Lana del Rey, Born to Die

mots&sons_LanadelRey_BorntoDie_coverAujourd’hui, il n’y a plus que notre amie Cécile Becker pour résister à la vague Lana del Rey…

Bien sûr, elle a été refaite ; bien sûr, it’s a girly thing ; bien sûr, it’s a teenage thing ; bien sûr qu’il s’agit d’un produit hautement marketé… Mais quoi, les Beatles ne l’étaient pas peut-être ? Les Rolling Stones non plus ? Qui échappe aujourd’hui à la règle, mis à part Radiohead, qui construit son propre parcours avec un positionnement qui vise également à la consommation de masse ?

Non, aujourd’hui, on lui reconnaît une voix (fragile), une posture, une présence, et surtout une poignée de pop-songs d’inspiration soul et hip hop. Le premier hit, Video Games, nous avait fait chavirer. Le nouveau single confirme l’élégance première, avec un niveau de classe (mais aussi de complaisance) supplémentaire. On ne sait si ça durera, mais la petite continue de nous séduire.

Ironie du sort, le nouveau single sort le 30 janvier, à la date de mon anniversaire. Le titre : Born to Die !

Ci-dessous, le nouveau clip réalisé par Woodkid, autrement dit Yoann Lemoine, vidéaste, cinéaste et musicien français. Le 15 octobre dernier, il était monté sur scène avec Lana del Rey à l’occasion du passage de sa tournée à New York…

What is Life? George Harrison is Life

mots&sons_AstridKirchherr_GeorgeHarrisonAu cours de la première partie de Living In The Material World, le documentaire que Martin Scorsese consacre à George Harrison, on sent comme une vraie frustration : oui, nous avons vu les Anthologies des Beatles et la redite en devient presque gênante. Naturellement, le réalisateur américain s’attache à la figure de celui qui était considéré comme le plus timide, the quiet one, à côté du bouillonnant John Lennon, du séduisant Paul McCartney et du facétieux Ringo Starr, mais il semble en difficulté quand il s’agit de le positionner seul dans son parcours.

Après, inutile de blâmer Scorsese : comment réduire l’époque où George was a fab ? On redécouvre alors combien il était difficile pour lui de se frayer un chemin à l’ombre des immenses songwriters qui l’entouraient. Et pourtant, ses chansons gagnent en intensité, parfois en cynisme (comme pour Taxman sur Revolver) et elles trouvent leur place au sein des albums à partir de 1965-66. Parfois, elles constituent des sommets comme If I needed someone, une merveille de maturité pop sur Rubber Soul. Le documentaire aurait peut-être pu s’attarder sur ces sessions d’enregistrements à Bombay qui aboutissent à The Inner Light, face B de Lady Madonna, plutôt que nous ressasser encore une fois le détail de la rencontre avec le Maharishi.

Scorsese a alors le cul entre deux chaises, il ne sait plus où aller, obsédé par l’idée d’en dire trop ou pas assez, d’où des raccourcis qui finissent même par lasser. On finit par se dire que ce grand fan des Rolling Stones est dépassé par son sujet, contrairement à ce qui avait été le cas avec No Direction Home, consacré à Bob Dylan. Puis, les choses finissent par s’éclairer avec bonheur – Here comes the sun –, notamment quand il aborde la question de la fin des Beatles et les premiers instants de la carrière solo de George. Celui qui avait fini par admettre qu’il ne serait pas membre du groupe éternellement, voyait dans l’émancipation la possibilité non seulement de publier la masse des chansons écartées par les trois autres mais encore d’affirmer une position nouvelle, renforcée. La sortie d’All Things Must Pass, sous la forme d’un triple album, a occulté le Plastic Ono Band de John au point d’agacer beaucoup ce dernier, et Paul McCartney ; elle affirme l’existence d’un artiste arrivé au sommet de sa créativité. Ce que nous confirme le témoignage de Phil Spector, visiblemement encore sous le charme plus de quarante après.

La deuxième partie du documentaire nous renvoie à tout ce qu’on aime de la figure complexe de George : ses contradictions, son ambigüité, son extrême fragilité. On en arrive à se poser la question de savoir à quel moment il exprime le moindre bonheur. Puis, on explore les contours de cette figure duelle, cet homme étonnamment visionnaire, à l’humour cinglant, souriant mais grave, jugé adorable par les uns, plus méchant par les autres – Mojo révèle ce mois-ci que Lauren Bacall avait décrété qu’il était the mean one, après une courte entrevue dans les locaux d’Apple Corps à Londres –, en tout cas préoccupé par l’évolution désastreuse de son temps.

Au final, on se laisse transporter par les témoignages très touchants de ses amis, Eric Clapton, Tom Petty, Eric Idle et Terry Gilliam (des Monty Pythons dont il a produit La Vie de Brian), et par le portrait sensible que dresse de lui sa dernière compagne, Olivia, qui a livré à Scorsese des documents souvent intimes. On ne peut s’empêcher d’être saisi par l’extrême émotion de Ringo Starr à l’évocation des derniers instants. Une émotion qui se prolonge bien au-delà de la projection des 3h30 du documentaire, confirmant ainsi, et c’est là sans doute le vrai mérite de Scorsese, tout l’attachement qu’on porte au plus singulier des Beatles.

Living In The Material World, Double DVD ou Blu-Ray Disc, Warner Home Cinema

mots&sons_AstridKirchherr_GeorgeHarrison_JohnLennonL’image du film : une photo prise par Astrid Kirchherr dans l’atelier de Stuart Sutcliffe, le 5ème Beatle décédé d’une hémorragie cérébrale le 10 avril 1962. John Lennon, très marqué par la disparition de son ami, se rend chez Astrid et demande à voir l’atelier. La photo de lui, assis sur une chaise, en dit long sur son désespoir. George Harrison, inquiet, le rejoint et la photo suivante les montre tous les deux confrontés au vide, à la mort. Il serait intéressant d’écrire l’histoire des Beatles sous l’angle des disparitions successives : la mère de Paul qui décède alors que le futur bassiste n’a que 14 ans, la mère de John, Julia, qui meurt accidentellement alors que ce dernier n’a que 15 ans, Stuart Sutcliffe, Brian Epstein, sans oublier la disparition de John lui-même à 40 ans et George à 58 ans.
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À l’occasion de la sortie du film de Martin Scorsese, une sélection des meilleurs titres de George Harrison est programmée sur flux4 : If I needed someone, Taxman, Love you to, Within You Without You, The Inner Light, Only A Northern Song, While My Guitar Gently Weeps, I Me Mine, For You Blue, Here Comes The Sun, Here Comes The Sun, Something, My Sweet Lord, Wha-Wha, Isn’t It a Pity etc.

