Ida Tursic & Wilfried Mille à Dole

On attaque la construction du numéro 13 de Novo. Parmi les textes proposés, sur une double page, un compte-rendu de l’exposition Ida Tursic & Wilfried Mille au Musée des Beaux-Arts de Dole, signé Philippe Schweyer, visiblement très inspiré. Extrait : “Allongée sur un sarape, Sasha Grey, star du porno déjà recyclée en girlfriend idéale par Steven Soderbergh, ne demande qu’à rejoindre la longue liste des courtisanes rendues fréquentables par le miracle de la peinture. On songe à l’effet produit en son temps par l’Olympia de Manet.”

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Peter Knapp à la Galerie Stimultania, J-1

À l’occasion de l’exposition Peter Knapp ça tourne ! à la Galerie Stimultania, publication de Peter Knapp by Novo, un hors-série de l’équipe Novo, d’après une idée de l’agence Arthénon, avec l’appui de l’équipe Stimultania : des interviews, des articles, des interventionsUn numéro exceptionnel à guetter dès demain soir, au moment du vernissage de l’exposition.

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Philippe Poirier, Anika, Tame Impala, nouvel espoir pop !

À l’heure des prochains bilans, on peut déjà constater qu’on a vécu une drôle d’année musicale. Et même si quelques belles productions discographique sont venues égayer notre quotidien, l’enthousiasme n’est que très ponctuel. L’album de The Coral, enregistré sur un mini-CD pour la Lancia Epsilon, a été épuisé jusque dans ses moindres recoins, y compris les faces B, sans être jamais véritablement remplacé. Naturellement, il y a eu les disques de Blonde Redhead – mais là, plus aucune objectivité, on est fans –, les Black Keys qui nous ont amusé un temps très court – jusqu’à cette brève rencontre pour France 3 aux Eurockéennes –, et puis quelques perles trop isolées pour nous installer dans notre année discographique : on pense à Bertrand Belin, Arlt, Rubik, Two Door Cinema Club, Josh Grant… Mais rien, décidément rien, qui puisse nous bousculer sérieusement.

Rien, nada, لا شيء !

Et puis, le miracle : pendant les corrections de la superbe interview de Philippe Poirier par Philippe Schweyer dans Novo, j’écoute une version non mastérisée de l’album de l’ex-Kat Onoma. Les premières mesures de Plan réconcilient le Phil Glass de The Photographer – je n’invente rien, c’est dans l’interview ! – et le meilleur d’Yves Simon – même bien meilleur que le meilleur d’Yves Simon ! –, pour une émotion comme je n’en éprouve que très rarement. Ce premier morceau de l’album à paraître chez Herzfeld, n’est pas une vaine promesse : les chansons s’enchainent merveilleusement – Unique, Les Triangles Allongés, le morceau qui donne son titre à l’album, et puis le splendide Tractus – la richesse des orchestrations fascine et on arrive au bout sans y prendre garde, entrainés dans un étrange rêve éveillé, à maigre distance du fantasme ultime. Je me dis souvent que le cinéma, c’est quelque chose de simple. Avec Philippe Poirier, la chanson c’est simple aussi, tout comme la vie…

mots&sons_AnikaDans un registre bien différent, autre miracle : Anika. Son disque m’a été signalé par Mathieu Wernert – qu’il en soit remercié ! Il faut dire que personne n’en parle ; j’ai beau chercher, je n’ai pas le souvenir d’avoir lu quoi que ce soit sur elle, et pourtant cette jeune femme qui a officié comme journaliste politique entre Berlin et Bristol, avant d’être repéré par Geoff Barrow de Portishead pour son projet, l’exigeant Beak>, vient de publier un album qui rejoint les chefs d’œuvre du post-punk signé Slits, Jah Wobble ou Public Image Limited. On se croirait revenus en février 1978 à cette époque où les artistes punk essoufflés lorgnaient du côté de leurs frères d’armes dub, Big Youth, Dillinger ou Lee Scratch Perry, et cherchaient les sons d’un nouveau désespoir. Avec une froideur et une intransigeance comme on en a plus rencontrées depuis les artistes no wave, elle se heurte en permanence à un principe de réalité : les chansons sont esquissées, mais leur formidable incapacité à se développer les rend incroyablement attachantes. Il y a quelque chose de Nico dans cette sublime mais vaine gesticulation ou des Young Marble Giants dans cette tentative d’aller névrotiquement à l’essentiel. Il y a surtout quelque chose d’Anika, artiste ni d’hier, ni d’aujourd’hui, ni même de demain, qu’on ne peut même pas qualifier de prometteuse, mais qui a le mérite d’exister simplement.

