Philippe Poirier, Anika, Tame Impala, nouvel espoir pop !

À l’heure des prochains bilans, on peut déjà constater qu’on a vécu une drôle d’année musicale. Et même si quelques belles productions discographique sont venues égayer notre quotidien, l’enthousiasme n’est que très ponctuel. L’album de The Coral, enregistré sur un mini-CD pour la Lancia Epsilon, a été épuisé jusque dans ses moindres recoins, y compris les faces B, sans être jamais véritablement remplacé. Naturellement, il y a eu les disques de Blonde Redhead – mais là, plus aucune objectivité, on est fans –, les Black Keys qui nous ont amusé un temps très court – jusqu’à cette brève rencontre pour France 3 aux Eurockéennes –, et puis quelques perles trop isolées pour nous installer dans notre année discographique : on pense à Bertrand Belin, Arlt, Rubik, Two Door Cinema Club, Josh Grant… Mais rien, décidément rien, qui puisse nous bousculer sérieusement.

Rien, nada, لا شيء !

Et puis, le miracle : pendant les corrections de la superbe interview de Philippe Poirier par Philippe Schweyer dans Novo, j’écoute une version non mastérisée de l’album de l’ex-Kat Onoma. Les premières mesures de Plan réconcilient le Phil Glass de The Photographer – je n’invente rien, c’est dans l’interview ! – et le meilleur d’Yves Simon – même bien meilleur que le meilleur d’Yves Simon ! –, pour une émotion comme je n’en éprouve que très rarement. Ce premier morceau de l’album à paraître chez Herzfeld, n’est pas une vaine promesse : les chansons s’enchainent merveilleusement – Unique, Les Triangles Allongés, le morceau qui donne son titre à l’album, et puis le splendide Tractus – la richesse des orchestrations fascine et on arrive au bout sans y prendre garde, entrainés dans un étrange rêve éveillé, à maigre distance du fantasme ultime. Je me dis souvent que le cinéma, c’est quelque chose de simple. Avec Philippe Poirier, la chanson c’est simple aussi, tout comme la vie…

mots&sons_AnikaDans un registre bien différent, autre miracle : Anika. Son disque m’a été signalé par Mathieu Wernert – qu’il en soit remercié ! Il faut dire que personne n’en parle ; j’ai beau chercher, je n’ai pas le souvenir d’avoir lu quoi que ce soit sur elle, et pourtant cette jeune femme qui a officié comme journaliste politique entre Berlin et Bristol, avant d’être repéré par Geoff Barrow de Portishead pour son projet, l’exigeant Beak>, vient de publier un album qui rejoint les chefs d’œuvre du post-punk signé Slits, Jah Wobble ou Public Image Limited. On se croirait revenus en février 1978 à cette époque où les artistes punk essoufflés lorgnaient du côté de leurs frères d’armes dub, Big Youth, Dillinger ou Lee Scratch Perry, et cherchaient les sons d’un nouveau désespoir. Avec une froideur et une intransigeance comme on en a plus rencontrées depuis les artistes no wave, elle se heurte en permanence à un principe de réalité : les chansons sont esquissées, mais leur formidable incapacité à se développer les rend incroyablement attachantes. Il y a quelque chose de Nico dans cette sublime mais vaine gesticulation ou des Young Marble Giants dans cette tentative d’aller névrotiquement à l’essentiel. Il y a surtout quelque chose d’Anika, artiste ni d’hier, ni d’aujourd’hui, ni même de demain, qu’on ne peut même pas qualifier de prometteuse, mais qui a le mérite d’exister simplement.