Magnificence (amours Blondie) / notebook #2

Le grand Lester Bangs n’a signé que deux monographies ; la première est consacrée à Blondie. Elle a provoqué une fâcherie avec le groupe qui s’estimait trahi par le célèbre rock-critic. Aujourd’hui, à la lecture de cet ouvrage publié en pleine Blondiemania en 1980, un tri sérieux s’impose entre ce qui relève du récit objectif, du règlement de compte presque gratuit de la part d’un bel idéaliste rock – le meilleur sans doute, parmi ses contemporains –, qui voit justement ses idéaux rock s’effondrer les uns après les autres, à quelques mois de sa disparition tragique, le 30 avril 1982.

mots&sons_Blondie_LesterBangsEt pourtant, ça et là, l’émotion pointe, notamment quand il situe Blondie dans la filiation des formations pop sixties. Naturellement, il fait clairement le distinguo entre ses affections profondes pour un son garage, celui des Count Five ou du 13th Floor Elevator, celui du punk séminal, les Ramones aux États-Unis, les Sex Pistols et les Clash en Angleterre, et la production de Blondie qu’il situe lui-même dans un style old BeatlesSpectorShangri-La’sTurtlesBeachBoys inspiré par la pop mainstream mid-sixties (p.23). En revanche, si cette approche distingue le groupe des autres formations qui se produisent au CBGB’s, les Ramones, les Heartbreakers (qui comprennent parmi ses membres Richard Hell et Johnny Thunders), Television, les Talking Heads, les Miamis, Lester Bangs lui témoigne une affection profonde, dans un premier temps, toutefois…

Avec le narcissisme qui le caractérise – personne ne lui reproche –, il débute son ouvrage par l’évocation de sa propre chronique en janvier 1977 du premier album de Blondie, publié chez Private Stock. Il considère alors ce groupe comme issu du circuit CBGB-nascent punk rock, et formule une critique très favorable. Il se souvient : “I found their first album a charming, even inspiring piece of American rock’n'roll from traditions as diverse as early sixties girl groups, Question Mark and the Mysterians, and the Velvet Underground.” Cet article intitulé Blondie is more fun, publié dans le Village Voice, opposait le sens de la dérision de Blondie au sérieux affiché par les Ramones ou les Dictators. “Blondie were refreshing.” (on soulignera le pluriel, allusion à un vrai groupe !)

Il relate que peu de temps après, le groupe l’a appelé pour le remercier. Dans la discussion informelle qui s’en suivit, Lester Bangs interrogea le groupe sur ce qui pouvait alimenter son approche singulière du rock.

« La culture japonaise, répondit l’un des membres.
- Vous voulez dire, comme celle de Yukio Mishima ?
- Non, nous voulons dire comme celle des films japonais avec des monstres.”

Bref, de la série Z, celle qui a également influencé Devo ou The B-52’s

En mars 1977, le rock-critic assiste à son premier concert du groupe, en première partie d’Iggy Pop au Palladium, à New York, puis en octobre 1977, il est de la partie quand le groupe se produit à Londres. Il a lui-même passé six jours sur la route avec les Clash, et retrouve Debbie Harry et toute la clique à l’occasion d’une émission de radio du dimanche après-midi. L’instant coïncide précisément avec l’annonce du premier n°1 du groupe en Australie, In the Flesh, et le début d’une Blondiemania de trois années.

Dans une ambiance moite digne d’un sauna, Debbie choisit des singles de Penetration, Richard Hell et les Ramones, auxquels Lester Bangs répond avec des titres de Brian Eno, Ray Charles, Richard Hell (décidément à l’honneur) et Robert Quine.

Charlie Gillett, auteur, producteur et DJ, qui anime cette émission, pose la question à Debbie Harry : “Is Blondie a punk band?” Elle répond “Definitely not!”, même si d’après Bangs elle ne semble pas offensée, et poursuit : “We play power-pop!”

Lester Bangs reçoit le second album du groupe in the mail en février 1978. D’emblée, à l’écoute de Plastic Letters, la circonspection l’emporte : “I began to wonder what was going through their heads.” S’il exprime sa jalousie devant le succès du groupe, l’incompréhension s’installe définitivement. Ce sentiment est exprimé au début de l’ouvrage dans une chronologie rétrospective rapide, mais au cœur de sa monographie, il ne cessera d’opposer la force primitive des groupes qu’il aime vraiment à la solennité fun d’un groupe dont il ne comprend plus l’évolution. S’il voit dans ce succès la porte ouverte à d’autres groupes punk ou new wave, le débat est largement ouvert sur la notion d’avant-garde pop. Il relate que dans un taxi il surprend au cours de l’été 1979, donc peu après le succès planétaire de Parallel Lines, les remarques acerbes de Chris Stein à propos d’un article publié sur Blondie dans Rolling Stone. Lester Bangs n’a pas lu cet article, mais sans malice, saisissant la balle au bond, il affirme qu’il n’a jamais envisagé Blondie comme faisant partie d’une quelconque avant-garde. Ce à quoi Chris Stein répond : “Oh, yes we are!” Brian Eno, également présent dans le taxi, confirme. Dès lors, la rupture semble consommée…

Commentaire de Lester Bangs sur Eat To The Beat, le quatrième album du groupe, en octobre 1979 (p.11) :

“While I liked some of the cuts a lot, other didn’t so much turn me off as escape me entirely. I still couldn’t see that I was listening to anything more than a decent pop band, whatever Brian Eno thought, though many of the lyrics and little twists in the arrangements of some songs, particularly on the second side, did suggest that at least they were avant-garde enough to be obscure. On the final cut Debbie spat over and over: I’m not living in the real world.” Was something seriously wrong with these people or was it that I just didn’t understand them?”

