Bouli Lanners, Child of Nature

Dans Les Géants, trois mômes se retrouvent livrés à eux-mêmes à la campagne. Dans ce film qui prend des allures de conte moderne, ils errent dans la forêt en quête de repères. Rencontre avec le réalisateur Bouli Lanners et l’un de ses jeunes acteurs Zacharie Chasseriaud.

120x160 Les GeantsDans Les Géants, Zak, Seth et Dany sont l’affirmation de la liberté absolue même s’ils se heurtent durement à la réalité. Malgré les embuches, ils continuent d’avancer. Est-ce en cela qu’ils sont des “géants” ?
Bouli Lanners :
Oui, mais aussi parce qu’ils prennent la décision à la fin de ne pas s’arrêter chez la mère. Ils deviennent non pas des adultes, mais plus que des adultes. Et puis le titre insiste sur un paradoxe : ils apparaissent comme des géants, mais restent tous petits dans cette énorme forêt, avec les certitudes de leur âge, des certitudes qui peuvent être très vite broyées.

Ce qui résulte de leur parcours, leur odyssée forestière, c’est le sentiment d’abandon : une mère qui n’appelle plus, un jeune livré à la terreur de son propre frère…
B.L. :
L’abandon de la mère est pour moi la chose la plus terrible ! Cette notion d’abandon est la thématique que j’aborde dans mes autres films, tout comme l’éclatement de la structure sociale qui fait de mes personnages des personnes en errance. Pour ce film, j’avais envie d’aborder le sujet de la mission parentale non pas en faisant un film social mais en construisant un vrai conte, avec des contre-pieds en termes d’images et de décors. Je crois à la nécessité du cadre familial, notamment à l’âge où l’on commence à s’affirmer. De manière plus générale, je reste persuadé que depuis le néolithique, la structure familiale est la base d’une société relativement saine.

J’imagine, Zacharie, qu’il n’est pas aisé d’interpréter ce rôle d’adolescent, abandonné par sa mère…
Zacharie Chasseriaud :
Au niveau du jeu, j’ai été bien dirigé par Bouli. C’était donc beaucoup plus simple. Après dans le film, personnellement je ne crois pas à cet abandon. Il est impossible que ma mère m’abandonne. Mon frère Martin l’affirme : « Elle nous a abandonnés, c’est la réalité ! » Moi, je suis plus jeune, je ne peux y croire. Ça n’est qu’à la toute fin du film, au moment où je jette le téléphone, que je me rends compte que nous ne sommes plus que nous trois, Dany, mon frère et moi.

Bouli, vous êtes-vous inspiré de la personnalité de vos jeunes acteurs pour faire évoluer vos personnages.
B.L. :
Le film était écrit dans les grandes orientations, mais dans la relation des deux frères, il y a des moments où je me suis inspiré des acteurs effectivement. Leurs attitudes m’ont suggéré des choses qu’on a travaillées, puis jouées et mises en scène. Du fait de la très grande amitié qui les a liés à Dany (Paul Bartel), j’ai modifié la présence du personnage pour constituer, au final, un vrai trio totalement fusionnel : ce trio est devenu un personnage à part entière.

Parlez-nous de cette relation qui est née sur le tournage…
B.L. :
Dès qu’ils se sont vu, ça a été très fort de suite.
Z.C. :
Surtout avec Paul [Bartel, ndlr] !
B.L. :
Cette rencontre était vraiment intense. Je me suis dit : « C’est terrible ! »
Z.C. :
Dès le premier jour du casting !
B.L. :
Oui, le premier jour du casting !
Z.C. :
Je n’avais même pas fait d’essai avec lui, mais j’ai insisté !
B.L. :
J’avais les deux premiers rôles et il me restait trois garçons pour attribuer le dernier rôle. Avant même qu’on en parle, tout de suite, quelque chose s’est passée : un truc radical !
Z.C. :
Paul, je ne lui avais même pas parlé. Martin [Nissen, Seth dans le film, ndlr] faisait des essais quand je suis arrivé. Après qu’on a fini les scènes, nous sommes allés voir Bouli pour lui dire qu’on voulait Paul. On lui répétait : « Prends Paul ! »
B.L. :
Oui, ils m’ont dit : « C’est Paul ! »
Z.C. :
Avec Paul, on ne s’est parlé qu’à la fin dans la voiture. Ça a collé tout de suite…

