Alain Dister, Révolution de l’esprit

Alain Dister était là au moment où les choses se passaient. Il a rencontré les plus grands artistes de son temps, musiciens et poètes. Le critique rock et photographe fait l’objet d’une exposition construite autour de ses portraits des poètes Beat à Besançon.

« L’univers est le lieu où bruit notre esprit »

Michael McClure, Revolución

mots&sons_Alain_Dister_BernardPlossuQuand cinq soldats américains s’installent chez les parents d’Alain Dister le 25 août 1944, au Vésinet en Seine-et-Oise, ils apportent avec eux des poulets congelés, des bas nylon, des Lucky Strike et des disques. « Plein de disques, en carton kaki souple et léger. Avec des musiques formidables et des chansons qu’ils reprennent en chorus en allant me border avec mes nounours tout neufs », se souvient Alain. Ces nounours s’appellent « bien entendu Boogie et Woogie », et les soldats lui sussuraient : Shoo Shoo Baby

Faut-il voir dans ce récit un instant initiatique, quelque chose de l’ordre de la destinée ? Oui, sans doute. Nul hasard, si Alain Dister est ce Français présent là où il faut, quand il faut. Là où ça se passe au cœur des sixties flamboyantes – et même moins flamboyantes.

Les Américains ont investi sa maison en libérateurs ; lui investit l’Amérique en témoin : témoin d’un temps où tout semblait possible, où les poètes – ses poètes à lui, Allen Ginsberg en tête, bientôt ses potes – avaient initié une révolution de la pensée comme on en n’en a peut-être plus vécu depuis.

« J’ai vu les plus grand esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus […] »
Allen Ginsberg, Howl

I saw the best minds, cite volontiers Alain en introduction à sa monographie It’s Only Rock’n’Roll publiée chez Marval en 1989. Oui, il les a vus les grands esprits, les “meilleurs” esprits, il les a interviewés, photographiés pour Rock & Folk : Jimi Hendrix bien sûr, auquel il a consacré le magnifique Ezy Rider au Seuil en 1995, mais aussi Brian Wilson, Frank Zappa et les Mothers, les Rolling Stones, Cream, le Dead, Janis Joplin, Otis Redding, Syd Barrett – sublime photo de Syd, avec et sans le Floyd –, Daevid Allen – Alain était un temps responsable du light-show de Gong –, puis Patti Smith, Brian Eno, Chris Cutler, Richard Hell, les Ramones, Laurie Anderson, les Clash. Il a gardé cette affection indéfectible aux Beatles, signé l’une de leurs premières monographies françaises après la disparition du groupe et comme je le disais précédemment, il a rencontré les poètes Beat : Allen Ginsberg donc, Lawrence Ferlinghetti, Gregory Corso, Michael McClure… Presque tous, à l’exception d’un seul, Jack Kerouac. Figure recluse, isolée, déclinante physiquement – mais pas intellectuellement –, Kerouac ne participe pas aux rassemblements ; peut-être même les observe-t-il avec circonspection…
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Juillet 1966, Central Park, New York City : « Dans le Park je fais de vraies photos de mode en vue d’un hypothétique portfolio, avec deux Irlandaises mignonnes à croquer. Sous l’œil intéressé d’une consœur, « vous êtes photographe aussi ? ». Elle vient de réaliser une série de portraits des… Rolling Stones. Souvenir d’une fugitive amitié, elle m’en a offert un. Deux ans plus tard, elle s’est mariée avec un Beatle. »
Alain Dister, It’s Only Rock’n’Roll
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Décédé d’un cancer le 2 juillet 2008, il reste d’Alain Dister de nombreux textes dont certains font l’objet de recueils, les articles publiés ici ou là, dans Rock & Folk, mais aussi dans Metal Hurlant, Libération, Fluide Glacial et Le Nouvel Observateur. Il reste ses très nombreuses photos. D’après le philosophe Louis Ucciani qui organise à la galerie Jean Greset à Besançon une exposition photo d’Alain Dister centrée sur les portraits des poètes Beat, il n’est peut-être pas le meilleur photographe, mais il est celui auquel on manifeste une confiance absolue, d’où l’existence de portraits intimes, révélateurs de la formidable diffusion des idées nouvelles.

Article paru dans Novo #16 (septembre-octobre 2011)
Photos : Bernard Plossu

Alain Dister, exposition Beat Generation du 26 octobre au 12 novembre à la Galerie Jean Greset en partenariat avec le Centre d’Art Mobile

mots&sons_Alain_Dister_BernardPlossu_LagunaPueblo_1980

Magnificence (amours Blondie) / notebook #1

Ça fait bien plus de quatre ans que Philippe Schweyer m’a interrogé sur la possibilité de publier un livre sur Blondie ; des textes épars existent, dont certains ont déjà été pré-publiés, y compris à l’époque de Polystyrène – la plus belle de ces publications étant la boîte L140, de la galerie du même nom à Paris, initiée et mise en œuvre par Marianne Maric et Melissa Épaminondi.