Magnificence (amours Blondie), coll. Sublime #1, chez médiapop, automne 2011

Magnificence (amours Blondie) / notebook #1

Ça fait bien plus de quatre ans que Philippe Schweyer m’a interrogé sur la possibilité de publier un livre sur Blondie ; des textes épars existent, dont certains ont déjà été pré-publiés, y compris à l’époque de Polystyrène – la plus belle de ces publications étant la boîte L140, de la galerie du même nom à Paris, initiée et mise en œuvre par Marianne Maric et Melissa Épaminondi.

L’idée d’un ouvrage est venue à la suite d’une discussion sur le disque qui a changé ma vie, une chronique régulière dans la revue musicale Mojo (Last night a record changed my life). Pour Philippe, il s’agissait de London Calling, un disque qui aurait pu faire partie de ma sélection personnelle. Du coup, il me posait la question en retour. Quel disque avait pu changer ma vie ?

mots&sons_Blondie_Magnificence_CoverJ’aurais pu choisir un disque des Beatles, mais comme les fab four ne correspondent pas à ma génération, il me semblait impossible d’affirmer cette écoute déterminante.

J’aurais pu citer un disque de Joy Division, Unknown Pleasures, Closer ou même Still, un disque de Cure, Pornography (vrai choc adolescent), ou le premier album des Smiths, acheté le jour même de sa sortie, mais ce sont là des groupes que j’ai parcourus en détails alors que ma vision esthétique semblait déjà forgée. Justement, forgée par quoi ?

Quel était le format qui mêlait énergie punk et mélodie pop, annonçant toute la vague new wave, et qui avait pu installer définitivement quelque chose de ma vision du monde ? Wire ? The Buzzcocks ? The Undertones ? Autant de groupes appréciés rétrospectivement – et avec toujours autant d’attachement… Les Talkings Heads qui me fascinaient déjà à l’époque ? XTC ? The Police (le groupe le plus en voque au collège à la fin des années 70) ?

Non, non, Blondie, tout simplement…

Et plus précisément, le premier album du groupe, dont j’ai encore en tête les passages de claviers qui venaient agrémenter de courtes chansons, vives et incisives, construites sur la base de pulsations primitives et adolescentes.

Je me souviens de l’achat de mon premier Blondie. Autoamerican venait de sortir en novembre [1980], avec le titre Rapture, mais alors qu’à la Place des Halles, à Strasbourg, les affiches concernant cette sortie envahissaient les murs du disquaire chez qui je me rendais régulièrement, j’optais pour le premier album du groupe, sans même savoir d’ailleurs qu’il s’agissait là du premier album. Pourquoi ce choix ? Sans doute par esprit de contradiction : il me semblait impossible de faire comme tous les autres, et me ruer ainsi, en pleine Blondiemania, sur le dernier opus. Mais aussi sans doute par volonté de connaître l’histoire du groupe, donc les disques qui précédaient. Après, de manière spontanée, je peux l’avouer : la sobriété de la pochette me plaisait, et j’étais fasciné par l’image située au dos. Rien de l’ordre du fantasme concernant Debbie Harry – effectivement, rien de bien glamour ! –, juste une posture rock qui me semblait en phase avec les aspirations du moment.

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mots&sons_Blondie_Magnificence mots&sons_Blondie_Magnificence_1“Tout le monde le sait… je suis née à Miami, j’ai grandi dans le New Jersey où j’allais à la chorale de mon église, j’ai habité St Mark’s Place dans l’East Village en arrivant à New York quand je me suis émancipée (comprenez par là quand j’ai quitté mes parents), puis j’ai bossé comme barmaid au Max’s. Ensuite mon curriculum votae révèle que j’étais bunny girl. Survivre était le plus important.”

“[...] J’ai connu Chris [Stein] en 73 au deuxième show des Stilletoes, le groupe de gonzesses dont je faisais partie… Mais es-tu certaine de ne pas vouloir apprendre quelques détails croustillants sur Jimmy [Destri], Frank [Infante] ou Clem [Burke] ? Blondie, ce n’est pas moi. Moi, je suis Debbie et nous voulons être un groupe de rock sans tête d’affiche, ou plus exactement sans leader.”

“Je porte des mini-jupes et on me considère souvent comme une pin-up, mais est-ce utile de préciser que j’écoute les conseils de ma maman pour m’habiller ? Maintenant, je suis photogénique. Avant, j’étais un vrai gâchis. On m’a surtout enseigné à être relax, et parfois je suis contente de moi. Les teenagers et les hommes un peu plus mûrs qui ont ma photo au-dessus de leur lit, je trouve ça franchement tragique. Quand je pose, je ne pense qu’à ça.
J’ajouterai que nous n’avons plus le temps de prendre des loisirs depuis deux ans, que du fric on n’en a pas plus, aussi, que penserais-tu si je poursuivais, comme Farrah Fawcett, tous ceux qui se procurent mes photos à l’œil ? Au fait, ton regard s’est-il porté jusqu’à ma nouvelle coiffure ?”

Deborah Harry, propos recueillis par Pascale Jugé dans : Rock&Folk n°153, octobre 1979

Gilles Riberolles : On a dit que votre premier album sonnait sixties.
Debbie Harry : [...] Aucun de nous n’avait prévu ça, nous voulions faire du pop-rock [sic!] des seventies parce que nous vivons dans le présent.

Blondie on Blondie, dans : Best n°123, octobre 1978

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Quelles sont les sources ? En français, pas grand chose à vrai dire : aucune monographie, aucune traduction, ce qui montre bien que Blondie a été pendant bien longtemps délaissé par la rock-historiographie hexagonale. Tout au plus bénéficie-t-on de la traduction de Blondie, Inédits 1976-1980, un recueil de la photographe Roberta Bayley.

Heureusement, quelques articles ça et là, parus en temps réel dans Rock&Folk (octobre 1979, septembre 1981) et dans Best (octobre 1978, novembre 1980, pour ne citer que les couvertures consacrées au groupe) nous renseignent-ils sur la perception que nous avions en France de Blondie ; perception très partagée, qui ne révèle pas forcément une quelconque idylle entre le groupe et notre pays.