Enfin, Tame Impala… Là, au contraire, on les voit partout, Tsugi, Magic!, au point de nous rendre forcément méfiants, tant ces médias nous ont vendu des leurres ces derniers temps – ils ne sont pas les seuls, Mojo, Telerama, Liberation etc. –, des groupes censés sauver la pop ; on pense à Animal Collective ou Grizzly Bear comme autant d’impasses pseudo-psychédéliques. Après le demi-échec de MGMT au printemps, toute la vague néo-psychédélique me semblait suspecte, même les charmants Midnight Juggernauts me semblaient fades, alors que je les avais trouvé si excitants aux Eurockéennes en 2008. J’ai donc résisté à Tame Impala, bêtement résisté, convaincu pourtant que la pochette du disque présentait quelque chose de très engageant. Un premier single publié en septembre 2008 ne m’avait guère enthousiasmé. Et puis, la curiosité reprenant ses droits, notamment au détour de quelques allusions aux Beatles, j’ai jeté une oreille aux singles Sundown Syndrome et Solitude is a Bliss dans un premier temps, puis à l’album Innerspeaker, sorti chez Modular. Inutile de résister davantage : la pop psychédélique reprend tous ses droits – ici aucun alibi electro ou faussement moderniste, rien que de la chanson pop, déployée, maltraitée, électrifiée, libérée sans nulle autre finalité que de la révéler dans toute sa splendeur mélodique. Kevin Parker qui affirme que Tame Impala, c’est lui, rien que lui (Tsugi #35) est la nouvelle idole dont on va s’enquérir les prochains mois, en espérant qu’il dépassera le stade du premier chef d’œuvre pour s’installer durablement au firmament du songwriting des prochaines années.

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L’Aurore de F.W. Murnau en DVD / Blue-ray chez Carlotta

L’Aurore (Sunrise, 1927) est le premier film américain du réalisateur allemand F.W. Murnau qui révèle Janet Gaynor, une jeune actrice découverte par Frank Borzage – elle tournait L’Aurore en journée et L’Heure Suprême en soirée ! Ce joyau du patrimoine cinématographique mondial constitue une forme d’apogée pour le réalisateur allemand qui bénéficiait de moyens considérables. Pour François Truffaut, était tout simplement le « plus beau film du monde ». Là – comble de bonheur –, il fait l’objet d’une première restauration HD dans deux versions différentes, avec accompagnement mono d’origine et nouvel accompagnement musical stéréo. À signaler la réédition de City Girl (1929) avec lequel L’Aurore est couplé pour constituer un magnifique coffret.

L’Aurore / City Girl de F.W. Murnau en éditions DVD / Blue-ray chez Carlotta
Chronique publiée dans Novo #11 (novembre 2010)

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Frank Borzage, Coffret DVD chez Carlotta

Si son nom nous est moins familier que les maîtres Griffith ou Murnau, Frank Borzage n’en reste pas moins l’un des réalisateurs les plus importants de la première moitié du XXe siècle. Ce travailleur insatiable connaît ses premiers succès au début des années 20, mais c’est avec L’Heure Suprême (1927) qu’il s’impose comme l’un des dignes représentants du mélodrame cinématographique américain. Pour cette sublime romance qu’il situe dans le Paris de la Première Guerre mondiale, il n’hésite pas à mêler de réelles préoccupations sociales à une vision spirituelle et hautement poétique qui a un impact considérable sur les artistes surréalistes. Avec Janet Gaynor et Charles Farrell, le couple qu’il a constitué pour l’occasion, il multiplie les succès – L’Ange de la rue (1928) et Lucky Star (1929) – avant d’explorer des voies encore plus sensuelles avec La Femme au Corbeau (1929). On suppose que cette première série de rééditions en DVD en appelle d’autres, les chefs d’œuvre des années 30.