L’idée d’un ouvrage est venue à la suite d’une discussion sur le disque qui a changé ma vie, une chronique régulière dans la revue musicale Mojo (Last night a record changed my life). Pour Philippe, il s’agissait de London Calling, un disque qui aurait pu faire partie de ma sélection personnelle. Du coup, il me posait la question en retour. Quel disque avait pu changer ma vie ?

mots&sons_Blondie_Magnificence_CoverJ’aurais pu choisir un disque des Beatles, mais comme les fab four ne correspondent pas à ma génération, il me semblait impossible d’affirmer cette écoute déterminante.

J’aurais pu citer un disque de Joy Division, Unknown Pleasures, Closer ou même Still, un disque de Cure, Pornography (vrai choc adolescent), ou le premier album des Smiths, acheté le jour même de sa sortie, mais ce sont là des groupes que j’ai parcourus en détails alors que ma vision esthétique semblait déjà forgée. Justement, forgée par quoi ?

Quel était le format qui mêlait énergie punk et mélodie pop, annonçant toute la vague new wave, et qui avait pu installer définitivement quelque chose de ma vision du monde ? Wire ? The Buzzcocks ? The Undertones ? Autant de groupes appréciés rétrospectivement – et avec toujours autant d’attachement… Les Talkings Heads qui me fascinaient déjà à l’époque ? XTC ? The Police (le groupe le plus en voque au collège à la fin des années 70) ?

Non, non, Blondie, tout simplement…

Et plus précisément, le premier album du groupe, dont j’ai encore en tête les passages de claviers qui venaient agrémenter de courtes chansons, vives et incisives, construites sur la base de pulsations primitives et adolescentes.

Je me souviens de l’achat de mon premier Blondie. Autoamerican venait de sortir en novembre [1980], avec le titre Rapture, mais alors qu’à la Place des Halles, à Strasbourg, les affiches concernant cette sortie envahissaient les murs du disquaire chez qui je me rendais régulièrement, j’optais pour le premier album du groupe, sans même savoir d’ailleurs qu’il s’agissait là du premier album. Pourquoi ce choix ? Sans doute par esprit de contradiction : il me semblait impossible de faire comme tous les autres, et me ruer ainsi, en pleine Blondiemania, sur le dernier opus. Mais aussi sans doute par volonté de connaître l’histoire du groupe, donc les disques qui précédaient. Après, de manière spontanée, je peux l’avouer : la sobriété de la pochette me plaisait, et j’étais fasciné par l’image située au dos. Rien de l’ordre du fantasme concernant Debbie Harry – effectivement, rien de bien glamour ! –, juste une posture rock qui me semblait en phase avec les aspirations du moment.

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mots&sons_Blondie_Magnificence mots&sons_Blondie_Magnificence_1“Tout le monde le sait… je suis née à Miami, j’ai grandi dans le New Jersey où j’allais à la chorale de mon église, j’ai habité St Mark’s Place dans l’East Village en arrivant à New York quand je me suis émancipée (comprenez par là quand j’ai quitté mes parents), puis j’ai bossé comme barmaid au Max’s. Ensuite mon curriculum votae révèle que j’étais bunny girl. Survivre était le plus important.”

“[...] J’ai connu Chris [Stein] en 73 au deuxième show des Stilletoes, le groupe de gonzesses dont je faisais partie… Mais es-tu certaine de ne pas vouloir apprendre quelques détails croustillants sur Jimmy [Destri], Frank [Infante] ou Clem [Burke] ? Blondie, ce n’est pas moi. Moi, je suis Debbie et nous voulons être un groupe de rock sans tête d’affiche, ou plus exactement sans leader.”

“Je porte des mini-jupes et on me considère souvent comme une pin-up, mais est-ce utile de préciser que j’écoute les conseils de ma maman pour m’habiller ? Maintenant, je suis photogénique. Avant, j’étais un vrai gâchis. On m’a surtout enseigné à être relax, et parfois je suis contente de moi. Les teenagers et les hommes un peu plus mûrs qui ont ma photo au-dessus de leur lit, je trouve ça franchement tragique. Quand je pose, je ne pense qu’à ça.
J’ajouterai que nous n’avons plus le temps de prendre des loisirs depuis deux ans, que du fric on n’en a pas plus, aussi, que penserais-tu si je poursuivais, comme Farrah Fawcett, tous ceux qui se procurent mes photos à l’œil ? Au fait, ton regard s’est-il porté jusqu’à ma nouvelle coiffure ?”

Deborah Harry, propos recueillis par Pascale Jugé dans : Rock&Folk n°153, octobre 1979

Gilles Riberolles : On a dit que votre premier album sonnait sixties.
Debbie Harry : [...] Aucun de nous n’avait prévu ça, nous voulions faire du pop-rock [sic!] des seventies parce que nous vivons dans le présent.

Blondie on Blondie, dans : Best n°123, octobre 1978

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Quelles sont les sources ? En français, pas grand chose à vrai dire : aucune monographie, aucune traduction, ce qui montre bien que Blondie a été pendant bien longtemps délaissé par la rock-historiographie hexagonale. Tout au plus bénéficie-t-on de la traduction de Blondie, Inédits 1976-1980, un recueil de la photographe Roberta Bayley.

