2010, bilan musical, 1ère partie : les albums

On me pose déjà la question du bilan 2010. Or, 2010 a été une bien drôle d’année : beaucoup de promesses, mais peu d’actions concrètes. Dans le marasme ambiant, une bonne nouvelle cependant, venue de France. Nul disque ne m’aura plus touché que celui de Philippe Poirier, dont les contours chatoyants ne cessent de m’envelopper depuis sa sortie début décembre, quelle que soit l’humeur du moment. De même pour Hypernuit de Bertrand Belin, qui place ce compositeur très précieux au sommet de la chanson française. Deux autres publications, notamment celle du duo singulier Arlt et d’Arnaud Fleurent-Didier offrent, elles aussi, de jolies perspectives à une production française sérieusement malmenée par les temps qui courent.

Du côté des anglo-saxons, quelques confirmations, Arcade Fire, Foals, MGMT, Yeasayer, !!!, The Black Keys, avec de très beaux albums, dont certains constituent assurément les classiques de demain, mais rien de fondamentalement sidérant non plus. Je garde cependant une affection particulière pour l’album de Hot Chip et ce parti-pris audacieux qui consiste à puiser dans les sonorités mid-80’s mainstream pour bouleverser les codes mélodiques de la pop indie, tout comme pour le dernier opus de The Coral, Butterfly House, qui aura égayé mon été avec une poignée de délicieuses balades pop psychédéliques.

Heureusement, trois albums se sont distingués et ont relevé le niveau de cette année très moyenne pour nos amis anglo-saxons. Ils sont signés Tame Impala – ou comment la tradition pop continue de déterminer les lignes d’un futur flamboyant –, Gonjasufi, qui réussit à établir chez Warp la jonction entre l’easy-listening d’inspiration 60’s et les stridences de Captain Beefheart, et enfin Anika, dont la froideur dub nous renvoie à nos premiers émois post-punk.

Voilà un classement forcément discutable parce que fantasmé et hautement subjectif, mais mon classement tout de même :

1. Philippe Poirier, Les Triangles Allongés
2. Bertrand Belin, Hypernuit
3. Tame Impala, Innerspeaker
4. Herzfeld Orchestra, Herzfeld Orchestra
5. Gonjasufi, A Sufi And A Killer
6. Anika, Anika
7. Arcade Fire, The Suburbs
8. The Coral, Butterfly House
9. Hot Chip, One Life Stand
10. Arlt, La Langue
11. Romeo & Sarah, Vecteurs et Forces
12. Yeasayer, Odd Blood
13. LCD Soundsystem, This Is Happening
14. !!!, Strange Weather, Isn’t It
15. Brian Eno, Small Craft on a Milk Sea
16. MGMT, Congratulations
17. Pantha du Prince, Black Noise
18. Two Door Cinema Club, Tourist History
19. The Black Keys, Brothers
20. Foals, Total Life Forever
21. John Grant, Queen of Denmark
22. Roky Erickson w/ Okkervil River, True Love Cast Out
23. Little Red Lauter, Slow Down
24. Deerhunter, Halcyon Digest
25. Rubik, Dada Bandits
26. Sufjan Stevens, The Age of Adz
27. Arnaud Fleurent-Didier, La Reproduction
28. Martina Topley-Bird, Some Place Simple
29. Mount Kimbie, Crook & Lovers
30. Isobel Campbell & Mark Lanegan, Hawk

Un prochain billet fera le point sur les singles, les rééditions et les coups de cœur, chanson par chanson.

Ci-dessous, Bertrand Belin, sans nul doute auteur de la chanson française de l’année avec Neige au Soleil.
Photo : Christophe Urbain

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Philippe Poirier, Anika, Tame Impala, nouvel espoir pop !