Enfin, Tame Impala… Là, au contraire, on les voit partout, Tsugi, Magic!, au point de nous rendre forcément méfiants, tant ces médias nous ont vendu des leurres ces derniers temps – ils ne sont pas les seuls, Mojo, Telerama, Liberation etc. –, des groupes censés sauver la pop ; on pense à Animal Collective ou Grizzly Bear comme autant d’impasses pseudo-psychédéliques. Après le demi-échec de MGMT au printemps, toute la vague néo-psychédélique me semblait suspecte, même les charmants Midnight Juggernauts me semblaient fades, alors que je les avais trouvé si excitants aux Eurockéennes en 2008. J’ai donc résisté à Tame Impala, bêtement résisté, convaincu pourtant que la pochette du disque présentait quelque chose de très engageant. Un premier single publié en septembre 2008 ne m’avait guère enthousiasmé. Et puis, la curiosité reprenant ses droits, notamment au détour de quelques allusions aux Beatles, j’ai jeté une oreille aux singles Sundown Syndrome et Solitude is a Bliss dans un premier temps, puis à l’album Innerspeaker, sorti chez Modular. Inutile de résister davantage : la pop psychédélique reprend tous ses droits – ici aucun alibi electro ou faussement moderniste, rien que de la chanson pop, déployée, maltraitée, électrifiée, libérée sans nulle autre finalité que de la révéler dans toute sa splendeur mélodique. Kevin Parker qui affirme que Tame Impala, c’est lui, rien que lui (Tsugi #35) est la nouvelle idole dont on va s’enquérir les prochains mois, en espérant qu’il dépassera le stade du premier chef d’œuvre pour s’installer durablement au firmament du songwriting des prochaines années.

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The Beatles, albums rouge et bleu

mots&sons_TheBeatles_Redmots&sons_TheBeatles_BlueLa question est simple : quand on possède déjà l’intégrale des Beatles remastérisés en coffret, pourquoi faudrait-il acheter le double rouge (1962-66) et le double bleu (1967-70) ?

1. parce qu’on est compulsif et que de toute façon on achète tout ce qui concerne les Beatles !

2. parce que pour les jeunes gens (et même les moins jeunes) qui n’ont pas vécu les années 60, ont toujours considéré que ces deux double albums faisaient partie de la discographie officielle des Beatles, à laquelle on a tenté de rajouté des éléments par la suite, mais de manière sans doute moins heureuse ! (Live at the Hollywood Bowl, BBC Sessions, etc…)

3. peut-être aussi et surtout parce que ces sélections proposent  la version raccourcie la plus subtile de la carrière riche en mouvements et détours multiples des fab four et qu’elles constituent un ensemble cohérent remarquable qui a été pensé en 1973 comme un tout et non comme une série de compilations !

4. sans doute parce que visuellement elles ont toujours fait partie de nos vies, comme chacun des albums des Beatles séparément, et que la charge affective qu’on leur associe est forte !

5. enfin, parce qu’avec le double blanc ça fait bleu-blanc-rouge et qu’on reste super cocardiers, nom d’une pipe ! (ça, c’est une blague, non pas la pipe, mais l’esprit cocardier).
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Je me souviens d’avoir fait acheter par l’école le double rouge à mon prof de musique (le premier disque pop que cette école catholique de Strasbourg a acquis en 1978 !), mais quand je faisais remarquer à mon prof de musique qu’il fallait faire l’acquisition du double bleu pour comprendre l’ensemble de la carrière des Beatles, il m’a simplement répondu : “Si vraiment vous avez de l’argent à débourser pour rien, vous pouvez toujours faire l’achat vous-même et l’offrir à l’établissement !”

Je me souviens également, deux ou trois ans plus tard, d’avoir tenté dans le même établissement un exposé sur les Beatles, le découpant en deux parties chronologiques : 1962-66 et 1967-70. Mais dès l’attaque de Strawberry Fields Forever, le professeur de musique (pas le même, un autre !) a ajourné mon exposé sine die. Exit le double bleu ! Au début des années 80, la pop des Beatles restait hautement subversive aux oreilles de certains.