L’un des autres personnages essentiels de ce conte est la forêt enveloppante, qui materne les gamins.
B.L. :
Paradoxalement dans le film, c’est dans les maisons que les gamins sont le moins en sécurité et en opposition à cela, la nature les sécurise. Je vois vraiment la mère nature comme l’ersatz de quelque chose de rassurant, même dans la rivière : la rivière les porte comme une mère peut les porter.

Vous même, alliez-vous vous réfugier dans la nature ?
B.L. :
J’ai toujours eu ce besoin de confrontation, la nature m’apaise. Elle me donne une espèce de sérénité que je n’arrive pas à avoir en société, elle me permet de voir autre chose. J’ai vraiment besoin de la nature, encore aujourd’hui.

Dès les premières scènes du film, nous sommes plongés dans le son de No Love Lost de Joy Division. On imagine une réminiscence de votre propre adolescence…
B.L. :
[visiblement ravi] Oh oui, j’étais un dingue de Joy Division. Nous avons essayé avec ce morceau-là et nous nous sommes dits : « Merde, ça marche ! » Alors, nous avons essayé d’obtenir les droits mais comme ça coûtait cher, nous avons acheté 20 secondes du morceau que nous avons mis en boucle, ce qui fait qu’on obtient une minute de musique. Eldorado commençait par un morceau des Milkshakes, là de débuter avec ce morceau de Joy Division [en fait un titre des débuts sous le nom de Warsaw, repris récemment par LCD Soundsystem, ndlr] qui n’est pas forcément le plus connu, ça me faisait bien plaisir.

Pour la B.O. du film, Bram Vanparys du groupe The Bony King Of Nowhere a enregistré des maquettes sur site, en plein tournage. On imagine une émotion particulière…
B.L. :
Oui, je me rappelle d’avoir été super ému à la première écoute. Nous étions en plein tournage sur les bords de la rivière ; il est venu pour me faire écouter les maquettes : j’ai craqué, j’ai pleuré tellement ça correspondait à l’ambiance du film. Nous avons essayé d’enregistrer en studio, mais ça perdait cette dimension authentique, presque organique. Nous avons donc conservé l’émotion initiale…

Nous étions présents au moment de la remise des prix à la Quinzaine des Réalisateurs. Le film a été récompensé. Il s’en est suivi une belle soirée, où vous même, Zacharie, ainsi que les garçons, vous n’avez cessé de danser. À votre âge, comment vit-on une telle soirée ?
Z.C. :
C’était magique ! Nous étions sur le plateau de Canal+ l’avant-veille et franchement, on ne savait pas quoi faire… On nous parlait du film, mais nous ne l’avions pas vu. [Ils ne l’ont vu que le soir de la cérémonie de clôture de la Quinzaine, ndlr] Lors de la cérémonie, nous avons enfin pu voir le film, et il a été primé ! Tout le monde a applaudi, on en était même un peu gênés… De voir le film à Cannes, qu’est-ce que tu veux que je dise de plus ? C’était fort en émotions, même presque trop…

Propos recueillis à l’occasion de l’avant-première des Géants le 21 octobre au cinéma Star, à Strasbourg
Article à paraître dans Novo #17 (décembre-janvier)

Un grand merci à Anne Berger pour la retranscription !

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Alain Dister, Révolution de l’esprit

Alain Dister était là au moment où les choses se passaient. Il a rencontré les plus grands artistes de son temps, musiciens et poètes. Le critique rock et photographe fait l’objet d’une exposition construite autour de ses portraits des poètes Beat à Besançon.