Frank Borzage, Coffret 4DVD – Carlotta
Éditions Blue-Ray avec versions HD de L’Heure Suprême, L’Ange de la Rue et Lucky Star
Chronique publiée dans Novo #11 (novembre 2010)

mots&sons_Borzage_L'HeureSuprême

Mathieu Wernert, l’être peintre

mots&sons_MathieuWernert_Illiade3À une époque où les peintres se font rares, Mathieu Wernert continue d’exprimer un désir de peinture. Et même s’il explore d’autres champs de la créativité, la photographie par exemple, il ne cesse de revenir à ce geste premier et d’éprouver celui-ci fondamentalement, presque viscéralement. En cela, il n’est pas seulement artiste, il est peintre.

my specialty is living said
a man

E.E. Cummings, Selected Poems

Dans sa pratique picturale, Mathieu Wernert embrasse toutes les possibilités qui s’offrent à lui – les portraits, les paysages –, mais s’attache de plus en plus à des formes abstraites géométriques, généralement rectangulaires, qui soulignent la limite du cadre, comme pour mieux signifier la contrainte dont il faut se libérer ; il inscrit ses formes colorées, avant de racler la toile jusqu’à mettre celle-ci à nue, voire la meurtrir sous les coups répétés. Un détail, une empreinte, un effet de rupture, l’alertent ; ils marquent la fin de son intervention, la toile est achevée. Elle peut être soumise au regard.

Il est amusant de constater que l’art de Mathieu Wernert pourrait s’expliquer par des tentatives littéraires, celles qui visent à isoler le mot, le déplacer, le décomposer en groupes de lettres, à le réduire à sa plus simple expression signifiante, celle de l’affect pur, avec la charge qui s’y associe. La comparaison pourrait également valoir pour les approches musicales qui tendent à travailler à même la matière sonore, le free-jazz par exemple ou certaines musiques électroniques d’avant-garde, des sources d’inspiration parmi d’autres pour lui.

La démarche de Mathieu Wernert est hautement poétique dans le sens où elle se suffit à elle-même et n’a d’autre but que de révéler la part d’intériorité qui lui est propre. Sur la base de fragments – les traces résistant aux traitements que le peintre inflige aux formes qu’il a créées sur la toile –, le matériau poétique nait. Des espaces saturés de couleur, imbriqués les uns dans les autres ou les uns pardessus les autres, il ne reste que les traces – des ruines magnifiques, serait-on tenté de constater – des passages répétés à la truelle qui ne laissent sur la toile que ce qu’il peut en rester : un sentiment, une émotion, les éclats épars du sublime.

Exposition du 24 novembre au 12 décembre à l’Illiade à Illkirch-Graffenstaden

Un polaroïd de Mathieu Wernert ;
Un autre polaroïd de Mathieu Wernert ;
Une intervention dans Novo.

Pier Paolo Pasolini, l’Esprit corsaire

mots&sons_EntreVues_ThéorèmeÀ partir de mai 1973, Pier Paolo Pasolini s’en prend à la déshumanisation de la société dans une série d’articles publiés dans le Corriere della Sera. Réunis sous la forme d’un volume publié l’année même de sa mort en 1975 sous le titre de Scritti Corsari – Les Écrits Corsaires traduits dès 1976 chez Flammarion –, ces textes révèlent un Pasolini polémiste, dont la violence du propos le conduit à abjurer dans un premier temps la Trilogie de la Vie, Le Décaméron (1971), Les Contes de Canterbury (1972) et Les Mille et Une Nuits (1974), puis à se consacrer à l’écriture et à la réalisation de Salò ou les 120 journées de Sodome (1975), son dernier long métrage dans lequel il dénonce, avec une approche visuellement extrême, voire paroxystique les conséquences du fascisme. Si le film situe l’action au cours de la dernière période historique du fascisme mussolinien, durant l’occupation nazie, entre 1944 et 45, la sévère mise en garde concerne l’évolution de la nouvelle bourgeoisie italienne au cours des années 70. Le film peut être revu aujourd’hui, à la lecture des Écrits Corsaires. Pasolini n’est pas tendre avec la jeunesse de son pays et ses craintes sont exprimées de manière cinglante.