Ce qui est amusant, c’est que la première compilation que j’ai écoutée des Beatles n’était ni le double rouge, ni le double bleu, elle s’intitulait 20 Golden Hits (avec She Loves You, I Want To Hold Your Hand, Can’t Buy Me Love, A Hard Day’s Night, Ticket To Ride, Help, Something, We Can Work It Out, Michelle, Hey Jude en face A, All You Need Is Love, Penny Lane, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band – With A Little Help From My Friends, Lady Madonna, Paperback Writer, Ob-La-Di, Ob-La-Da, Yesterday, Get Back, Here Comes The Sun, Let It Be en face B). On en conviendra, une sélection tout à fait respectable… Aux puces, j’avais également acheté les faces 3 et 4 (le vendeur n’avait que le deuxième disque et non le premier) d’une autre compilation, Rock’n'Roll Music. On trouvait notamment Helter Skelter (un choc pour le gamin que j’étais), I’m Down, Birthday, Hey Bulldog etc., bref le versant électrique et décalé des Beatles, ce qui m’a permis de m’attacher sur les album officiels à ces morceaux situés en périphérie, mais qui restent des perles à explorer aujourd’hui encore… À l’occasion, je réunirai et publierai mes Favor’hits des Beatles… Promis !

À lire, The Beatles, une révolution dans nos têtes

Antoine de Caunes, amoureux du rock

Double actualité pour Antoine de Caunes : la publication du coffret Chorus et de son Dictionnaire amoureux du rock chez Plon. L’occasion d’un joyeux échange téléphonique.

mots&sons_Antoine de CaunesEn 1978, au moment où vous lancez Chorus, le rock est absent des chaines françaises depuis la disparition de l’émission Pop 2, mais vous profitez de la libération d’un créneau, le dimanche à midi, pour créer Chorus. Le principe de ce live hebdomadaire s’est-il imposé d’emblée comme la bonne idée ?

Curieusement non, parce que ce n’est pas une idée, du moins pour les gens à l’antenne à l’époque pour qui le rock compte bien moins que ça. Ils libèrent une case horaire dans la grille de Jacques Martin et me la confient pour remplacer une émission qui existait précédemment qui s’appelait Blue Jean – une émission en playback, enregistrée dans le sous-sol du Théâtre de l’Empire, avec les artistes de variété qui venaient pousser la chansonnette, avec des pom pom girls derrière.
Quand je récupère le budget de l’émission, qui s’inscrit dans la grille du dimanche après-midi, j’ai les moyens de retourner à l’Empire et j’ai converti ces moyens-là pour passer sur la grande scène et faire des concerts, dans une économie très stricte. C’était la seule manière pour moi de montrer du rock à la télévision, en faisant jouer des groupes face à un public. Il y avait forcément une autre approche, qui est l’approche documentaire, mais là avec une case hebdomadaire et les moyens dont nous disposions c’était impossible.

L’ironie du sort veut que vous inscriviez Chorus dans cette case horaire, en début de programme de la grille de Jacques Martin, à une époque où ce dernier représente culturellement quelque chose de la télévision qu’on aime moins.
Mais vous pouvez le dire autrement : c’était juste ce qu’on n’avait pas envie de faire à la télé ! Le côté consensuel, la télé pour les vieux avec les airs d’opérette, L’école des fans avec des enfants plus ou moins consentants et des parents aux yeux embués. Pour moi, il n’y avait pas besoin de psychotrope à l’époque ; j’hallucine quand je vois ça ! [rires]

Le paradoxe veut que, venant d’une famille de télévision, je ne me destine pas à la télévision à l’époque. Je me suis retrouvé accidentellement à être l’assistant d’un ancien reporter de guerre, Michel Barbot. De rencontre en rencontre, en l’occurrence celle de Claude Ventura, le réalisateur de Pop 2, l’émission précédente, je dépose un projet sans y croire vraiment. Il se trouve que le projet est accepté et que je me retrouve dans un premier temps à produire l’émission, dans un second à la présenter, alors qu’honnêtement, je ne me destinais ni à l’un ni à l’autre.

Du coup, pour la présentation, vous optez pour un ton totalement décalé.
Oui, pour deux raisons ; d’abord parce que j’ai grandi dans un milieu de télévision, avec des gens qui ont toujours fait de la télévision autrement que dans le courant dominant : mon père [Georges De Caunes, ndlr] s’étant fait “lourder” à maintes reprises du JT parce qu’il se permettait des commentaires et ma mère [Jacqueline Joubert, ndlr] ayant été, et le restant, d’une modernité incroyable, c’est-à-dire qu’elle s’exprimait normalement – dans un français ni communautariste, ni faussement jeune, ni emprunté. Elle parlait normalement – comme je vous parle en ce moment – et ça semblait original à l’époque.