« L’univers est le lieu où bruit notre esprit »

Michael McClure, Revolución

mots&sons_Alain_Dister_BernardPlossuQuand cinq soldats américains s’installent chez les parents d’Alain Dister le 25 août 1944, au Vésinet en Seine-et-Oise, ils apportent avec eux des poulets congelés, des bas nylon, des Lucky Strike et des disques. « Plein de disques, en carton kaki souple et léger. Avec des musiques formidables et des chansons qu’ils reprennent en chorus en allant me border avec mes nounours tout neufs », se souvient Alain. Ces nounours s’appellent « bien entendu Boogie et Woogie », et les soldats lui sussuraient : Shoo Shoo Baby

Faut-il voir dans ce récit un instant initiatique, quelque chose de l’ordre de la destinée ? Oui, sans doute. Nul hasard, si Alain Dister est ce Français présent là où il faut, quand il faut. Là où ça se passe au cœur des sixties flamboyantes – et même moins flamboyantes.

Les Américains ont investi sa maison en libérateurs ; lui investit l’Amérique en témoin : témoin d’un temps où tout semblait possible, où les poètes – ses poètes à lui, Allen Ginsberg en tête, bientôt ses potes – avaient initié une révolution de la pensée comme on en n’en a peut-être plus vécu depuis.

« J’ai vu les plus grand esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus […] »
Allen Ginsberg, Howl

I saw the best minds, cite volontiers Alain en introduction à sa monographie It’s Only Rock’n’Roll publiée chez Marval en 1989. Oui, il les a vus les grands esprits, les “meilleurs” esprits, il les a interviewés, photographiés pour Rock & Folk : Jimi Hendrix bien sûr, auquel il a consacré le magnifique Ezy Rider au Seuil en 1995, mais aussi Brian Wilson, Frank Zappa et les Mothers, les Rolling Stones, Cream, le Dead, Janis Joplin, Otis Redding, Syd Barrett – sublime photo de Syd, avec et sans le Floyd –, Daevid Allen – Alain était un temps responsable du light-show de Gong –, puis Patti Smith, Brian Eno, Chris Cutler, Richard Hell, les Ramones, Laurie Anderson, les Clash. Il a gardé cette affection indéfectible aux Beatles, signé l’une de leurs premières monographies françaises après la disparition du groupe et comme je le disais précédemment, il a rencontré les poètes Beat : Allen Ginsberg donc, Lawrence Ferlinghetti, Gregory Corso, Michael McClure… Presque tous, à l’exception d’un seul, Jack Kerouac. Figure recluse, isolée, déclinante physiquement – mais pas intellectuellement –, Kerouac ne participe pas aux rassemblements ; peut-être même les observe-t-il avec circonspection…
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Juillet 1966, Central Park, New York City : « Dans le Park je fais de vraies photos de mode en vue d’un hypothétique portfolio, avec deux Irlandaises mignonnes à croquer. Sous l’œil intéressé d’une consœur, « vous êtes photographe aussi ? ». Elle vient de réaliser une série de portraits des… Rolling Stones. Souvenir d’une fugitive amitié, elle m’en a offert un. Deux ans plus tard, elle s’est mariée avec un Beatle. »
Alain Dister, It’s Only Rock’n’Roll
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Décédé d’un cancer le 2 juillet 2008, il reste d’Alain Dister de nombreux textes dont certains font l’objet de recueils, les articles publiés ici ou là, dans Rock & Folk, mais aussi dans Metal Hurlant, Libération, Fluide Glacial et Le Nouvel Observateur. Il reste ses très nombreuses photos. D’après le philosophe Louis Ucciani qui organise à la galerie Jean Greset à Besançon une exposition photo d’Alain Dister centrée sur les portraits des poètes Beat, il n’est peut-être pas le meilleur photographe, mais il est celui auquel on manifeste une confiance absolue, d’où l’existence de portraits intimes, révélateurs de la formidable diffusion des idées nouvelles.

Article paru dans Novo #16 (septembre-octobre 2011)
Photos : Bernard Plossu

Alain Dister, exposition Beat Generation du 26 octobre au 12 novembre à la Galerie Jean Greset en partenariat avec le Centre d’Art Mobile

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Philippe Manoury, L’Écrit démultiplié

LOpéra national du Rhin ouvre sa saison avec une création mondiale : La Nuit de Gutenberg, un opéra commandé au compositeur Philippe Manoury. Ce dernier confronte l’inventeur de l’Imprimerie à l’ère d’Internet dans le cadre d’une fresque qui interroge notre relation à l’écriture.