Sous le titre, La Marquise des Anges, Francis Dordor n’est pas d’une très grande tendresse, quand il chronique Parallel Lines en octobre 1978 :Sunday Girl, du pop calibré, Heart of Glass, de la disco qui je dois le dire m’a fait penser à Patrick Juvet [c'est très flatteur pour Patrick Juvet, mon cher Francis, si je peux me permettre, ndlr], I’m Gonna Love You Too de Buddy Holly et vous avez une chronique assise le cul entre deux chaises. Il faudrait être un sombre crétin pour sabrer un tel disque, séduisant, sécurisant et joliment fait. Pour moi, Blondie est le groupe qui interdit tout fantasme ou alors autant les accrocher à une poupée gonflable. (Bon je vais enfin pouvoir remettre le simple de Siouxsie and The Banshees !) [Hong Kong Garden, me semble-t-il, ndlr]”

mots&sons_Magnificence_Blondie_NewMusicalExpressAlors que je lui proposais en août 2009 un entretien à propos de sa vision de Blondie, le critique déclinait avec beaucoup de courtoisie : “Le groupe m’a plu à l’époque mais moins que les Ramones, moins que les Real Kids, moins que Mink DeVille. Sans doute parce que plus conceptualisé (Chris Stein, mi-Johnny Thunders mi-Phil Spector). Le premier concert à Paris au Rose Bonbon était bien mais dans ce même lieu je me souviens surtout de celui des Saints. Donc aujourd’hui, Blondie n’est pas à proprement parlé un aiguillon piquant ma nostalgie et pas du tout un rubik’s cube pour vieux rock-critic habitué à tourner dans tous les sens les signes d’un passé glorieux. En somme, je ne pense pas être la bonne personne. Mon fils de 24 ans en connaît plus sur le groupe que moi et surtout lui écoute les disques, ce qui n’est pas mon cas.”

Soit, et en même temps, je creuserai bien l’idée d’un groupe conceptualisé par Chris Stein. Une idée que développe le grand Lester Bangs lui-même dans sa monographie, Blondie, paru en 1980 chez Fireside. De toute évidence, Lester Bangs aime la première période (et on le comprend aisément). Dans la seconde partie du livre, il s’amuse à démonter la mécanique d’un groupe et des orientations artistiques qu’il n’explique que par une sérieuse crise identitaire. Nous y reviendrons. Quoi qu’il en soit, la réponse vient de Debbie Harry et Chris Stein eux-même qui publient leur propre biographie en 1982, Making Tracks, The Rise of Blondie. Au-delà de l’auto-justification, le récit comprend bon nombre d’anecdotes qui alimenteront mes propres récits à propos du groupe. Le livre constitue une source à éprouver, mais malgré la suspicion initiale, une forme de sincérité se dégage, notamment dans les parties rédigées par Debbie. On peut aisément confronter certains de ses récits à la version qu’elle en donne de manière plus spontanée, et parfois plus détaillée, dans Deborah Harry, Platinum Blonde, qui résulte d’une série d’entretiens avec Cathay Che publié en 1999 chez Andre Deutsch.

Après, bon nombre d’interviews peuvent être consultées à intervalle assez régulier (décembre 2005, novembre 2007) dans Mojo. Un Mojo Classic publié en 2008 faisait le point sur les 30 ans de l’année 1978, New Wave Special, avec la célèbre photo de Debbie Harry réalisée par Mick Rock. Blondie y occupe une place centrale, aux côtés de The Police, Pretenders, Talking Heads, Devo, XTC, The Only Ones, The Jam, etc. Et puis, eBay fourmille de publications qui font l’objet de spéculations, notamment une très belle couverture du New Musical Express le 4 février 1978, mais là on touche, au-delà de ces interviews d’époque, à une forme de fétichisation d’objets qui ne nous apportent que des informations très factuelles, dans le cadre parfois d’interviews trop distantes pour présenter un réel intérêt éditorial.

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Il reste à savoir ce qu’on fait de tout cela : rédige-t-on la première monographie en français du groupe ? D’autres s’y attacheront sans doute – en tout cas, il faut l’espérer ! Compile-t-on l’ensemble des informations ? Ça présenterait un intérêt documentaire, mais la sécheresse de la démarche pourrait rebuter le lecteur. Propose-t-on sa thèse sur le charisme de Debbie qui s’impose, aujourd’hui plus encore qu’hier, comme une figure iconique au même titre que Marilyn Monroe, Brigitte Bardot ou Edie Sedgwick ? Il n’y a pas une seule publication fashion qui ne fasse allusion à son influence essentielle, mais même si toutefois ce sujet doit être abordé (associé notamment à cette hypothèse de conceptualisation du groupe par Chris Stein, énoncée par Francis Dordor) la démarche nous semblerait vaine.

Non, il me semble moins intéressant de raconter Blondie que de me raconter moi, dans ma propre relation fantasmée à Blondie. Après, qu’on écarte vite fait les choses : je ne suis pas fan du groupe au sens je ne fétichise rien et je n’ai jamais fantasmé sur Debbie Harry – mes amis finissent par le croire, et c’est devenu un gimmick amusant. Mais Debbie elle-même nous avertissait : « inutile de fantasmer sur moi, les gars, je ne suis pas l’affaire que vous croyez !” De même, le premier album du groupe n’est de loin pas mon disque préféré – on peut chercher du côté de The Madcap Laughs de Syd Barrett ou de Starsailor de Tim Buckley, ce qui constitue le disque ultime à mon goût. Blondie, le disque, représente – et ça n’est pas rien ! – une étape essentielle de ma compréhension esthétique du monde, et me permet aujourd’hui encore de privilégier les formes immédiates et primitives aux formes trop abouties. Alors, quel livre ? Magnificence (amours Blondie) se présente sous la forme de récits autobiographiques, récits adolescents plus ou moins longs, récits fictionnels, fragmentaires, parfois elliptiques, d’une double éducation, artistique et sentimentale, que je mêle à des récits de Blondie et des entretiens. Naturellement, des réflexions émaillent ces récits : des réflexions qui portent sur le groupe, mais aussi sur son environnement artistique et sur l’évolution d’une période cruciale de la musique pop. Enfin, ces récits feront l’objet d’illustrations et traitements graphiques de Jennifer Yerkes. Cette graphiste dont j’apprécie (et je ne suis pas le seul) le regard, nous livrera sa propre vision pop de Blondie.