Heureusement, quelques articles ça et là, parus en temps réel dans Rock&Folk (octobre 1979, septembre 1981) et dans Best (octobre 1978, novembre 1980, pour ne citer que les couvertures consacrées au groupe) nous renseignent-ils sur la perception que nous avions en France de Blondie ; perception très partagée, qui ne révèle pas forcément une quelconque idylle entre le groupe et notre pays.

Sous le titre, La Marquise des Anges, Francis Dordor n’est pas d’une très grande tendresse, quand il chronique Parallel Lines en octobre 1978 :Sunday Girl, du pop calibré, Heart of Glass, de la disco qui je dois le dire m’a fait penser à Patrick Juvet [c'est très flatteur pour Patrick Juvet, mon cher Francis, si je peux me permettre, ndlr], I’m Gonna Love You Too de Buddy Holly et vous avez une chronique assise le cul entre deux chaises. Il faudrait être un sombre crétin pour sabrer un tel disque, séduisant, sécurisant et joliment fait. Pour moi, Blondie est le groupe qui interdit tout fantasme ou alors autant les accrocher à une poupée gonflable. (Bon je vais enfin pouvoir remettre le simple de Siouxsie and The Banshees !) [Hong Kong Garden, me semble-t-il, ndlr]”

mots&sons_Magnificence_Blondie_NewMusicalExpressAlors que je lui proposais en août 2009 un entretien à propos de sa vision de Blondie, le critique déclinait avec beaucoup de courtoisie : “Le groupe m’a plu à l’époque mais moins que les Ramones, moins que les Real Kids, moins que Mink DeVille. Sans doute parce que plus conceptualisé (Chris Stein, mi-Johnny Thunders mi-Phil Spector). Le premier concert à Paris au Rose Bonbon était bien mais dans ce même lieu je me souviens surtout de celui des Saints. Donc aujourd’hui, Blondie n’est pas à proprement parlé un aiguillon piquant ma nostalgie et pas du tout un rubik’s cube pour vieux rock-critic habitué à tourner dans tous les sens les signes d’un passé glorieux. En somme, je ne pense pas être la bonne personne. Mon fils de 24 ans en connaît plus sur le groupe que moi et surtout lui écoute les disques, ce qui n’est pas mon cas.”

Soit, et en même temps, je creuserai bien l’idée d’un groupe conceptualisé par Chris Stein. Une idée que développe le grand Lester Bangs lui-même dans sa monographie, Blondie, paru en 1980 chez Fireside. De toute évidence, Lester Bangs aime la première période (et on le comprend aisément). Dans la seconde partie du livre, il s’amuse à démonter la mécanique d’un groupe et des orientations artistiques qu’il n’explique que par une sérieuse crise identitaire. Nous y reviendrons. Quoi qu’il en soit, la réponse vient de Debbie Harry et Chris Stein eux-même qui publient leur propre biographie en 1982, Making Tracks, The Rise of Blondie. Au-delà de l’auto-justification, le récit comprend bon nombre d’anecdotes qui alimenteront mes propres récits à propos du groupe. Le livre constitue une source à éprouver, mais malgré la suspicion initiale, une forme de sincérité se dégage, notamment dans les parties rédigées par Debbie. On peut aisément confronter certains de ses récits à la version qu’elle en donne de manière plus spontanée, et parfois plus détaillée, dans Deborah Harry, Platinum Blonde, qui résulte d’une série d’entretiens avec Cathay Che publié en 1999 chez Andre Deutsch.

Après, bon nombre d’interviews peuvent être consultées à intervalle assez régulier (décembre 2005, novembre 2007) dans Mojo. Un Mojo Classic publié en 2008 faisait le point sur les 30 ans de l’année 1978, New Wave Special, avec la célèbre photo de Debbie Harry réalisée par Mick Rock. Blondie y occupe une place centrale, aux côtés de The Police, Pretenders, Talking Heads, Devo, XTC, The Only Ones, The Jam, etc. Et puis, eBay fourmille de publications qui font l’objet de spéculations, notamment une très belle couverture du New Musical Express le 4 février 1978, mais là on touche, au-delà de ces interviews d’époque, à une forme de fétichisation d’objets qui ne nous apportent que des informations très factuelles, dans le cadre parfois d’interviews trop distantes pour présenter un réel intérêt éditorial.

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Il reste à savoir ce qu’on fait de tout cela : rédige-t-on la première monographie en français du groupe ? D’autres s’y attacheront sans doute – en tout cas, il faut l’espérer ! Compile-t-on l’ensemble des informations ? Ça présenterait un intérêt documentaire, mais la sécheresse de la démarche pourrait rebuter le lecteur. Propose-t-on sa thèse sur le charisme de Debbie qui s’impose, aujourd’hui plus encore qu’hier, comme une figure iconique au même titre que Marilyn Monroe, Brigitte Bardot ou Edie Sedgwick ? Il n’y a pas une seule publication fashion qui ne fasse allusion à son influence essentielle, mais même si toutefois ce sujet doit être abordé (associé notamment à cette hypothèse de conceptualisation du groupe par Chris Stein, énoncée par Francis Dordor) la démarche nous semblerait vaine.