Vous vous situez également en rupture avec le propos intellectualiste autour du rock à l’époque. La posture est presque punk…
Je ne suis pas sûr que le propos soit intellectualiste, mais il révèle alors un esprit de sérieux qu’on retrouve dans le domaine des arts, de la littérature, du cinéma, de la musique évidemment et du rock en particulier. Le plus drôle, c’est que nous nous retrouvons en présence de jeunes “rebelles” qui vous parlent d’une musique énervée, avec cette envie de mettre à bas l’ordre ancien, avec un sérieux, une componction, qui me semblent contradictoires avec l’esprit que véhicule le rock : un esprit d’impertinence, bordélique et assez joyeux – ce qui n’empêche Joy Division d’exister ! [rires]

L’émission tombe au bon moment, on se situe juste après le punk, avec l’avènement d’un grand nombre de groupes majeurs, dont certains viennent de publier leurs premiers chefs d’œuvre. On suppose que vous prenez conscience que votre émission tombe bien, non ?
Ben écoutez, si je n’en avais pas eu conscience moi ça aurait été très grave… Pourquoi ? Il s’est passé quelque chose ? [rires] Non, c’est un moment de rencontre entre des courants forts, l’après-punk, le début de la new wave, la mutation du rock progressif en jazz-rock – je vous dis ça et j’ai là le sentiment d’être sur France Musique à gloser, tel un pauvre cuistre, sur la fin des années 70 –, mais tout cela est assez joyeux : cette période-là est une parenthèse enchantée dans toute l’histoire du rock. Le coup de bol : l’émission démarre pile au moment où ça part dans tous les sens…

mots&sons_Chorus_AntoinedeCaunes_coffretOn trouve aussi des représentants de la génération précédente, on pense à Captain Beefheart – quelques années avant son retrait – et Magma. Là, on sait votre attachement au groupe de Christian Vander. Son Hhai en live à l’Empire reste un moment d’anthologie…
L’idée générale derrière, c’est outre le fait que je ne supporte pas cette idée de sérieux, que ce soit dans le rock ou ailleurs, je ne supporte pas non plus la “chapellisation”, cette espèce de guerre des gangs qui se met en place, en défendant tel courant au détriment de tel autre. Le rock progressif me fait “dégueuler” en général [rire général], mais ça ne m’empêche pas d’inviter à l’époque des gens qui représentent ce courant-là – là, je mets Magma de côté, c’est autre chose.

Les “dinosaures” n’y sont pas…
Ben, les “dinosaures” sont déjà au musée à cette époque-là. Sinon, ils sont trop chers. Il y a une règle économique très simple : de toute façon, on ne paie pas les groupes, alors… [rires]

Les Français sont bien représentés en revanche, Trust, Téléphone, Taxi Girl, Starshooter, Marquis de Sade, etc…
C’est un moment où le rock français relève la tête. Là aussi, ça part dans tous les sens entre Taxi Girl, Starshooter, mais ils font partie de la dynamique de l’époque. Après, je me suis posé la question récemment, j’ai le sentiment que ça tient moins la route que dans l’instant, à part peut être pour les Dogs, Marquis de Sade, Téléphone, qu’on écoute avec une oreille nostalgique. Mais ça, c’est un sentiment personnel.

Justement, ce qui paraît le plus étonnant à la vision de ces images, c’est qu’on les redécouvre sans nostalgie, sans même de distance, avec toute la force de l’époque…
Là, vous me faites plaisir, c’était l’idée même. Avec cette édition en DVD, il n’y avait aucune entreprise nostalgique, mais un constat : la plupart des musiques intégrées à ce DVD tiennent la route.

Vous-même, à revoir ces images, quel sentiment y associez-vous ?
Je ne les revois pas, parce que – et c’est une névrose personnelle – j’ai horreur de revoir les choses. J’ai laissé mes camarades de l’INA faire leur travail. Je me suis contenté de me faire appel à ma mémoire, sur la base des listes qui m’étaient soumises, pour proposer un ordre de montage et de sélection. Quand j’en reparle, ça n’est pas tant pour me replonger dans tout cela, mais c’est sans doute parce que la musique a gardé son intensité. Mais je n’ai pas besoin de revoir les images pour m’en convaincre.