« […] Quand je vois que les jeunes sont en train de perdre les vieilles valeurs populaires et d’absorber les nouveaux modèles imposés par le capitalisme, en courant le risque de se déshumaniser et d’être en proie à une forme d’abominable aphasie, à une brutale absence de capacité critique, à une factieuse passivité, je me souviens que telles étaient les caractéristiques des S.S. – et je vois s’étendre sur nos cités l’ombre horrible de la croix gammée. […] »

Cette intervention orale prononcée à la fête de l’Unita de Milan, constitue pour Pasolini un appel « à lutter contre tout cela » et à partir à l’abordage des citadelles de la veule bourgeoisie. Ce texte, baptisé Le Génocide, est publié dans Rinascita le 27 septembre 1974, soit un peu plus d’un an avant la disparition tragique du cinéaste.

*

« […] La peinture du Caravage consiste à isoler, à désinsérer de la chaine des contextes, des causes et des effets, le fait brut. À cet instant, saisi dans sa fragilité qu’accuse le vide, le trou noir sur lequel il se détache, correspond une lumière particulière, une lumière instantanée. […] »

Jean Castex à propos de La Conversion de St Paul du Caravage

*

Pasolini n’a pas connu le scandale Salò parce qu’il était déjà mort, mais il a vécu avec beaucoup d’amertume le scandale Théorème (1968) qui le précède de quelques années. Le film primé à l’issue de la Mostra de Venise du Grand Prix de l’Office Catholique International du Cinéma, fait l’objet d’une « mention qui évitait de le recommander aux familles chrétiennes du monde entier », comme nous le raconte Hervé Hubert-Laurencin dans sa monographie consacrée à Pasolini, Portrait du poète en cinéaste. Pasolini renvoyait alors à l’OCIC ses deux grands prix, celui de Théorème et celui L’Évangile selon St Matthieu obtenu en 1964. L’histoire est assez simple : un beau jeune homme, Terence Stamp, séduit les cinq personnes d’une maison dans laquelle il s’introduit sans raison apparente. Tour à tour, la bonne, la fille de la famille, le fils, la mère et le père succombent à ses charmes, avant de se retrouver démunis par son départ soudain : la bonne sombre dans le mysticisme et multiplie les miracles, Odetta, la fille, plonge dans une forme neurasthénie – à mettre en rapport avec l’état de Julien dans Porcherie, le pendant de Théorème, réalisé la même année –, Pietro, le fils, découvre les plaisirs de l’avant-garde pictural, Lucia, la mère – sublime Sylvana Mangano –, s’adonne avec gourmandise aux joies de la luxure avec des jeunes gens et Paolo, le père, industriel cynique, se défait de ses biens et de son usine, se déshabille et part dans le désert… Il vit sa conversion dans un ultime hurlement.

Ce film, longue parabole à la manière des peintres et poètes baroques, pose la question de la réaction d’une famille bourgeoise, visitée par une figure angélique séductrice. Dans cet univers mouvant, où la moralité est chancelante, ni les êtres, ni leurs valeurs, ne résistent à l’appel d’une forme de subversion intime. Le monde ancien, tout comme le monde moderne, se dissolvent sans être en capacité de se refondre. Derrière la poétique sacrale se cache un profond désespoir. En cela, Théorème est annonciateur de Salò. En visionnaire, le cinéaste se moque de la bourgeoisie, tout en la sachant revancharde, triomphante et malheureusement meurtrière. Le poète-corsaire se sait en danger, il sait sa Passion à venir.

La projection de Théorème dans le cadre d’une transervale en deux pans au festival EntreVues : des histoires de piratage et des cinéastes que l’on peut qualifier de pirates (Jean-Luc Godard, Kathryn Bigelow, Luc Moullet, F.J. Ossang, HPG, Brice Dellsperger, Gabriel Abrantes).

Article à paraître lundi 18 octobre dans le hors-série Novo consacré à l’édition 2010 d’EntreVues.

Antoine de Caunes, amoureux du rock

Double actualité pour Antoine de Caunes : la publication du coffret Chorus et de son Dictionnaire amoureux du rock chez Plon. L’occasion d’un joyeux échange téléphonique.

mots&sons_Antoine de CaunesEn 1978, au moment où vous lancez Chorus, le rock est absent des chaines françaises depuis la disparition de l’émission Pop 2, mais vous profitez de la libération d’un créneau, le dimanche à midi, pour créer Chorus. Le principe de ce live hebdomadaire s’est-il imposé d’emblée comme la bonne idée ?