La Nuit de Gutenberg est né d’une proposition de Marc Clémeur, directeur de l’Opéra National du Rhin. Comment avez-vous reçu cette proposition de création d’un opéra sur Gutenberg ?
Marc Clémeur cherchait à créer un opéra qui présente un lien avec Strasbourg ; il m’a proposé cette figure de Gutenberg. L’Imprimerie, qui constitue l’une des inventions parmi les plus radicales de toute l’histoire de l’humanité, a bouleversé totalement la civilisation. Ce qui m’a donc intéressé c’est de replacer ce personnage dans le contexte beaucoup plus large de l’écriture, avec un prologue qui se déroule en Mésopotamie et un récit qui nous conduit à l’ère d’Internet, avec les conséquences bénéfiques ou fâcheuses que la numérisation peut nous apporter.

J ’imagine que le fait de déplacer Gutenberg dans le temps vous a ouvert des perspectives formelles, poétiques.
Formelles, je ne sais pas, mais poétiques ou sémantiques, oui sans doute. Dans cet opéra, se joue la confrontation de l’écriture avec l’image : nous vivons aujourd’hui sur des inscriptions qui ne présentent rien de permanent. Les outils sur lesquels on inscrit nos écrits sont des supports provisoires. Nous pouvons modifier, effacer tout cela à notre gré. Ça a son influence sur un mode de pensée qui s’appuie de plus en plus sur le transitoire.

Mots&Sons_PhilippeManoury_La NuitdeGutenberg_AlainKaiserCe personnage de Gutenberg rencontre une jeune femme à la personnalité complexe, Folia. Quel rôle lui attribuez-vous ?
Cet homme qui prétend être Gutenberg est confronté à deux femmes, l’hôtesse que j’envisage un peu comme la Reine de la Nuit, une personne hystérique qui vit pleinement dans cette civilisation du zapping et qui théorise quelque chose de l’ordre du fascisme quand elle nous explique que la numérisation est un merveilleux outil de fichage des gens, et Folia, qui passe d’un monde à l’autre. Cette dernière affirme un attachement à l’ancienne culture du livre, mais fait également partie de notre monde. Il y a derrière cela l’idée chez moi que ce sont les femmes qui transmettent la culture ; elles sont les passeuses. Je n’ai pas voulu prendre partie pour l’écriture ni pour ou contre Internet. Mon propos est plutôt de m’interroger sur le passage de l’un à l’autre ; le personnage de Folia permet cette forme de transition.

Dans l’opéra, Folia lit le poème de Mallarmé, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Le choix ne présente rien d’innocent, c’est le poème qui ouvre à la modernité par le biais d’une forme de dispersion.
Oui, par le principe des blancs. C’est sans doute l’un des poèmes les plus énigmatiques qui aient été écrits et qu’on peut opposer à une écriture sur Internet terriblement prosaïque.
Je pense que ce que Mallarmé a magistralement réalisé avec le Coup de dés est l’expression des possibilités d’abstraction de la pensée humaine et dont on peut faire remonter l’origine à l’apparition du monothéisme : l’idée d’un dieu innomable et irreprésentable. Je nourris vis à vis de la révolution internet d’aujourd’hui à peu près le même sentiment que vis à vis ce monothéisme : l’un et l’autre produisent le meilleur comme le pire.

La Nuit de Gutenberg, un opéra de Philippe Manoury les 24, 27 et 29 septembre à l’Opéra, à Strasbourg et le 8 octobre à La Filature à Mulhouse www.operanationaldurhin.eu

Article paru dans Novo #16 (septembre-octobre 2011)
Photos : Alain Kaiser, Tom Schenck

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John Cale, Honni soit qui mal y pense

Comme son idole Marcel Duchamp, John Cale a traversé l’Atlantique. Tout d’abord musicien contemporain, ensuite comme violoniste du Velvet Underground, en solo et tant que producteur, il a construit une œuvre ouverte, parfois déconcertante. À son image. Retour sur son parcours à l’occasion d’une tournée française qui passe par Besançon et Strasbourg.