Trente ans après, on se retrouve malheureusement dans une situation voisine. Pire sans doute, alors qu’il existe des chaines musicales. À quelques exceptions près, le rock a de nouveau disparu de la télévision… Chorus serait-il possible aujourd’hui ?
Il y en a une qui s’inscrit dans cette tradition, c’est la Musicale sur Canal+. Ça tombe bien, c’est présenté par ma fille… [rires] La programmation me semble cohérente et surtout “bornée”, dans le sens où elle présente ses propres limites : ça n’est pas construit sur des duos improbables entre artistes situés chacun à un bout de la chaine alimentaire. Et puis, si l’on considère l’autre manière de parler du rock à la télévision, j’entends l’approche documentaire, il y a souvent de très bons sujets dans Tracks sur Arte. Le rock malheureusement, n’intéresse toujours pas les gens de la télévision. Je ne peux que le constater, mais j’ai beau m’interroger je ne sais toujours pas pourquoi… On en trouve à doses homéopathiques – au Grand Journal par exemple –, mais nous n’avons pas de vrai rendez-vous avec le rock à la télévision.

mots&sons_Photo Couv livre ©  Editions Plon 2010Et pourtant, dans votre ouvrage, le Dictionnaire amoureux du rock, vous affirmez que pour la première fois, nous aimons la même musique que nos parents et nos enfants, le rock est devenu universel…
Oui, et je rajoute que je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou s’en désoler. La question est ouverte. Pour toute ma génération, le rock était une manière de se positionner contre un monde adulte qui ne convenait pas. Là, on constate une espèce de grande réconciliation inter-générationnelle autour de Joe Strummer qui semble…

Préoccupante ?
Oui, un peu suspecte…

De cet ouvrage qui sort à la fin octobre, je n’en ai lu que quelques extraits…
Le contraire m’eut étonné ; j’ai fait les dernières corrections la semaine dernière…

Vous y racontez votre relation amoureuse au rock sous la forme d’un dictionnaire subjectif. Un exercice que je suppose enthousiasmant, mais complexe… Vous parlez d’un “esprit marabout” pour la construction de l’ouvrage.
Ça fonctionne par arborescence… C’est un dictionnaire, mais il est “amoureux” – l’adjectif est capital ! –, il est donc hautement subjectif et impressionniste : je pars généralement d’un premier socle. Prenons un exemple : j’ai rencontré un jour Bob Dylan, j’ai eu cette chance incroyable de passer une demi-heure en tête à tête avec lui, c’est quelqu’un qui m’a nourri et que j’ai idolâtré. Je raconte ce qu’il se passe, mais ce moment-là me renvoie à autre chose : de Dylan je passe à J. Geils Band. En fait, je les interviewés en Hollande tout comme Dylan. Ça fonctionne ainsi, comme une balle de flipper rendue folle par un joueur malhabile. De ce premier socle d’impressions, je passe à un second plan, puis à un troisième, et ainsi de suite. À la fin, je me retrouve à écrire sur Karen Dalton que je n’ai jamais vue de ma vie, que j’écoute un peu et même pas tant que ça, mais parce Djian en parle dans un de ses bouquins et que du coup je la réécoute, avec les larmes aux yeux. C’est ça, l’“esprit marabout”. Ça pourrait continuer sur 2500 pages

Oui, ça pourrait durer indéfiniment…
D’où la frustration d’avoir à s’arrêter à un moment, tout en espérant que le livre se vendra suffisamment pour en proposer une édition revue et augmentée. [rires]

Même l’ordre alphabétique lui-même suggère des passerelles. On passe des Hell’s Angels à Helter Skelter ; là, on peut y voir des choses, les Beatles, les Rolling Stones, Altamont, Charles Manson etc… J’étais super frustré parce que j’ai eu le début de l’extrait mais pas la fin. Est-ce que vous pourriez me donner la suite, s’il vous plait ?
Vous la lirez, c’est l’histoire de la chanson et du moment où elle se retrouve entre les mains de Charles Manson, une histoire à tiroirs qui se finit avec John Lennon au Dakota Building. Cette chaine d’événements – je précise que je n’appartiens pas au cercle “conspirationniste”, mais si j’y étais j’en serai le fer de lance [rires] – constitue un sillage de tragédies, mais je ne sais pas pourquoi je suis parti là-dessus. Après, c’est toute la liberté du dictionnaire, il n’y pas de contrainte, c’est vraiment un prétexte.