Non, il me semble moins intéressant de raconter Blondie que de me raconter moi, dans ma propre relation fantasmée à Blondie. Après, qu’on écarte vite fait les choses : je ne suis pas fan du groupe au sens je ne fétichise rien et je n’ai jamais fantasmé sur Debbie Harry – mes amis finissent par le croire, et c’est devenu un gimmick amusant. Mais Debbie elle-même nous avertissait : « inutile de fantasmer sur moi, les gars, je ne suis pas l’affaire que vous croyez !” De même, le premier album du groupe n’est de loin pas mon disque préféré – on peut chercher du côté de The Madcap Laughs de Syd Barrett ou de Starsailor de Tim Buckley, ce qui constitue le disque ultime à mon goût. Blondie, le disque, représente – et ça n’est pas rien ! – une étape essentielle de ma compréhension esthétique du monde, et me permet aujourd’hui encore de privilégier les formes immédiates et primitives aux formes trop abouties. Alors, quel livre ? Magnificence (amours Blondie) se présente sous la forme de récits autobiographiques, récits adolescents plus ou moins longs, récits fictionnels, fragmentaires, parfois elliptiques, d’une double éducation, artistique et sentimentale, que je mêle à des récits de Blondie et des entretiens. Naturellement, des réflexions émaillent ces récits : des réflexions qui portent sur le groupe, mais aussi sur son environnement artistique et sur l’évolution d’une période cruciale de la musique pop. Enfin, ces récits feront l’objet d’illustrations et traitements graphiques de Jennifer Yerkes. Cette graphiste dont j’apprécie (et je ne suis pas le seul) le regard, nous livrera sa propre vision pop de Blondie.

Magnificence (amours Blondie), coll. Sublime #1, chez médiapop, automne 2011

Kill your pop #8 : Deerhunter, etc…

Parmi les festivals qui mettent l’accent sur les musiques pop indépendantes, Kill Your Pop s’impose comme l’un des événements hexagonaux incontournables. La nouvelle édition garde son niveau d’exigence tout en restant accessible à tous les publics.

La huitième édition de Kill Your Pop ne déroge pas à la règle : la pop y est présentée dans toute sa diversité, électrique, folk ou avant-gardiste. Qu’est-ce qui réunit fondamentalement les Américains Dark Dark Dark, la jeune Française Faustine Seilman ou les Anglais de Southampton sobrement baptisés The Notes, si ce n’est cette volonté de plonger dans les méandres d’un genre qui, sous des apparences parfois insouciantes – la sempiternelle ritournelle pop – n’en révèle pas moins la névrose de chacun ?

À Dijon, les artistes de demain côtoient avec bonheur les têtes d’affiche d’aujourd’hui, même si la notoriété de certains groupes reste à prouver, notamment en France. Au cœur de la programmation se cache sans doute le meilleur groupe du moment, Deerhunter, qui en toute discrétion – discrétion toute relative, vu le succès rencontré notamment en Angleterre et au Japon – se tourne vers le meilleur du psychédélisme passé pour dessiner les contours d’une pop sensuelle et pleine de suite mélodique dans les idées. Le leader de ce groupe d’Atlanta signé chez 4AD, Bradford Cox, qu’on connaît également pour son projet solo, Atlas Sound, est sans doute le plus talentueux songwriter de sa génération. L’un des derniers serions-nous tentés de rajouter, si l’on accorde à ce mot “songwriter” son sens littéral, autrement dit “auteur de chansons”, à une époque où ce format est largement mis à mal pour des raisons esthétiques louables – au profit de l’expérience électronique –, mais aussi, malheureusement, par l’évidente négligence d’un nombre sans cesse croissant d’artistes incapables de produire la moindre ébauche d’un thème musical audible. La seule présence de cette figure que l’histoire resituera plus tard, bien au-delà du culte actuel, à son juste niveau – à l’égal de Brian Wilson, Roky Erickson ou Syd Barrett – justifie pleinement l’existence de ce beau festival, Deerhunter enveloppant de sa majesté l’ensemble des formations invitées.

Qu’on se le dise, Kill Your Pop est un événement annuel, mais il est rare. Il suffit pour s’en convaincre de se tourner un moment vers les éditions passées, et on se souviendra d’y avoir découvert nos artistes fétiches du moment. Prenons date que chacun des artistes présents lors de cette édition 2011 marquera les années qui viennent. Les paris sont ouverts, qui renchérit ?

Kill your Pop #8, du 7 au 10 avril dans différents lieux à Dijon

À charger, les enregistrements home-made d’Atlas Sound (Bradford Cox de Deerhunter)

Atlas Sound, Bedroom Databank vol.1 ;
Atlas Sound, Bedroom Databank vol.2 ;

Atlas Sound, Bedroom Databank vol.3 ;
Atlas Sound, Bedroom Databank vol.4

mots&sons_KillYourPop_Deerhunter

EntreVues 2010, journal de bord #5 : Benoît Grimalt, Virgil Vernier, Catherine Bizern

Depuis notre arrivée à EntreVues, je ne cessais de m’interroger sur le nom de Benoît Grimalt, le réalisateur de Not all fuels are the same. Son nom me semblait familier, je cherchais parmi les réalisateurs, mais je faisais fausse route. Il est l’auteur d’un petit livre sur Syd Barrett, le fondateur du Floyd, Do you know Syd Barrett?, publié chez Poursuite Éditions. Ce petit livre de photographies nous renseigne sur deux aspects de son travail : l’amour de la musique et de l’Angleterre. Son court métrage suit précisément la tournée d’un groupe de musiciens performers, très proches de la scène bruitiste improvisée, dans le pays de la pop.