Il est rapporté que George Maciunas, le fondateur de Fluxus, avait trouvé que John Cale était stuffy, autrement dit un tantinet guindé. L’anecdote nous renseigne sur plusieurs points : tout d’abord sur le fait que ce jeune artiste gallois fraichement débarqué à New York pouvait inspirer une certaine méfiance, sans doute du fait de sa classe naturelle, et ensuite et surtout que son attitude pleine de conviction et de retenue échappait volontiers à la compréhension de certains de ses contemporains, fussent-ils les trublions d’une pensée nouvelle comme ce fut le cas pour George Maciunas.

Dans le Fluxus Codex, n’est recensée en tout et pour tout qu’une seule pièce de John Cale : un fluxfilm, le n°31, baptisé Police Car, décliné dans des versions longues (1h40) et courtes (40’ ou 1’26), et dont des extraits de bobines ont été intégrés à la fluxyearbox 2, en 1968, au moment où sa notoriété, du moins dans le milieu artistique new yorkais, est acquise au sein du Velvet Underground. Ce film considéré sans doute avec excès par Daniel Caux comme l’instant Rosebud du cinéma d’avant-garde fait figurer deux sources lumineuses, sous formes de halos discontinus, dont la répétition va jusqu’à obséder le spectateur.

Mots&Sons_JohnCaleMais si la contribution de John Cale à Fluxus reste tout à fait confidentielle, deux rencontres sont déterminantes pour lui lors de son arrivée à New York en 1960, celle de John Cage et de La Monte Young. De Cage, il avait lu Silence, ouvrage-étalon déclencheur de bon nombre d’expériences au début des années 60. La correspondance que John Cale a engagée avec le compositeur et la performance qu’il a exécutée au piano à ses côtés, les 18 heures et 40 minutes de relais sur les Vexations d’Érik Satie en 1963, le confortent dans ses impulsions initiales, libres et éclatées. Mais c’est bien La Monte Young, « archétype d’une sensibilité purement américaine », qui s’affirme comme son influence majeure au même titre que Marcel Duchamp, comme il le formule dans sa remarquable Autobiographie. Le Trio pour Violons de 1958, œuvre rare et fondatrice de la musique minimale, le marque profondément ; flatté de voir ce jeune homme étudiant en musique classique faire le voyage du Pays de Galles aux Etats-Unis en passant par Londres pour le rencontrer, le compositeur n’hésite pas à l’intégrer à une formation composée de lui-même, de son épouse, Marian Zazeela, Tony Conrad et Terry Riley, avec parfois l’apport d’Angus MacLise et du mathématicien Dennis Johnson. Les expériences menées au sein du Theatre of Eternal Music et du Dream Syndicate – deux voix, deux violons et un violon alto – confrontent le jeune Gallois aux possibilités de l’électrification.
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On le sait, une autre rencontre est décisive, celle d’un jeune songwriter de 22 ans, Lou Reed, avec lequel John Cale fonde The Velvet Underground. Ce qui intéressant c’est de constater dans la relation entre les deux hommes, alors qu’on a tendance à les opposer, à quel point ils sont en capacité d’inverser leurs rôles : pop song délicate et avant-garde électrique, dandysme et perversité, l’un entraine l’autre et vice versa, les deux conduisant ensemble leur étrange créature vers des sommets avec la volonté de bousculer l’ordre rock’n’roll établi. Il est amusant de signaler que le modèle pour John Cale du songwriter ultime n’est autre que Ray Davies des Kinks, qui offre un écho familier à sa culture britannique d’une forme possible de raffinement. Lui qui résiste au folk épuré ne rechigne pas à magnifier l’écriture pop sous des effets divers empruntés aux expérimentations électro-acoustiques, les feedbacks notamment qu’il développe à l’envi avec son violon. Aujourd’hui encore, il affirme son amour des mots de Reed et n’hésite pas dans son Autobiographie à révéler quelques regrets : ce sentiment de quelque chose d’inaccompli et surtout l’idée que le meilleur restait à produire.
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Les carrières solos de John Cale et Lou Reed confirment ce sentiment. Tous deux avançaient dans des directions voisines, oscillant entre radicalité sonique et sublime mélodique et se rejoignent volontiers à distance quand ils publient chacun un chef d’œuvre en 1973, Paris 1919 pour John Cale et Berlin pour Lou Reed, créant inconsciemment l’axe New York-Paris-Berlin, dans le sens – inversé – d’une géographie occidentale universelle. Il est évident qu’il serait réducteur de résumer la carrière de John Cale à ce seul chef d’œuvre – maudit en l’occurrence, puisque rapidement retiré du marché par sa maison de disque, Reprise – ; au cours des 70’s, marqués par des allers-retours entre l’Europe et les Etats-Unis, ils multiplient les aventures discographiques exceptionnelles, installant progressivement une œuvre à la lecture complexe, aux détours multiples, mais avec une extrême cohérence quand il s’agit de faire reculer les limites de la pop. Il rejoint en cela d’autres pionniers du genre, dont ses amis Kevin Ayers et surtout Brian Eno. Tout comme ce dernier, il participe à tous les soubresauts esthétiques d’une époque en produisant les premiers albums séminaux des Stooges, du facétieux Jonathan Richman et de ses Modern Lovers et bien sûr de Patti Smith.
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Aujourd’hui, nul mythe pour John Cale. Juste une figure essentielle du rock qui a su créer des passerelles entre sa culture musicale classique, ses tentations avant-gardistes, et la culture pop de son temps.
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Aujourd’hui une poignée de pop songs magnifiques, notamment celles qu’il a écrites en solo, et dont on se délecte comme des modèles presque indépassables, Andalucia sur Paris 1919 ou I Keep a Close Watch sur Helen of Troy.