Curieusement non, parce que ce n’est pas une idée, du moins pour les gens à l’antenne à l’époque pour qui le rock compte bien moins que ça. Ils libèrent une case horaire dans la grille de Jacques Martin et me la confient pour remplacer une émission qui existait précédemment qui s’appelait Blue Jean – une émission en playback, enregistrée dans le sous-sol du Théâtre de l’Empire, avec les artistes de variété qui venaient pousser la chansonnette, avec des pom pom girls derrière.
Quand je récupère le budget de l’émission, qui s’inscrit dans la grille du dimanche après-midi, j’ai les moyens de retourner à l’Empire et j’ai converti ces moyens-là pour passer sur la grande scène et faire des concerts, dans une économie très stricte. C’était la seule manière pour moi de montrer du rock à la télévision, en faisant jouer des groupes face à un public. Il y avait forcément une autre approche, qui est l’approche documentaire, mais là avec une case hebdomadaire et les moyens dont nous disposions c’était impossible.

L’ironie du sort veut que vous inscriviez Chorus dans cette case horaire, en début de programme de la grille de Jacques Martin, à une époque où ce dernier représente culturellement quelque chose de la télévision qu’on aime moins.
Mais vous pouvez le dire autrement : c’était juste ce qu’on n’avait pas envie de faire à la télé ! Le côté consensuel, la télé pour les vieux avec les airs d’opérette, L’école des fans avec des enfants plus ou moins consentants et des parents aux yeux embués. Pour moi, il n’y avait pas besoin de psychotrope à l’époque ; j’hallucine quand je vois ça ! [rires]

Le paradoxe veut que, venant d’une famille de télévision, je ne me destine pas à la télévision à l’époque. Je me suis retrouvé accidentellement à être l’assistant d’un ancien reporter de guerre, Michel Barbot. De rencontre en rencontre, en l’occurrence celle de Claude Ventura, le réalisateur de Pop 2, l’émission précédente, je dépose un projet sans y croire vraiment. Il se trouve que le projet est accepté et que je me retrouve dans un premier temps à produire l’émission, dans un second à la présenter, alors qu’honnêtement, je ne me destinais ni à l’un ni à l’autre.

Du coup, pour la présentation, vous optez pour un ton totalement décalé.
Oui, pour deux raisons ; d’abord parce que j’ai grandi dans un milieu de télévision, avec des gens qui ont toujours fait de la télévision autrement que dans le courant dominant : mon père [Georges De Caunes, ndlr] s’étant fait “lourder” à maintes reprises du JT parce qu’il se permettait des commentaires et ma mère [Jacqueline Joubert, ndlr] ayant été, et le restant, d’une modernité incroyable, c’est-à-dire qu’elle s’exprimait normalement – dans un français ni communautariste, ni faussement jeune, ni emprunté. Elle parlait normalement – comme je vous parle en ce moment – et ça semblait original à l’époque.

Vous vous situez également en rupture avec le propos intellectualiste autour du rock à l’époque. La posture est presque punk…
Je ne suis pas sûr que le propos soit intellectualiste, mais il révèle alors un esprit de sérieux qu’on retrouve dans le domaine des arts, de la littérature, du cinéma, de la musique évidemment et du rock en particulier. Le plus drôle, c’est que nous nous retrouvons en présence de jeunes “rebelles” qui vous parlent d’une musique énervée, avec cette envie de mettre à bas l’ordre ancien, avec un sérieux, une componction, qui me semblent contradictoires avec l’esprit que véhicule le rock : un esprit d’impertinence, bordélique et assez joyeux – ce qui n’empêche Joy Division d’exister ! [rires]