Les images bucoliques de l’Angleterre tranchent nettement avec les stridences du groupe sur scène, et il en résulte une étrange carte postale sonore – l’approche photographique garde son importance –, mêlée de crispations soniques, extrêmes, et d’instantanés ruraux presque comiques. Benoît Grimalt adopte la posture du néophyte dans ce premier court métrage spontané, et bien qu’il s’en défende, la démarche est réfléchie ; elle pose la question de l’improvisation et de la maîtrise, pour un résultat très encourageant. Il nous a annoncé sur le plateau la volonté de suivre un groupe en tournée, tout en restant chez lui à Paris. Nous lui avons demandé de réaliser son Syd Barrett, loin du biopic, loin du documentaire traditionnel. Gageons qu’il ne s’attelle à la tâche un de ces jours !
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En accueillant Virgil Vernier en plateau pour son film Pandore, je fais de suite le lapsus, en parlant d’un court métrage de fiction ; le réalisateur rebondit gentiment sur cette petite erreur. Il est vrai qu’une dramaturgie s’installe autour de Mathieu, le physionomiste à l’entrée d’une boîte parisienne. Le dispositif qui a pour but de capter le réel brut – une caméra placée sur le trottoir d’en face pendant près d’une semaine, de 23h à 5h du matin – s’attache à de vrais personnages, le “physio”, les videurs et les visiteurs. Qu’on ne cherche pas à comprendre les critères d’entrée ; ils ne sont ni physiques – deux jolies filles se font refouler au début du film –, ni sexuels – garçons et filles logées à la même enseigne –, ni sociaux, ni même liés à un quelconque réseau – on a beau connaître le patron, on entre éventuellement, mais on n’est pas les bienvenus –, ni non plus liés à des questions de volume et de turn-over !

Les codes nous échappent, et ce qui semble inadmissible, et forcément très crispant, c’est ce culte de l’arbitraire. Mathieu gère les entrées à l’instinct dans l’instant ; la probabilité est infime, elle révèle une forme d’absurdité. Personne n’est épargné et ce qui semble encore moins admissible, c’est cette obstination masochiste à vouloir y entrer quand même. Le danger à le revoir, c’est de guetter, en sadique, cette capacité du “physio” à remballer les visiteurs avec des formes rhétoriques choc, rarement chic ! Les situations sont malheureusement révélatrices de l’évolution de notre temps – le cynisme est total, et une forme de désespoir latent s’installe sur la courte durée de la projection. Ce seuil prend une dimension métaphysique : les élus sont rares, mais le pire c’est qu’ils n’ont aucun mérite ; le juge – et souvent bourreau – sanctionne comme bon lui semble. Le plus amusant, c’est que le spectateur du film n’a qu’une seule certitude : lui-même n’entrera jamais dans la boîte ; seule la musique qu’il entend grâce au micro placée sur Mathieu lui offre la porte d’entrée d’un monde dont il est forcément exclu… Pandore est une très grande réussite, un film fascinant à bien des égards, comme une multitude de tableaux dont le clair-obscur n’empêche de s’attarder sur les réactions – la joie, le dépit, l’indifférence, la colère, l’indignation – des protagonistes de cette fable moderne…
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Dernier plateau flux4 de cette édition 2010 du festival international du film de Belfort : Catherine Bizern, la directrice artistique d’EntreVues. Elle s’est amusée durant toute notre présence à nous rappeler qu’elle souhaitait intervenir en radio – elle aime la radio, ça se sent physiquement à l’antenne – ; le rendez-vous était pris, elle devait intervenir en fin de festival. J’avais décidé de laisser Philippe Schweyer se charger d’un entretien spontané, comme il en a le secret. La rencontre radiophonique des deux était surprenante d’intimité, comme si l’objet radiophonique retrouvait toute sa vocation première : instant parlé, instant chuchoté, là au milieu du public, au cœur du festival. Un grand moment de radio, attachant – dont j’aurai souhaité m’extraire totalement pour en apprécier la portée à distance –, sobre et intelligent, comme la confirmation de l’existence d’un festival vrai, résistant, combatif, nécessaire…

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L’hommage de Robyn Hitchcock à Alex Chilton

L’hommage très émouvant de Robyn Hitchcock à Alex Chilton décédé le 17 mars dernier :

‘It’s difficult to accept that Alex Chilton is gone and won’t be back. He was always around, in his wry, low-key way, decorating the music world with his casual brilliance. From Norway to San Francisco to Milan he would be standing out there by the flight cases to greet you with his quizzical smile. He had something of the ex-patriot in him: even at home in the US, he seemed like a gentleman visiting from the past, most comfortable on the fringe of things. His refusal to stand centre-stage in Big Star was typical of this: he was too big a star to need to prove it, perhaps.