Magnificence (amours Blondie), coll. Sublime #1, chez médiapop, automne 2011

Tran Anh Hung : le langage spécifique du cinéma

Récent coup de cœur : Norwegian Wood (La Ballade de l’Impossible) de Tran Anh Hung. Le 26 avril, à l’Hôtel Hannong, à Strasbourg, nous avons pu rencontrer le réalisateur. Au cœur de l’échange, la mélancolie, le langage cinématographique et une collaboration soutenue avec Jonny Greenwood, le guitariste de Radiohead.

mots&sons_Laballadedel'Impossible_TranAnhHung_3Vous avez adapté le roman de Haruki Murakami, Norwegian Wood (La Ballade de l’impossible). À la lecture, vous avez dit y avoir vu une forme cinématographique pleine de promesses sur la base d’un matériau spécifique.
Je crois que ce qui est important, c’est le sentiment d’intimité créé entre le livre et le lecteur. Avoir ce degré-là d’intimité avec un livre, c’est quelque chose qui ne m’était jamais arrivé avant. C’est comme si en quelque sorte, le livre me reconnaissait. Il y a certains livres qui sont tellement toxiques que vous avez cette sensation qu’il font remonter le poison contenu en vous, et ça jusqu’à l’étouffement. C’est probablement lié à sa façon d’écrire. Il a un mécanisme que je n’arrive pas vraiment à décrire, il n’aime pas les phrases brillantes ni la virtuosité ; il déplie patiemment les recoins de l’âme et on se demande jusqu’où il va aller. C’est quelque chose qui nous pénètre et éveille la noirceur qui est en vous. Ça, c’est vraiment merveilleux.

Vous vous imposez une forme de distance par rapport au récit même si de temps en temps la position du narrateur à la première personne apparaît. Pour le lecteur, la réaction n’est pas la même que pour le spectateur du film. Était-ce un parti pris dès le départ ?
Il y a plusieurs réponses à ça. D’abord, il y a l’idée d’une structure naturelle que donne le livre, c’est la construction en flash back. En faisant cela, le passé influe sur le présent. Or, dans le livre, il n’y a rien dans le présent, juste une voix. Il aurait fallu que j’invente des actions dans le présent, ce qui est absurde dans la mesure où le livre est déjà bien trop riche pour faire deux heures de film. Et cette construction-là, je ne l’aime pas, elle donne un rythme que le spectateur connaît trop bien. D’autre part, je voulais aussi montrer ce drame dans la fraîcheur de l’instant et de la blessure. Je voulais éviter avec ces allers-retours de donner plus un sentiment de nostalgie que de mélancolie. La nostalgie c’est en quelque sorte un bon souvenir du passé tandis que la mélancolie c’est la conscience soudaine qu’on a définitivement perdu quelque chose qu’on aurait dû vivre, et que cette occasion-là est manquée pour toujours. La mélancolie est beaucoup plus précieuse à mon goût. De là découle un sentiment extrêmement poignant de l’existence. C’est quelque chose de merveilleux dans le livre que je ne pourrais pas obtenir en faisant ce travail de flash back.

mots&sons_Laballadedel'Impossible_TranAnhHung_1mots&sons_Laballadedel'Impossible_TranAnhHung_2La langueur, la mélancolie naissent de ce jeu sur le temps, ralenti, parfois accéléré… Cette question du rythme semble essentielle dans votre approche. Les saisons sont marquées, on est dans des instants qui durent presque indéfiniment. Était-ce une volonté de faire durer ces instants ?
Oui, parce qu’il y a une forme de suspension dans le livre. C’est lié au fait que Watanabe découvre son premier amour et vit un moment exceptionnel avec Naoko. On s’imagine l’intensité des sentiments qui disparaissent immédiatement. Quelque part, sa vie est mise en suspens, il n’arrive pas à comprendre et le rythme de sa respiration a changé depuis qu’elle a disparu. Il fallait retranscrire à l’écran de manière purement physique, à la fois les impacts physiques et psychologiques. Je préfère perdre un peu le spectateur mais que celui-ci ressente mes films émotionnellement et physiquement, et pas seulement intellectuellement. Et ça n’est possible que parce qu’on travaille le matériau spécifique de cet art. Par exemple, à la fin du film, lorsque Watanabe fait l’amour avec Reiko, il lui rend sa sexualité et lui permet de recommencer une nouvelle vie. Après cette séquence d’amour, qui exprime un sentiment de réconciliation, on voit Watanabe debout dans un arbre, Naoko au pied de l’arbre et Reiko accroupie au bord de l’eau. En voyant cette séquence-là, on ressent une forme d’amitié supérieure qui naît entre les personnages : ils se réconcilient à la vie. Et ce sentiment-là, quelles que soient vos origines et votre sensibilité, même sans comprendre, vous le ressentirez à coup sûr. C’est dans ce sens que je parle de langage cinématographique. Mener une dissertation sur un thème, une histoire c’est facile, mais seul le travail spécifique sur le langage de l’art, sur l’expression, peut provoquer des choses aussi fortes et mystérieuses.

Ce qui peut surprendre, c’est la trivialité de certaines situations. Sans être forcément choqué, il y a quelque chose d’inédit au cinéma dans le propos très direct, notamment des personnages féminins, très volontaires, en ce qui concerne leurs intentions sexuelles.
Il faut que je sois fidèle à cette idée-là puisqu’elle émane du livre, elle est relative à l’histoire. Une adaptation se doit d’y ressembler, c’est comme faire un portrait, s’il ne ressemble pas à la personne, on est mal !

Vous avez travaillé avec Jonny Greenwood de Radiohead qui a livré une bande-son magistrale, notamment pour la scène de deuil.
Un moment absolument magnifique ! Moi je m’entête à dire que cette scène ne pourrait pas exister sans cette musique.

