philosophes… Avec cette chanson, il nous connecte avec tout ce qui nous intéresse chez les félins. Pourquoi Lucifer ? Il aurait fallu l’interroger, mais l’ami était resté bloqué de l’autre côté. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un fondamental du rock qui me poursuit depuis des années.

Une troisième figure maudite, Chris Bell.
Philippe Manœuvre :
Ah, Chris Bell de Big Star et le club des 27 [les artistes rock décédés à l’âge de 27 ans, ndlr]. Lui c’est pareil, foudroyé comme tant d’autres. La maman de Kurt Cobain lui disait : « J’espère que tu ne rejoindras pas le club des 27 ans. » Et pourtant, il l’a rejoint lui aussi…

Dans votre parti-pris plutôt Stones que Beatles, vous privilégiez les premiers et occultez presque les seconds, et pourtant les signes sont là – le signe du diable sur la tête de Lennon dans Yellow Submarine, notamment, des messages subliminaux, etc…
Philippe Manœuvre :
Oui, et la présence d’Alester Crowley  sur la pochette de Sgt Pepper. Pourquoi la présence de ce mage de seconde zone parmi les 50 personnalités du siècle ? Les Beatles, on ne pense jamais à eux, sauf les théologiens qui se sont intéressés aux bandes à l’envers et les messages qu’on découvre ainsi. Et puis, il y a la fameuse phrase de Lennon sur les Beatles plus célèbres que le Christ. Je me souviens, en 1966, j’ai douze ans ; mon père qui était instituteur rentre de l’école. Il appelle ma mère : « Viens, il faut que je te parle, c’est très grave ! » Il y a un conciliabule. « Les Beatles… plus célèbres que le Christ ! » Ma mère est consternée… Nous les gamins, on savait que c’était vrai. À partir de là, le mal envahit les Beatles, ces Chevaliers du bien qui finissent avec l’histoire de Charles Manson et son crime abominable. Lequel annonce la fin des sixties et de tout ce qu’on avait espéré de mieux.

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Photo : Christophe Urbain
Article publié dans Zut #4

Les Enfers du Rock
, Tana Éditions

Chairlift, l’émotion par le corps

Chairlift, le trio de Brooklyn, rencontré avec Coline Madec à Strasbourg, à La Laiterie, le 15 octobre pour le magazine Zut !

Après avoir débuté à Boulder dans le Colorado, lieu symbolique de la culture Beat aux Etats-Unis, le trio Chairlift s’est installé à Brooklyn, participant ainsi à la création d’une scène florissante, celle de groupes tels que MGMT ou Yeasayer. « Cette scène n’existait pas avant », nous précise Caroline Polachek, la chanteuse du groupe, dans un français limpide. « Avec ces groupes, nous ne cherchons pas à créer ni une philosophie, ni un son. Nous sommes simplement amis et nous jouons ensemble. » Et pourtant, ce son existe : il s’inspire beaucoup de la pop minimale, mélancolique et psychédélique telle qu’elle est pratiquée sur le continent européen. « Ça n’est pas forcément ce que nous écoutons, mais c’est bien ce que nous écrivons, intuitivement. Nous cherchons une mélodie dans un format pop délicat. »

Aaron Pfenning, un peu frustré par l’échange spontané en français, acquiesce cependant volontiers. Et de citer en exemple Elli & Jacno que lui a fait écouté un ami londonien. La distinction se fait cependant par le registre vocal tout à fait singulier de Caroline, immédiatement identifiable, qui prend sa vraie dimension sur scène. « J’étais impressionnée par la manière de chanter de Björk, puis j’ai découvert l’univers de Meredith Monk. » Le fait de lui relater un concert strasbourgeois de la célèbre chanteuse new-yorkaise rajoute à l’excitation déjà palpable chez cette ravissante jeune femme.

Elle poursuit en anglais : « J’aime cette façon qu’elle a de retranscrire certaines émotions en utilisant sa voix, qui devient chez elle un véritable instrument physique, tout comme pour Michael Jackson dont la voix s’inscrit pleinement dans le rythme. Je crois vraiment en cette façon d’utiliser le corps pour créer des émotions que les gens peuvent ressentir très fortement. »

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Photo : Christophe Urbain

Does You Inspire You, Columbia