C’est tout de même un pavé de près de 800 pages !
Pavé, pavé, attendez les manifs avant de le jeter… [rires]

En tout cas, ça a l’air conséquent… On aura l’occasion de vous croiser à Strasbourg pour en discuter après la sortie [le 27 novembre à La Librairie Kléber, ndlr]…
Oui, absolument, on s’y croisera sans doute. Sachez que je donne une lecture le soir même à Florange [dans un pays lointain, la Lorraine, ndlr] à partir de textes de mon ami Laurent Chalumeau…

Chorus, coffret 3 DVD – INA ÉDITIONS
Antoine de Caunes, Dictionnaire amoureux du rock, Plon
(publication le 28 octobre)

Photo d’Antoine de Caunes : Laurent Attias

À lire Antoine de Caunes et Laurent Chalumeau, inclination rock
À lire Mon Petit Chorus

Le flux-jukebox à plein tube !

mots&sons_FabioViscogliosiLa programmation radio sur le web permet parfois des enchainements inespérés. Ce matin sur le flux :

Alice Russell, Turn and Run
Kat Onoma, Missing Shadow Blues,
The Who, Armenia City in The Sky,
David Bowie, Starman
The Beatles, Julia
Fabio Viscogliosi, Quasi Nello Spazio
The Coral, 1000 Years
Danger Mouse & Sparklehorse (ft. The Flaming Lips),
Hot Chip, Hand Me Down Your Love

On a beau se dire que la machine est largement assistée dans ses choix, quand elle se connecte sur vos envies pop sans que vous n’ayez besoin d’intervenir, ça n’est que du bonheur…

flux4 en écoute sur www.flux4.eu

Dolly Mixture, éternelle jeunesse !

mots&sons_DollyMixtureLe post-punk anglais continue de révéler ses talents cachés. Absent de Rip it up and start again, l’ouvrage-somme de Simon Reynolds, Dolly Mixture méritait pourtant de sortir de l’ombre.

Formé à Cambridge, ce trio féminin a su faire la jonction entre les Shangri-Las et les Undertones, deux groupes que ces copines d’école adoraient. Ayant assuré les premières parties pour The Fall et pour les Undertones justement, lors d’une des premières tournées anglaises du célèbre groupe nord-irlandais, Dolly Mixture se trouve exposé par John Peel, le DJ de BBC Radio 1 et rapidement, le groupe fait la une de Record Mirror et Sounds.

Pour l’anecdote, U2 a ouvert pour Dolly Mixture alors que Bono, The Edge et leurs compagnons se produisaient sans doute l’une des toutes premières fois en dehors de l’Irlande.

Les trois jeunes femmes enchaînent les singles à partir de 1980, notamment une très convaincante reprise de Baby It’s You des Shirelles – morceau emblématique de la pop, écrit en 1961 par Burt Baccharach, qui avait été repris par les Beatles sur leur premier album –, puis Been Teen et Everything and More, deux singles produits par Captain Sensible et Paul Gray des Damned sur le label de Paul Weller, Respond. Se liant d’amitié avec Captain Sensible, elles enregistrent les vocaux de Happy Talk et font une apparition détendue à ses côtés à Top of the Pops.

mots&sons_DollyMixture_vinylSi certaines chansons de leur répertoire renvoient au patrimoine adolescent, toutes trois refusent de jouer la carte du teen-group féminin. Très rapidement, on sent une maturité chez ces jeunes femmes qui les conduit à produire l’un des enregistrements les plus réussis de la décennie, Demontration Tapes en 1983. Présenté dans un package très sobre, avec une pochette blanche simplement estampillée à la manière du White Album des Beatles, numéroté et signé par les trois membres du groupe – pour un tirage très limité de 1000 exemplaires –, ce double album parcourt le répertoire diversifié du groupe en 27 chansons.