Comment la rencontre s’est-elle faite ?
Avec Jonny ? L’histoire est amusante ! J’ai vu évidemment There will be blood, et écouté la musique qu’il avait composée pour le film ; c’était quelque chose de nouveau à mes oreilles, il fallait que je travaille avec lui. Dans ce film, l’enjeu était de transmettre la beauté d’une forme de noirceur et seul Greenwood, pouvait le faire. Je n’utilise pas la musique pour créer une émotion, mais pour  renforcer celle-ci. Profitant d’un concert qu’il donnait à Tokyo, je l’ai rencontré et il a accepté de faire la musique pour le film. Quelques mois plus tard, il m’envoie un mot et il me dit que Thom Yorke voudrait retourner en studio pour enregistrer avec Radiohead. Il devait évidemment retourner à ce qu’il était initialement, c’est-à-dire un membre d’un groupe. Dépité mais tenace, j’ai commencé à tourner le film et au moment du montage, j’ai essayé la musique de There will be blood. J’ai alors repris contact avec lui en lui disant qu’il fallait absolument qu’il fasse la musique de mon film. Là, il me répond : « T’es complètement fou, qu’est-ce que cette musique d’Irlandais à avoir avec ton film japonais ? » Après lui avoir envoyé le film, il me propose un sextette de corde et me promet qu’il prendra le temps d’enregistrer quelque chose. J’ai immédiatement accepté. Mais après plusieurs essais, il me dit : « Oh non, là il faut carrément l’orchestre ! »

Parlez-nous de votre collaboration…
Le travail avec lui était d’une très grande simplicité. Techniquement, il m’a envoyé des extraits de sons qu’il avait enregistrés pour qu’on se mette d’accord sur la couleur sonore, la texture. Ensuite, il composait de son côté. Je ne voulais rien savoir, et découvrir la musique une fois qu’elle était enregistrée. Puis j’ai cherché à associer les images à la musique. Lors de la scène du deuil au bord de la mer, sa musique est absolument étonnante. Il faut être tellement humble pour accepter l’idée que les vagues viennent bouffer sa propre musique.

Dans cette bande-son, vous accordez une place particulière, à côté des Beatles et des Doors, au groupe allemand Can. Quelles sont les raisons de ce choix ?
C’est Greenwood ! Dans le livre, il y a beaucoup de références à la musique, mais elles n’ont pas le degré émotionnel de cette histoire. La seule musique qui transmettait cette émotion c’était celle  des Doors. Initialement, j’avais cinq ou six morceaux du groupe, puis Greenwood arrive et me propose d’aller voir du côté de Can, que je ne connaissais pas. En écoutant bien, c’était le son de ces années-là, mais en beaucoup plus moderne et en bien moins connu, ce qui a apporté plus d’authenticité à ce qui se passe entre les personnages. Je pense qu’en utilisant une musique trop connue, certains risquent de tomber dans la nostalgie.

Propos recueillis avec Stéphanie Linsingh et Gabrielle Awad, à l’occasion de l’avant-première du film Norwegian Wood (La Ballade de l’Impossible) au cinéma Star, à Strasbourg (Photos : Stéphanie Linsingh)

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Hommage à John Lennon au Cinéma Star, avec flux4 et Herzfeld

mots&sons_Lennon_BeatlesIl nous arrive de vivre des expériences tout à fait inouïes : quand Flore Tournois du cinéma Star, à Strasbourg, m’a évoqué la possibilité de créer un événement pour la commémoration de la disparition de John Lennon, je ne supposais pas l’émotion de ce qui a suivi. Naturellement je pense radio et naturellement je pense concert hommage. Après que les choses se fassent aussi rapidement, et dans les meilleures conditions, dans les moindres de mes fantasmes, j’étais loin de me douter.

Mon John Lennon à moi, à Strasbourg, n’est autre que Jacques Speyser des Original Folks – il ferait assurément un excellent Paul McCartney –, et spontanément je me tourne vers lui pour lui soumettre l’idée d’une émission enregistrée dans les conditions live. Nous avons été tous deux animateurs à Tomawak, et ce passé radio commun nous lie forcément. En moins de trois jours, il me confirme la possibilité de monter une formation Herzfeld pour l’occasion. Si je regrette l’absence de Pierre Walther alias Spide, autre figure lennonienne du label, je suis ravi d’apprendre que Franck Marxer (des Original Folks et de Marxer), mais aussi Sarah Dinckel (de Romeo & Sarah) et Olivier Stula (de Second of June) nous rejoignent pour constituer les fab four d’un soir, sous l’appellation du Beatles Orchestra…

Pendant qu’ils répètent un certain nombre de morceaux – une set-list quasi idéale pour moi ! –, la question se pose des plateaux à créer : le but n’est pas forcément de constituer une table ronde d’experts, mais des personnes qui ont vécu une expérience particulière ou qui ont envie de formuler quelque chose sur John Lennon.

Là aussi, je constate que la chance nous accompagne au flux, comme ça a été le cas déjà à EntreVues et à maintes occasions : à l’issue de la projection du long métrage Nowhere Boy de Sam Taylor-Wood, sur l’adolescence de l’ex-Beatle assassiné, Jérôme Mallien, critique cinéma et journaliste aux Dernières Nouvelles d’Alsace, mais aussi Philippe Poirier, ex-Kat Onoma, qui vient de publier un album remarquable chez Herzfeld, Les Triangles Allongés, Jean-Luc Billing, complice de toutes nos années radio à RBS, Strasbourg Contact, Tomawak et Radio EuroDistrict (R.E.D.) se prêtent au jeu de l’interview spontanée.

Ces interventions sont entrecoupées d’intermèdes musicaux remarquables, qui montrent que le Beatles Orchestra a intégré ce qui fait l’essence même de l’écriture de John Lennon, ce lien entre pop mainstream et avant-garde poétique. C’est ce que me confirme un spectateur-auditeur, visiblement sous le charme à l’issue de l’émission : “J’écoute les Beatles depuis le primaire, et je peux vous dire que ces musiciens-là, présents ce soir, ont tout compris !”

La set-list :

Dear Prudence
Oh My Love
Across The Universe
Tomorrow Never Knows
Jealous Guy
Norwegian Wood

Un grand merci à Olivier Legras pour la mise en son en direct et le mix final. Je savais qu’il avait la capacité de tout faire en radio, je ne savais pas qu’il pouvait également sonoriser un groupe live. Décidément, ce garçon est plein de ressources.

Je vous invite à revivre ces instants sur flux4 ; voilà le lien vers l’émission :
Émission John Lennon au Cinéma Star, avec flux4 et Herzfeld
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Je rajouterai que rien n’est jamais innocent : cet anniversaire est double pour moi ; bien sûr, il y a la commémoration – la célébration, que sais-je ? – de cette disparition tragique, et en même temps la découverte de l’œuvre des Beatles résulte pour moi de cet événement dramatique. Je peux dater précisément l’achat de mon premier LP des fab four, le lendemain de la mort de John Lennon, donc le 9 décembre 1980. De manière frileuse, j’avais opté pour un disque sur laquelle ils arboraient de jolies cravates – seul critère du jour pour le néophyte que j’étais – et du coup, j’étais tombé sur Something New, un pressage allemand qui comprenait des extraits de A Hard Day’s Night et quelques compléments.