L’émission tombe au bon moment, on se situe juste après le punk, avec l’avènement d’un grand nombre de groupes majeurs, dont certains viennent de publier leurs premiers chefs d’œuvre. On suppose que vous prenez conscience que votre émission tombe bien, non ?
Ben écoutez, si je n’en avais pas eu conscience moi ça aurait été très grave… Pourquoi ? Il s’est passé quelque chose ? [rires] Non, c’est un moment de rencontre entre des courants forts, l’après-punk, le début de la new wave, la mutation du rock progressif en jazz-rock – je vous dis ça et j’ai là le sentiment d’être sur France Musique à gloser, tel un pauvre cuistre, sur la fin des années 70 –, mais tout cela est assez joyeux : cette période-là est une parenthèse enchantée dans toute l’histoire du rock. Le coup de bol : l’émission démarre pile au moment où ça part dans tous les sens…

mots&sons_Chorus_AntoinedeCaunes_coffretOn trouve aussi des représentants de la génération précédente, on pense à Captain Beefheart – quelques années avant son retrait – et Magma. Là, on sait votre attachement au groupe de Christian Vander. Son Hhai en live à l’Empire reste un moment d’anthologie…
L’idée générale derrière, c’est outre le fait que je ne supporte pas cette idée de sérieux, que ce soit dans le rock ou ailleurs, je ne supporte pas non plus la “chapellisation”, cette espèce de guerre des gangs qui se met en place, en défendant tel courant au détriment de tel autre. Le rock progressif me fait “dégueuler” en général [rire général], mais ça ne m’empêche pas d’inviter à l’époque des gens qui représentent ce courant-là – là, je mets Magma de côté, c’est autre chose.

Les “dinosaures” n’y sont pas…
Ben, les “dinosaures” sont déjà au musée à cette époque-là. Sinon, ils sont trop chers. Il y a une règle économique très simple : de toute façon, on ne paie pas les groupes, alors… [rires]

Les Français sont bien représentés en revanche, Trust, Téléphone, Taxi Girl, Starshooter, Marquis de Sade, etc…
C’est un moment où le rock français relève la tête. Là aussi, ça part dans tous les sens entre Taxi Girl, Starshooter, mais ils font partie de la dynamique de l’époque. Après, je me suis posé la question récemment, j’ai le sentiment que ça tient moins la route que dans l’instant, à part peut être pour les Dogs, Marquis de Sade, Téléphone, qu’on écoute avec une oreille nostalgique. Mais ça, c’est un sentiment personnel.

Justement, ce qui paraît le plus étonnant à la vision de ces images, c’est qu’on les redécouvre sans nostalgie, sans même de distance, avec toute la force de l’époque…
Là, vous me faites plaisir, c’était l’idée même. Avec cette édition en DVD, il n’y avait aucune entreprise nostalgique, mais un constat : la plupart des musiques intégrées à ce DVD tiennent la route.

Vous-même, à revoir ces images, quel sentiment y associez-vous ?
Je ne les revois pas, parce que – et c’est une névrose personnelle – j’ai horreur de revoir les choses. J’ai laissé mes camarades de l’INA faire leur travail. Je me suis contenté de me faire appel à ma mémoire, sur la base des listes qui m’étaient soumises, pour proposer un ordre de montage et de sélection. Quand j’en reparle, ça n’est pas tant pour me replonger dans tout cela, mais c’est sans doute parce que la musique a gardé son intensité. Mais je n’ai pas besoin de revoir les images pour m’en convaincre.

Trente ans après, on se retrouve malheureusement dans une situation voisine. Pire sans doute, alors qu’il existe des chaines musicales. À quelques exceptions près, le rock a de nouveau disparu de la télévision… Chorus serait-il possible aujourd’hui ?
Il y en a une qui s’inscrit dans cette tradition, c’est la Musicale sur Canal+. Ça tombe bien, c’est présenté par ma fille… [rires] La programmation me semble cohérente et surtout “bornée”, dans le sens où elle présente ses propres limites : ça n’est pas construit sur des duos improbables entre artistes situés chacun à un bout de la chaine alimentaire. Et puis, si l’on considère l’autre manière de parler du rock à la télévision, j’entends l’approche documentaire, il y a souvent de très bons sujets dans Tracks sur Arte. Le rock malheureusement, n’intéresse toujours pas les gens de la télévision. Je ne peux que le constater, mais j’ai beau m’interroger je ne sais toujours pas pourquoi… On en trouve à doses homéopathiques – au Grand Journal par exemple –, mais nous n’avons pas de vrai rendez-vous avec le rock à la télévision.