Il rejoint la liste très réduite de ces joyaux 80’s parfois oubliés : le premier album des Feelies, Crazy Rhythms (1980), le chef d’œuvre minimal Colossal Youth des Young Marble Giants (1980), The Days of Wine and Roses de The Dream Syndicate (1982), ou encore Before Hollywood (1983) des Go-Betweens.

Voisines des Raincoats première mouture, moins barrées que les Slits, Debsey (Wykes), Rachel (Bor) et Hester (Smith) auraient sans doute mérité une plus grande notoriété et surtout une suite à leur carrière, mais le trio splitte en 1984 après la publication du Fireside EP. Culte, Dolly Mixture continue d’alimenter les fantasmes de la scène underground, notamment du côté des jeunes groupes américains.

Aujourd’hui, la publication d’un remarquable coffret 3CD permet de re-situer clairement l’importance de ce groupe qui pour ne pas être majeur, n’en demeure pas moins essentiel. L’intégralité des singles avec B-sides, du double Demonstration Tapes, avec moult demos (véritables, pour l’occasion) et enregistrements live, le tout remastérisé et packagé avec grand soin, inscrit enfin ces trois jeunes femmes dans l’histoire de la musique populaire anglaise.

Le coffret 3CD Everything and more n’est disponible que sur le site www.dollymixture.net ;
à signaler la réédition de 300 exemplaires du vinyle des Demonstration Tapes chez Germs of Youth.

Les Beatles à Hambourg, immer !

mots&sons_BambiKino_SomeOtherGuy_singleLes Beatles à Hambourg, ça va bientôt faire 50 ans !

Le très actif label hambourgeois Tapete Records célèbre l’événement à sa façon : les 17, 18, 19 et 20 août prochains, à l’Indra Musikklub, il recrée le son des Beatles de l’époque du Bambi Kino – le cinéma porno dans lequel les fab four avaient joué durant leur séjour.

Le groupe éphémère Bambi Kino formé pour l’occasion, qui comprend Erik Paparazzi (de Cat Power), Ira Elliot (de Nada Surf), Mark Rozzo (de Maplewood) et Doug Gillard (de Guided by Voices), redonne vie à l’esprit rock’n'roll pionnier des Beatles première époque…

Un single est publié : Some Other Guy, avec en face B, Falling in Love Again. Sur la période, il sera diffusé sur la webradio européenne flux4.

À noter que le concert sera filmé et diffusé sur Arte le 29 août à 23h15.

The Coral, l’ascension côté nord

mots&sons_TheCoral_ButterflyHouse_recordingsIl serait assez judicieux de s’appuyer sur la production de John Leckie pour affirmer que The Coral renoue avec ses racines liverpuldiennes. En effet, cet ancien ingénieur du son d’Abbey Road, producteur par la suite d’un volume d’albums majeurs considérable (Pink Floyd, Simple Minds, XTC, The Fall, Stone Roses, Radiohead…) a travaillé avec les Beatles séparément dès le début des années 70. Et pourtant, l’effet est trompeur. À l’image de leurs voisins Clinic, dans une version cependant moins ouvertement psychédélique, The Coral n’a jamais cherché à sonner véritablement anglais. Si le son est ouvertement revendiqué 60’s – parfois jusqu’à l’anachronisme ! –, le groupe lorgne plutôt du côté des Byrds ou de certaines formations folk-rock américaines.

Le départ en 2008 du guitariste Bill Ryder-Jones – auteur d’un album solo remarquable – n’a en rien affecté la maestria mélodique dont savait faire preuve le groupe jusqu’alors. Bien au contraire, cette assise mélodique semble renforcée, du moins gagne-t-elle en cohérence, y compris dans la diversité des genres qu’aborde subtilement le groupe : le folk et la pop qui s’ouvre à l’ère proto-psychédélique des années 1965 et 1966, comme si The Coral refaisait l’histoire à son rythme. Il en résulte un disque d’une grande richesse, qui rompt avec le marasme ambiant, et dont chacun des thèmes est merveilleusement mis en son par ‘God’ Leckie ; contrairement à Sean O’Hagan des High Llamas pressenti dans un premier temps, le célèbre producteur britannique a su capter la performance pop dans son essence pure, de manière brute, mais sans jamais perdre en délicatesse.