À l’heure des prochains bilans, on peut déjà constater qu’on a vécu une drôle d’année musicale. Et même si quelques belles productions discographique sont venues égayer notre quotidien, l’enthousiasme n’est que très ponctuel. L’album de The Coral, enregistré sur un mini-CD pour la Lancia Epsilon, a été épuisé jusque dans ses moindres recoins, y compris les faces B, sans être jamais véritablement remplacé. Naturellement, il y a eu les disques de Blonde Redhead – mais là, plus aucune objectivité, on est fans –, les Black Keys qui nous ont amusé un temps très court – jusqu’à cette brève rencontre pour France 3 aux Eurockéennes –, et puis quelques perles trop isolées pour nous installer dans notre année discographique : on pense à Bertrand Belin, Arlt, Rubik, Two Door Cinema Club, Josh Grant… Mais rien, décidément rien, qui puisse nous bousculer sérieusement.

Rien, nada, لا شيء !

Et puis, le miracle : pendant les corrections de la superbe interview de Philippe Poirier par Philippe Schweyer dans Novo, j’écoute une version non mastérisée de l’album de l’ex-Kat Onoma. Les premières mesures de Plan réconcilient le Phil Glass de The Photographer – je n’invente rien, c’est dans l’interview ! – et le meilleur d’Yves Simon – même bien meilleur que le meilleur d’Yves Simon ! –, pour une émotion comme je n’en éprouve que très rarement. Ce premier morceau de l’album à paraître chez Herzfeld, n’est pas une vaine promesse : les chansons s’enchainent merveilleusement – Unique, Les Triangles Allongés, le morceau qui donne son titre à l’album, et puis le splendide Tractus – la richesse des orchestrations fascine et on arrive au bout sans y prendre garde, entrainés dans un étrange rêve éveillé, à maigre distance du fantasme ultime. Je me dis souvent que le cinéma, c’est quelque chose de simple. Avec Philippe Poirier, la chanson c’est simple aussi, tout comme la vie…

mots&sons_AnikaDans un registre bien différent, autre miracle : Anika. Son disque m’a été signalé par Mathieu Wernert – qu’il en soit remercié ! Il faut dire que personne n’en parle ; j’ai beau chercher, je n’ai pas le souvenir d’avoir lu quoi que ce soit sur elle, et pourtant cette jeune femme qui a officié comme journaliste politique entre Berlin et Bristol, avant d’être repéré par Geoff Barrow de Portishead pour son projet, l’exigeant Beak>, vient de publier un album qui rejoint les chefs d’œuvre du post-punk signé Slits, Jah Wobble ou Public Image Limited. On se croirait revenus en février 1978 à cette époque où les artistes punk essoufflés lorgnaient du côté de leurs frères d’armes dub, Big Youth, Dillinger ou Lee Scratch Perry, et cherchaient les sons d’un nouveau désespoir. Avec une froideur et une intransigeance comme on en a plus rencontrées depuis les artistes no wave, elle se heurte en permanence à un principe de réalité : les chansons sont esquissées, mais leur formidable incapacité à se développer les rend incroyablement attachantes. Il y a quelque chose de Nico dans cette sublime mais vaine gesticulation ou des Young Marble Giants dans cette tentative d’aller névrotiquement à l’essentiel. Il y a surtout quelque chose d’Anika, artiste ni d’hier, ni d’aujourd’hui, ni même de demain, qu’on ne peut même pas qualifier de prometteuse, mais qui a le mérite d’exister simplement.

Enfin, Tame Impala… Là, au contraire, on les voit partout, Tsugi, Magic!, au point de nous rendre forcément méfiants, tant ces médias nous ont vendu des leurres ces derniers temps – ils ne sont pas les seuls, Mojo, Telerama, Liberation etc. –, des groupes censés sauver la pop ; on pense à Animal Collective ou Grizzly Bear comme autant d’impasses pseudo-psychédéliques. Après le demi-échec de MGMT au printemps, toute la vague néo-psychédélique me semblait suspecte, même les charmants Midnight Juggernauts me semblaient fades, alors que je les avais trouvé si excitants aux Eurockéennes en 2008. J’ai donc résisté à Tame Impala, bêtement résisté, convaincu pourtant que la pochette du disque présentait quelque chose de très engageant. Un premier single publié en septembre 2008 ne m’avait guère enthousiasmé. Et puis, la curiosité reprenant ses droits, notamment au détour de quelques allusions aux Beatles, j’ai jeté une oreille aux singles Sundown Syndrome et Solitude is a Bliss dans un premier temps, puis à l’album Innerspeaker, sorti chez Modular. Inutile de résister davantage : la pop psychédélique reprend tous ses droits – ici aucun alibi electro ou faussement moderniste, rien que de la chanson pop, déployée, maltraitée, électrifiée, libérée sans nulle autre finalité que de la révéler dans toute sa splendeur mélodique. Kevin Parker qui affirme que Tame Impala, c’est lui, rien que lui (Tsugi #35) est la nouvelle idole dont on va s’enquérir les prochains mois, en espérant qu’il dépassera le stade du premier chef d’œuvre pour s’installer durablement au firmament du songwriting des prochaines années.