The fount of indie-rock stems from him as much as from Arthur Lee, The Velvet Underground, and Syd Barrett. His lack of interest in stardom and all the steps up to it was, and will be, a constant inspiration to many of us, as much as his sweet, dark, soulful music. Myriad musical roads met in Alex, and he diverted their course to his own artistic purposes with much grace and few illusions. (…)

He and I enjoyed many smoky moments over the years – it’s sad and perplexing to think that  there’ll be no more. Last time I saw him we were exhaling out of a window in Shepherd’s Bush after the triumphant Big Star gig there in 2008. I can’t believe he’s not here any more. Alex?… Alex?’

Robyn Hitchcock, March 24 2010

mots&sons_AlexChilton

Les Flaming Lips revisitent Dark Side of the Moon

mots&sons_FlamingLips_DarksideofthemoonIl se trouvera toujours quelques grincheux pour affimer que Dark Side of the Moon, ça n’est pas le Floyd qu’ils aiment et qu’ils préfèreront toujours la période avec Syd Barrett, mais c’est peut-être parce qu’ils n’aiment pas Pink Floyd. Comment nier l’émotion qui se dégage de Speal to me, The Great Gig in the Sky, Us and Them ou Brain Damage (“The Lunatic is on the grass”), sans parler du classique Time et même du hit Money ? Dans les conversations, le sujet est demeuré presque tabou pendant des années. C’est tout juste s’il était possible d’affirmer la moindre affection pour ce disque, comme pour d’autres albums du Floyd. Et pourtant, les signes ne trompaient pas. À voir les Flaming Lips sur scène, tout comme MGMT ou d’autres formations voisines, on ne pouvait s’empêcher d’avoir en tête ce lointain modèle esthétique, qui associait pop et musique contemporaine.

Wayne Coyne, qu’on sait très ouvert musicalement, avait déjà levé le voile en reprenant avec le regretté Mark Linkous de Sparklehorse un poignant Wish you were here. Mais là, il va beaucoup plus loin avec les Lips, puisqu’ils réinterprètent intégralement (en compagnie de Stardeath and White Dwarfs, des voisins expérimentaux de l’Oklahoma) l’album Dark Side of the Moon. Les featurings peuvent sembler surprenants, et même à contre-emploi, avec la présence d’Henry Rollins et de Peaches. Et pourtant à l’écoute, quelle réussite ! La présence de ces deux figures subversives renforcent la sécheresse et la rudesse de l’ensemble, et contre toute attente, confirment l’immense respect à l’œuvre originale, qu’on retrouve ici magnifiée dans son propos psychédélique initial. Une manière singulière de (re)découvrir ce chef d’œuvre, et peut-être pour certains de s’y attacher enfin.

Connaissez-vous Syd Barrett ?

mots&sons_BenoîtGrimalt_SydBarrett_R-diffusionLes TV Personalities chantaient I know where Syd Barrett lives, Benoît Grimalt, lui, pose la question : Do you know Syd Barrett ? (titre provisoire) Dans son ouvrage publié chez Poursuite Éditions, il nous relate sa rencontre avec l’ex-leader de Pink Floyd, le jour de sa mort en 2006. Une chanson extraite d’un de ses disques solo,  Dominoes, lui révèle les « dissonances de sa musique. » Partant du principe, qu’il ne le croisera jamais – « It is obvious » –, il n’en part pas moins à sa rencontre, à Cambridge, lieu de retraite définitive de l’idole “décérébrée”. Il parcourt les rues de la ville et nous rapporte des photos qui, tout en pointant son absence, isole des traces de son passage : une bâtisse, un mur, un parc, un cimetière fleuri, un pavement, des gens dans la rue qui connaissaient ou ne connaissaient pas Syd Barrett. Il en résulte un petit ouvrage singulier sur la base d’une série de photos très attachantes : un hommage très humble à la figure de légende.

Benoît Grimalt, Do you know Syd Barrett ?, Poursuite Éditions / R-diffusion

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En complément de la lecture de l’ouvrage de Benoît Grimalt, il est recommandé de se plonger dans Crazy Diamond, Syd Barrett & The Dawn of Pink Floyd, de Mike Watkinson & Pete Anderson, publié chez Omnibus Press.

Outre le récit très précis des premières années de Pink Floyd, ainsi que des enregistrements en solo, on découvre des chapitres complémentaires sur la période de Cambridge. S’y trouve relatée la visite de Syd Barrett dans les studios d’Abbey Road, durant la session d’enregistrement de Wish You Were Here l’album qui lui dédié, au même titre que certains passages marquants de Dark Side of The Moon.