Il est amusant de constater que bon nombre d’entre nous exprimaient une affection secrète à The Coral, avec la conscience qu’il fallait préserver ces outsiders magnifiques, discrets et intègres. Aujourd’hui, loin de toute hype, l’unanimité semble se faire jour et les langues se délient autour d’un cinquième album bien plus attendu qu’il n’y paraissait. C’est sans doute-là le signe d’une vraie reconnaissance et d’un succès à venir.

Butterfly House – Deltasonic / Cooperative

Photo : les sessions d’enregistrements de Butterfly House.
Commentaire facebook du groupe : “Tubular Bellson Rowing Jewel.

Arte, les sixties magnifiées !

On croit tout savoir sur les sixties, mais très loin des rétros nombrilistes de certaines chaines, Arte offre tout l’été avec Summer of the 60’s une série de programmes qui permet d’avoir une vision claire des bouleversements d’une période essentielle.

mots&sons_Arte60's_Jean-LucGodard_One+One

Les années 60, âge d’or des baby-boomers, arrivés en âge de penser, fumer et baiser, bref de refaire le monde en s’attachant à des figures leaders qui les entrainent à leur suite. Et quels leaders ! Bob Dylan, Allen Ginsberg, The Beatles, The Rolling Stones, Jean-Luc Godard, Jim Morrison, etc., la liste serait longue de toutes ces personnalités majeures qui façonnent une décennie exceptionnelle en termes de création. Et puis, quel chemin parcouru en quelques années dans tous les domaines, la musique, les arts plastiques, le cinéma, la photographie, la mode, la BD, le design ou l’architecture !

Arte, dont les programmes “Summer of” pimentent des étés parfois sans saveur, n’avait pas épuisé la somme des documents innombrables sur la période lors d’un premier été 60’s en 2007, 40 ans après le Summer of Love, et remet ça avec une recette qui a fait ses preuves lors des éditions précédentes, les remarquables Summer of 70’s et 80’s : la présentation de Philippe Manœuvre et une programmation d’exception qui mêle films de fiction, concerts, documentaires et rétrospectives thématiques.

Les choix sont d’une extrême cohérence, et offrent un panorama complet d’une période qui commence à la fin de la décennie précédente : le rock’n’roll, Elvis Presley – sublime en 1957 ou lors du célèbre show qui marque son come-back en 1968 –, James Dean, les Beatles en concert, Brigitte Bardot, l’avènement du folk-rock au Newport Folk Festival, le jazz dans sa version cool, la british blues invasion, les mods et les rockers, Neil Young, Françoise Hardy, Janis Joplin, autant d’instants marquants qui alimenteront nos disques durs. À signaler la diffusion de Pierrot Le Fou de Jean-Luc Godardà l’heure où l’on redécouvre À Bout de souffle au cinéma dans sa version restaurée, cinquante ans après sa sortie –, One+One avec les Rolling Stones – Mick Jagger a beau se poser la question de savoir de quoi parle le film, la construction de Sympathy for the Devil à laquelle on assiste reste culte –, l’emblématique Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy et l’intégralité des 17 épisode The Prisoner, la série de Patrick McGoohan, qui a fait récemment l’objet d’une remake. La version originale garde toute sa force d’évocation ; elle continue de nous mettre en garde contre le danger du totalitarisme dans nos sociétés à la démocratie de façade. En cela, elle reste malheureusement d’actualité. « Je ne suis pas un numéro. Je suis un homme libre ! », hurle le prisonnier. Mick Jones, une décennie plus tard, avait beau affirmer « I don’t wanna be the prisoner » dans l’un des plus beaux morceaux punk du Clash, la série nous rappelle que nous sommes tous des numéros 6 potentiels.

Arte Summer of the 60’s, tous les jeudis soirs, du 1er juillet au 26 août
L’intégrale du Prisonnier, les samedis du 24 juillet au 28 août
arte.tv/summer