mots&sons_TameTimpala2

Le flux-jukebox à plein tube !

mots&sons_FabioViscogliosiLa programmation radio sur le web permet parfois des enchainements inespérés. Ce matin sur le flux :

Alice Russell, Turn and Run
Kat Onoma, Missing Shadow Blues,
The Who, Armenia City in The Sky,
David Bowie, Starman
The Beatles, Julia
Fabio Viscogliosi, Quasi Nello Spazio
The Coral, 1000 Years
Danger Mouse & Sparklehorse (ft. The Flaming Lips),
Hot Chip, Hand Me Down Your Love

On a beau se dire que la machine est largement assistée dans ses choix, quand elle se connecte sur vos envies pop sans que vous n’ayez besoin d’intervenir, ça n’est que du bonheur…

flux4 en écoute sur www.flux4.eu

The Coral, l’ascension côté nord

mots&sons_TheCoral_ButterflyHouse_recordingsIl serait assez judicieux de s’appuyer sur la production de John Leckie pour affirmer que The Coral renoue avec ses racines liverpuldiennes. En effet, cet ancien ingénieur du son d’Abbey Road, producteur par la suite d’un volume d’albums majeurs considérable (Pink Floyd, Simple Minds, XTC, The Fall, Stone Roses, Radiohead…) a travaillé avec les Beatles séparément dès le début des années 70. Et pourtant, l’effet est trompeur. À l’image de leurs voisins Clinic, dans une version cependant moins ouvertement psychédélique, The Coral n’a jamais cherché à sonner véritablement anglais. Si le son est ouvertement revendiqué 60’s – parfois jusqu’à l’anachronisme ! –, le groupe lorgne plutôt du côté des Byrds ou de certaines formations folk-rock américaines.

Le départ en 2008 du guitariste Bill Ryder-Jones – auteur d’un album solo remarquable – n’a en rien affecté la maestria mélodique dont savait faire preuve le groupe jusqu’alors. Bien au contraire, cette assise mélodique semble renforcée, du moins gagne-t-elle en cohérence, y compris dans la diversité des genres qu’aborde subtilement le groupe : le folk et la pop qui s’ouvre à l’ère proto-psychédélique des années 1965 et 1966, comme si The Coral refaisait l’histoire à son rythme. Il en résulte un disque d’une grande richesse, qui rompt avec le marasme ambiant, et dont chacun des thèmes est merveilleusement mis en son par ‘God’ Leckie ; contrairement à Sean O’Hagan des High Llamas pressenti dans un premier temps, le célèbre producteur britannique a su capter la performance pop dans son essence pure, de manière brute, mais sans jamais perdre en délicatesse.

Il est amusant de constater que bon nombre d’entre nous exprimaient une affection secrète à The Coral, avec la conscience qu’il fallait préserver ces outsiders magnifiques, discrets et intègres. Aujourd’hui, loin de toute hype, l’unanimité semble se faire jour et les langues se délient autour d’un cinquième album bien plus attendu qu’il n’y paraissait. C’est sans doute-là le signe d’une vraie reconnaissance et d’un succès à venir.

Butterfly House – Deltasonic / Cooperative

Photo : les sessions d’enregistrements de Butterfly House.
Commentaire facebook du groupe : “Tubular Bellson Rowing Jewel.