En effet, le 5 juin 1975, David Gilmour repère la présence d’un gars, les cheveux rasés, affecté d’un embonpoint saisissant, qui traverse le studio 3. « Ce gars regardait le matériel, et dans un premier temps, je pensais qu’il s’agissait d’un membre du staff d’EMI. Par la suite, il s’est pointé dans la salle de contrôle du studio. Il est resté là un long moment, et nous étions en train de nous poser la question de ce bonhomme étrange. »

Le même jour, Syd se présente au banquet de mariage de son ami David Gilmour, habillé de blanc de la tête aux pieds, portant un sac blanc. Gilmour, alerté par un ami, va à sa rencontre, avant de se rendre compte qu’il s’agit de Syd. Quand il lui demande comment il va, ce dernier râle parce que son ami a mis du temps à le reconnaître, puis il regarde longuement la future épouse, avant de disparaître…

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On me pose parfois la question du disque fétiche. Assurément il s’agit de The Madcap Laughs, le premier album de Syd Barrett en solo, enregistré en compagnie de Roger Waters et David Gilmour du Floyd, mais aussi des membres de Soft Machine, Hugh Hopper, Mike Ratledge, Robert Wyatt (sur No Good Trying et Love You).

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mots&sons_SydBarrett_PinkFloydLe témoignage de Dashiell Hedayat :

« J’ai une grande tendresse pour Syd Barrett. Je l’ai rencontré grâce à un type merveilleux qui, depuis, s’est fait un très grand nom, Mick Rock. À l’époque, il commençait à être le photographe attitré de David Bowie, de Pink Floyd et des Rolling Stones. C’est lui qui m’avait amené chez Syd parce qu’il était très ami avec lui ; il était d’ailleurs pratiquement le dernier à lui rendre visite. À cette époque, David Gilmour continuait à aller le voir un peu alors que Roger Waters qui était odieux ne le supportait déjà plus. Syd avait une relation privilégiée et arrivait à se libérer avec Mick, à communiquer et à se sortir de ses angoisses terrifiantes. Puis, il se refermait. Si vous vous souvenez de la pochette de The Madcap Laughs, c’est comme cela que je l’ai rencontré ; il était vraiment comme sur le disque, assis sur le parquet : il ne voulait plus bouger le pied de peur que le monde ne s’écroule. »

Propos recueillis avec Jean-Luc Billing en 1997 pour LimeLight

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À écouter : Pink Floyd, The Piper at the Gates of Dawn (édition du quarantième anniversaire ; version mono, version stéréo + alternate takes avec reproduction de Fart Enjoy, le fac-similé d’un collage de 1965), EMI ;
Syd Barrett, The Madcap Laughs, EMI ;
Syd Barrett, Barrett, EMI ;
Syd Barrett, Opel, EMI.

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Une superbe vidéo de 1967 en N&B de See Emily Play du Floyd (une composition de Syd Barrett), avec à l’écran Syd himself à la guitare, Roger Waters à la basse, Richard Wright aux claviers, Nick Mason à la batterie. Le single atteint la 6ème place dans les charts britanniques, mais la chanson est absente de l’album The Piper at the Gates of Dawn, on la retrouve sur les compilations Relics, Works et Echoes. Elle constitue l’un des premiers classiques pop du groupe.

Philippe Manœuvre et Marie Meier, Angel Hearts

« Let me introduce myself… » Tout le monde connaît les premières paroles de Sympathy For The Devil des Rolling Stones. Le diable côtoie-t-il l’histoire du rock, depuis ses origines blues ? Philippe Manœuvre le démontre malicieusement dans Les Enfers du Rock, un livre qu’il co-signe avec l’illustratrice strasbourgeoise Marie Meier. Échange à l’occasion d’une séance de dédicace à Strasbourg…

D’après vous, le diable serait destinataire des meilleures compositions depuis l’avènement du rock…
Philippe Manœuvre : Dans la musique, on rencontre des gens qui ont des aptitudes surnaturelles, tel Jimi Hendrix. Ces grands musiciens donnent le sentiment de ne pas être de ce monde. Par ailleurs, le thème du diable est éternel : avant Robert Johnson, il y avait Faust. Ça m’a donc semblé très excitant de chercher à savoir comment le diable s’était manifesté dans le rock. Quant à Marie Meier, c’est l’un de ses thèmes de prédilection.

L’ouvrage accorde autant d’importance au texte qu’à l’illustration : comment vous y êtes-vous pris tous les deux ?
Philippe Manœuvre : Ça, c’est la leçon de Métal Hurlant ! J’ai travaillé pendant dix ans avec une génération de dessinateurs fabuleux, Moebius, Druillet, Frank Margerin, Hugo Pratt, Serge Clerc et Yves Chaland. Avec Marie, j’ai retrouvé le même plaisir : je lui raconte mes visions, et elle, elle les dessine ! Ça ouvre des portes, vous voyez…

Mots&Sons_MarieMeier_RobertJohnson

Pour une illustratrice comme vous, Marie, un tel ouvrage c’est du pain béni !

Marie Meier : Oui, l’approche est vite devenue instinctive. Avec Philippe, l’échange est d’une facilité presque déconcertante. J’avais des pistes, et j’essayais de les interpréter.
Philippe Manœuvre : Au départ, il y avait des images fortes qu’on voulait replacer dans un contexte rock : Les Bergers d’Arcadie de Nicolas Poussin ou des motifs de Klimt. Après, nous avons fait un travail de recherche iconographique. Pour figurer Brian Jones par exemple, nous n’arrivions pas à trouver l’expression que j’estimais être la bonne. Mais j’ai envoyé à Marie une image que j’avais prise avec mon téléphone et nous sommes parvenus à dessiner Brian Jones tel que je le voyais. À partir de là, Marie est arrivée à capturer absolument tout le monde. C’est donc elle qui portait le bouquin.