mots&sons_Photo Couv livre ©  Editions Plon 2010Et pourtant, dans votre ouvrage, le Dictionnaire amoureux du rock, vous affirmez que pour la première fois, nous aimons la même musique que nos parents et nos enfants, le rock est devenu universel…
Oui, et je rajoute que je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou s’en désoler. La question est ouverte. Pour toute ma génération, le rock était une manière de se positionner contre un monde adulte qui ne convenait pas. Là, on constate une espèce de grande réconciliation inter-générationnelle autour de Joe Strummer qui semble…

Préoccupante ?
Oui, un peu suspecte…

De cet ouvrage qui sort à la fin octobre, je n’en ai lu que quelques extraits…
Le contraire m’eut étonné ; j’ai fait les dernières corrections la semaine dernière…

Vous y racontez votre relation amoureuse au rock sous la forme d’un dictionnaire subjectif. Un exercice que je suppose enthousiasmant, mais complexe… Vous parlez d’un “esprit marabout” pour la construction de l’ouvrage.
Ça fonctionne par arborescence… C’est un dictionnaire, mais il est “amoureux” – l’adjectif est capital ! –, il est donc hautement subjectif et impressionniste : je pars généralement d’un premier socle. Prenons un exemple : j’ai rencontré un jour Bob Dylan, j’ai eu cette chance incroyable de passer une demi-heure en tête à tête avec lui, c’est quelqu’un qui m’a nourri et que j’ai idolâtré. Je raconte ce qu’il se passe, mais ce moment-là me renvoie à autre chose : de Dylan je passe à J. Geils Band. En fait, je les interviewés en Hollande tout comme Dylan. Ça fonctionne ainsi, comme une balle de flipper rendue folle par un joueur malhabile. De ce premier socle d’impressions, je passe à un second plan, puis à un troisième, et ainsi de suite. À la fin, je me retrouve à écrire sur Karen Dalton que je n’ai jamais vue de ma vie, que j’écoute un peu et même pas tant que ça, mais parce Djian en parle dans un de ses bouquins et que du coup je la réécoute, avec les larmes aux yeux. C’est ça, l’“esprit marabout”. Ça pourrait continuer sur 2500 pages

Oui, ça pourrait durer indéfiniment…
D’où la frustration d’avoir à s’arrêter à un moment, tout en espérant que le livre se vendra suffisamment pour en proposer une édition revue et augmentée. [rires]

Même l’ordre alphabétique lui-même suggère des passerelles. On passe des Hell’s Angels à Helter Skelter ; là, on peut y voir des choses, les Beatles, les Rolling Stones, Altamont, Charles Manson etc… J’étais super frustré parce que j’ai eu le début de l’extrait mais pas la fin. Est-ce que vous pourriez me donner la suite, s’il vous plait ?
Vous la lirez, c’est l’histoire de la chanson et du moment où elle se retrouve entre les mains de Charles Manson, une histoire à tiroirs qui se finit avec John Lennon au Dakota Building. Cette chaine d’événements – je précise que je n’appartiens pas au cercle “conspirationniste”, mais si j’y étais j’en serai le fer de lance [rires] – constitue un sillage de tragédies, mais je ne sais pas pourquoi je suis parti là-dessus. Après, c’est toute la liberté du dictionnaire, il n’y pas de contrainte, c’est vraiment un prétexte.

C’est tout de même un pavé de près de 800 pages !
Pavé, pavé, attendez les manifs avant de le jeter… [rires]

En tout cas, ça a l’air conséquent… On aura l’occasion de vous croiser à Strasbourg pour en discuter après la sortie [le 27 novembre à La Librairie Kléber, ndlr]…
Oui, absolument, on s’y croisera sans doute. Sachez que je donne une lecture le soir même à Florange [dans un pays lointain, la Lorraine, ndlr] à partir de textes de mon ami Laurent Chalumeau…

Chorus, coffret 3 DVD – INA ÉDITIONS
Antoine de Caunes, Dictionnaire amoureux du rock, Plon
(publication le 28 octobre)

Photo d’Antoine de Caunes : Laurent Attias

À lire Antoine de Caunes et Laurent Chalumeau, inclination rock
À lire Mon Petit Chorus