Les mois qui ont suivi ont été marqués par l’acquisition de la quasi intégralité des albums et d’une vraie affection pour le groupe qui n’a pas seulement changé ma vie, mais exposé clairement le cycle de la création artistique : primitivisme (prémices rock’n'roll), classicisme (période pop 1962-1965), maniérisme (1966-1968), déclin et mort (1969-70). Et quand on parle de déclin, quel déclin magnifique ! Abbey Road, tout de même. Cette classification en périodes distinctes m’a permis d’appréhender l’Histoire, l’histoire de la musique, l’Histoire de l’art, et de manière universelle l’évolution des cycles de la vie.
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Un dernier souvenir : une autre commémoration de la disparition de John Lennon, sans doute le 5ème anniversaire, donc en 1985. Ça se passe au Bandit ; des groupes se succèdent sur cette scène devenue mythique. Je ne pourrai plus les citer tous (il y avait parmi les Parisiens, ceux qui allaient devenir les Innocents). Ce que je sais, c’est que nous sommes au premier rang, avec Bruno Chibane, et qu’on n’en perd pas une miette !

(je ne sais qui a décidé d’entourer ma bobine dans ce document, dont on ne peut contester la portée hautement historique, mais ça n’est pas moi ! On reconnaît Bruno à ma gauche, donc sur la droite, bref sur la photo, et comme tout le monde connaît Bruno…).

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The Beatles, une révolution dans nos têtes

mots&sons_TheBeatles_DonMcCullinOn le sait, la commémoration de l’assassinat de John Lennon le 8 décembre nous prépare un hiver Beatles – un de plus, me direz-vous ! –, les publications se multiplient : les fab four sont sur iTunes depuis cette semaine – faut-il le déplorer ou s’en réjouir ? la remastérisation de l’an passé allait dans le sens de publications digitales, donc pas de surprise ! –, l’excellente biographie de John Lennon signée Philip Norman (JL, une vie) est disponible en français, de même qu’En Flagrant Délire (In his Own Write), le recueil d’historiettes suréelles que John avait publié en 1964. Et on ne parle pas de l’opération de réédition des doubles rouge (1962-66) et bleu (1967-70).

Là, nous sommes dans le tout-venant, mais les surprises viennent d’ailleurs : tout d’abord A Day in the Life, un recueil de photos réalisées par Don McCullin publié chez Jonathan Cape, à Londres. Ce photographe de guerre qui couvrait le conflit au Vietnam, a été sollicité pour une journée de travail avec les Beatles, un dimanche, le 28 juillet 1968. On imagine sa surprise, alors qu’il vient de rentrer au pays après des mois de reportage éprouvant au cours de l’offensive du Têt.

« Astonished », cet habitué des champs de bataille se rend au studio du Sunday Times pour réaliser une photo du groupe en couleur pour la couverture de Life. Il en profite pour épuiser une quinzaine de pellicules entre le petit parc au nord de King’s Crosss, Old Street et Limehouse, avant de terminer la séance chez Paul McCartney à St John’s Wood. Don McCullin est sous le charme, et découvre les personnalités très marquées des Beatles : la méfiance, mais l’incroyable force de caractère de John, la chaleur et la capacité de séduction de Paul, la discrétion et la timidité de George, la chemise jaune de Ringo… Il se souvient : « Ils se sont complètement ouverts à moi. Ils m’ont donné tant de possibilités. Ce qu’ils ont fait s’apparente à une forme de bénédiction. »

Certaines de ces photos ont été publiées, mais la grande majorité est restée inédite. Avec A Day in the Life, un volume très conséquent, on se surprend à redécouvrir un groupe uni, plein d’humour et de créativité, prêt à de nombreuses facéties. Ce qui n’occulte pas une forme de gravité, comme en témoigne cette photo troublante de Lennon, feignant une mort prématurée.

C’est précisément cette photo qui avait fait l’objet de la couverture du livre Revolution in the Head de Ian MacDonald – suggérant au passage, et sans doute à juste titre que la révolution en question se passe dans la tête de John Lennon, ce qui lui coûtera peut-être la vie ! Cet ouvrage qui détaille l’ensemble des 241 morceaux que compte l’œuvre discographique des Beatles reste à ce jour la somme la plus remarquable d’informations qu’on puisse trouver sur leur présence en studio : dates et lieux d’enregistrement, line-up précis – welcome back George Martin au piano sur Tomorrow Never Knows, Eric Clapton sur While My Guitar Gently Weeps, Brian Jones, le Rolling Stone, au sax alto sur You Know My Name (Look Up The Number) en 1967, Mal Evans à la pelle et au gravier sur le même titre, Basil Tschaikov à la clarinette sur A Day in The Life, parmi la foultitude d’intervenants, dans les chœurs, aux violons, altos, contrebasses, harpes, hautbois etc. Plus d’anonyme, mais des musiciens qui apportent leur savoir-faire à la nouvelle vision esthétique psychédélique.

On s’attache à nos morceaux fétiches et on découvre par exemple que The Inner light, le sublime morceau de George Harrison a été enregistré à Bombay chez EMI Bombay, avant d’être complété par les chœurs de McCartney et Lennon à Londres, et que le non moins sublime Long Long Long – toujours de George – a fait l’objet d’une longue longue longue session d’enregistrement, dont on a le détail heure par heure…

Le tout fourmille en précisions en tout genre, anecdotes, informations musicales, et reste à ce jour une référence absolue, loin de toute complaisance béate, qu’on consulte quotidiennement. Il ne restait plus qu’à prier pour une version traduite en français. Prière formulée à St Jean ou St Paul forcément – St George peut être sollicité pour ce type d’intercession, un appel à St Ringo a moins de chance d’aboutir, quoique ! –, et prière exaucée grâce au travail absolument remarquable réalisé par les éditions Le Mot et le Reste, dans la collection Formes.