Le trait de Marie, avec celui de Thierry Guitar, dans Rock&Folk, est désormais un élément identifiant du magazine.
Philippe Manœuvre : Marie fait partie d’une nouvelle génération de dessinateurs. Elle a une grande aisance à jouer avec les signes qui viennent du rock’n’roll et du gothique, le tout brassé avec des influences diverses. Des gamins au Gibus ou dans les groupes de rock parisiens, et même certains journalistes, se font réaliser des tatouages à partir de ses dessins, c’est incroyable !

Vous-même, Marie, vous avez découvert des anecdotes méconnues…
Marie Meier :
J’en connaissais déjà certaines, mais j’en ai découvert d’autres. Ça m’ouvrait des perspectives intéressantes sur les artistes, comme pour Jim Morrison par exemple.

On a le sentiment d’avoir affaire à une véritable histoire du rock.
Philippe Manœuvre : Oui, c’est une histoire du rock, racontée au travers des affreux “jojos” du diabolisant. Après, je n’invente rien, je regarde, je mets bout à bout, et maintenant aux lecteurs de me dire si ça constitue une thèse, une théorie ou un grand article. Les fans de rock sont des animaux que je connais bien. Leur grand plaisir, c’est d’écouter un disque en lisant quelque chose sur l’artiste qu’ils sont en train d’écouter. Et là, je serais content si ça donnait envie de réécouter Beggars Banquet des Rolling Stones, Led Zeppelin IV ou des vieux disques de blues.

Y a-t-il une image qui se détache ?
Philippe Manœuvre :
La plus belle image est celle de Robert Johnson au Crossroads. Marie me l’a envoyé de nuit en me disant : « Ça y est, je le tiens ! » C’était un chapitre pour lequel nous n’avions pas d’illustration. Je lui avais fait parvenir les deux malheureuses photos existantes de Robert Johnson, très sombres, avec le sentiment que nous étions dans l’inconnu. Au moment où je découvre l’image de Marie, elle m’a semblé d’une luminosité absolument étonnante. Quand on crée ainsi à deux, on se retrouve parfois dans de vrais moments d’absolu !

Il y a bien des figures qui traversent l’ouvrage, dont certaines qu’on ne soupçonnait guère d’être en relation avec le malin. La première, Buddy Holly…
Philippe Manœuvre :
Oui, Buddy Holly, c’est de l’ordre de la malédiction. Pour l’anecdote, le producteur Joe Meek avait eu une vision de l’avion en flammes. Il a suivi la tournée de ville en ville, en disant : « attention, j’ai une prémonition ! »

Une autre surprise, Syd Barrett, figure presque angélique.
Philippe Manœuvre :
Oui, et en même temps, il y a le morceau Lucifer Sam. Il décrit un chat, un animal qu’on retrouve avec les penseurs, les philosophes… Avec cette chanson, il nous connecte avec tout ce qui nous intéresse chez les félins. Pourquoi Lucifer ? Il aurait fallu l’interroger, mais l’ami était resté bloqué de l’autre côté. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un fondamental du rock qui me poursuit depuis des années.

Une troisième figure maudite, Chris Bell.
Philippe Manœuvre :
Ah, Chris Bell de Big Star et le club des 27 [les artistes rock décédés à l’âge de 27 ans, ndlr]. Lui c’est pareil, foudroyé comme tant d’autres. La maman de Kurt Cobain lui disait : « J’espère que tu ne rejoindras pas le club des 27 ans. » Et pourtant, il l’a rejoint lui aussi…

Dans votre parti-pris plutôt Stones que Beatles, vous privilégiez les premiers et occultez presque les seconds, et pourtant les signes sont là – le signe du diable sur la tête de Lennon dans Yellow Submarine, notamment, des messages subliminaux, etc…
Philippe Manœuvre :
Oui, et la présence d’Alester Crowley  sur la pochette de Sgt Pepper. Pourquoi la présence de ce mage de seconde zone parmi les 50 personnalités du siècle ? Les Beatles, on ne pense jamais à eux, sauf les théologiens qui se sont intéressés aux bandes à l’envers et les messages qu’on découvre ainsi. Et puis, il y a la fameuse phrase de Lennon sur les Beatles plus célèbres que le Christ. Je me souviens, en 1966, j’ai douze ans ; mon père qui était instituteur rentre de l’école. Il appelle ma mère : « Viens, il faut que je te parle, c’est très grave ! » Il y a un conciliabule. « Les Beatles… plus célèbres que le Christ ! » Ma mère est consternée… Nous les gamins, on savait que c’était vrai. À partir de là, le mal envahit les Beatles, ces Chevaliers du bien qui finissent avec l’histoire de Charles Manson et son crime abominable. Lequel annonce la fin des sixties et de tout ce qu’on avait espéré de mieux.

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Photo : Christophe Urbain
Article publié dans Zut #4

Les Enfers du Rock
, Tana Éditions