La traduction impeccable est signée Aymeric Leroy. Rien n’y manque, ni les riches notes en bas de page. Tout au plus s’est-on dispensé de la chronologie détaillée qui figurait dans l’édition originale. Peut-être aurait-on pu créer un index par nom, en plus du précieux index par chanson ? L’édition est irréprochable, à l’exception toutefois de la reproduction de certaines pochettes de singles – notamment, ces versions françaises qui n’excitent que les collectionneurs monomaniaques qu’on croise dans certaines conventions de disque – « Z’auriez pas le EP avec la baguette de pain et le képi de policier français, svp ? C’est écrit Les Beatles et non The Beatles, vous savez ! » Un simple point de détail, me direz-vous… N’empêche, un ouvrage à ne pas négliger, qu’on soit déjà fans des fab four ou qu’on ne le soit pas : une tranche de vie musicale essentielle qui a posé la période – comme l’indiquent très justement les articles complémentaires – et qui a façonné nos vies, qu’on l’ait voulu ou pas.

Don McCullin, A Day in the Life, Jonathan Cape London

Ian MacDonald, Revolution in the Head (Les enregistrements des Beatles et les sixties), traduction d’Aymeric Leroy, Le Mot et le Reste (collection Formes)

Philippe Poirier, Anika, Tame Impala, nouvel espoir pop !

À l’heure des prochains bilans, on peut déjà constater qu’on a vécu une drôle d’année musicale. Et même si quelques belles productions discographique sont venues égayer notre quotidien, l’enthousiasme n’est que très ponctuel. L’album de The Coral, enregistré sur un mini-CD pour la Lancia Epsilon, a été épuisé jusque dans ses moindres recoins, y compris les faces B, sans être jamais véritablement remplacé. Naturellement, il y a eu les disques de Blonde Redhead – mais là, plus aucune objectivité, on est fans –, les Black Keys qui nous ont amusé un temps très court – jusqu’à cette brève rencontre pour France 3 aux Eurockéennes –, et puis quelques perles trop isolées pour nous installer dans notre année discographique : on pense à Bertrand Belin, Arlt, Rubik, Two Door Cinema Club, Josh Grant… Mais rien, décidément rien, qui puisse nous bousculer sérieusement.

Rien, nada, لا شيء !

Et puis, le miracle : pendant les corrections de la superbe interview de Philippe Poirier par Philippe Schweyer dans Novo, j’écoute une version non mastérisée de l’album de l’ex-Kat Onoma. Les premières mesures de Plan réconcilient le Phil Glass de The Photographer – je n’invente rien, c’est dans l’interview ! – et le meilleur d’Yves Simon – même bien meilleur que le meilleur d’Yves Simon ! –, pour une émotion comme je n’en éprouve que très rarement. Ce premier morceau de l’album à paraître chez Herzfeld, n’est pas une vaine promesse : les chansons s’enchainent merveilleusement – Unique, Les Triangles Allongés, le morceau qui donne son titre à l’album, et puis le splendide Tractus – la richesse des orchestrations fascine et on arrive au bout sans y prendre garde, entrainés dans un étrange rêve éveillé, à maigre distance du fantasme ultime. Je me dis souvent que le cinéma, c’est quelque chose de simple. Avec Philippe Poirier, la chanson c’est simple aussi, tout comme la vie…

mots&sons_AnikaDans un registre bien différent, autre miracle : Anika. Son disque m’a été signalé par Mathieu Wernert – qu’il en soit remercié ! Il faut dire que personne n’en parle ; j’ai beau chercher, je n’ai pas le souvenir d’avoir lu quoi que ce soit sur elle, et pourtant cette jeune femme qui a officié comme journaliste politique entre Berlin et Bristol, avant d’être repéré par Geoff Barrow de Portishead pour son projet, l’exigeant Beak>, vient de publier un album qui rejoint les chefs d’œuvre du post-punk signé Slits, Jah Wobble ou Public Image Limited. On se croirait revenus en février 1978 à cette époque où les artistes punk essoufflés lorgnaient du côté de leurs frères d’armes dub, Big Youth, Dillinger ou Lee Scratch Perry, et cherchaient les sons d’un nouveau désespoir. Avec une froideur et une intransigeance comme on en a plus rencontrées depuis les artistes no wave, elle se heurte en permanence à un principe de réalité : les chansons sont esquissées, mais leur formidable incapacité à se développer les rend incroyablement attachantes. Il y a quelque chose de Nico dans cette sublime mais vaine gesticulation ou des Young Marble Giants dans cette tentative d’aller névrotiquement à l’essentiel. Il y a surtout quelque chose d’Anika, artiste ni d’hier, ni d’aujourd’hui, ni même de demain, qu’on ne peut même pas qualifier de prometteuse, mais qui a le mérite d’exister simplement.

Enfin, Tame Impala… Là, au contraire, on les voit partout, Tsugi, Magic!, au point de nous rendre forcément méfiants, tant ces médias nous ont vendu des leurres ces derniers temps – ils ne sont pas les seuls, Mojo, Telerama, Liberation etc. –, des groupes censés sauver la pop ; on pense à Animal Collective ou Grizzly Bear comme autant d’impasses pseudo-psychédéliques. Après le demi-échec de MGMT au printemps, toute la vague néo-psychédélique me semblait suspecte, même les charmants Midnight Juggernauts me semblaient fades, alors que je les avais trouvé si excitants aux Eurockéennes en 2008. J’ai donc résisté à Tame Impala, bêtement résisté, convaincu pourtant que la pochette du disque présentait quelque chose de très engageant. Un premier single publié en septembre 2008 ne m’avait guère enthousiasmé. Et puis, la curiosité reprenant ses droits, notamment au détour de quelques allusions aux Beatles, j’ai jeté une oreille aux singles Sundown Syndrome et Solitude is a Bliss dans un premier temps, puis à l’album Innerspeaker, sorti chez Modular. Inutile de résister davantage : la pop psychédélique reprend tous ses droits – ici aucun alibi electro ou faussement moderniste, rien que de la chanson pop, déployée, maltraitée, électrifiée, libérée sans nulle autre finalité que de la révéler dans toute sa splendeur mélodique. Kevin Parker qui affirme que Tame Impala, c’est lui, rien que lui (Tsugi #35) est la nouvelle idole dont on va s’enquérir les prochains mois, en espérant qu’il dépassera le stade du premier chef d’œuvre pour s’installer durablement au firmament du songwriting des prochaines années.

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