Aujourd’hui, un être rebelle et extraordinaire showman, cheval noble, élégant et fougueux, qui ne rechigne ni devant les obstacles, ni devant le feu.

JOHN CALE, en concert le 19 octobre à La Rodia à Besançon et le 3 novembre à La Laiterie à Strasbourg

Article publié dans Novo #16 (septembre-octobre 2011)

A Second of June, tentation pop

Avec A Second of June, la mélodie prend bien des détours, parfois même obscurs, mais se révèle lumineuse. Le second album du groupe installe une forme d’immédiateté qui risque fort de le conduire vers les sommets.

Un groupe ne nait pas forcément d’une évidence, et si Grégory Peltier et Olivier Stula se sont croisés à la fac de lettres à Strasbourg et ont beaucoup parlé littérature et cinéma, ils écoutaient cependant des choses très différentes : de l’indie pop pour le premier, des groupes plus psychédéliques voire franchement krautrock pour le second ; de fait, Grégory écrivait des chansons et Olivier expérimentait dans son studio d’étudiant les possibilités de ses synthétiseurs, délaissant une basse qu’il pratiquait pourtant depuis l’adolescence. L’écriture de la B.O. d’un court métrage les amène à rapprocher leurs points de vue, et à franchir le pas : ils fondent A Second of June. Dès lors, Grégory soumet un disque avec ses démos à Olivier qui repère et isole un certain nombre de titres, lesquels vont alimenter un premier album publié en 2009 sur le label du collectif Kim. À la réécoute aujourd’hui, on sent que l’esthétique du groupe est déjà clairement posée, sur la base d’influences très diverses : les groupes de la Factory ou des chez 4AD, mais aussi certains groupes Creation du début des années 90. « J’ai une écoute douloureuse, parfois amusée, de ce premier enregistrement », nous confie Olivier. « Surtout, ça me permet de me souvenir des conditions d’enregistrement elles-mêmes. » « Ce qui parfois, poursuit Grégory, compte autant voire plus que la musique elle-même. » Ils insistent tous deux sur la nécessité de comprendre que le désir de faire de la musique ensemble l’emportait sur toute autre forme de considération, et que la dimension qui a pu être perçue comme froide dans les compositions était tout à fait fortuite ; en tout cas, elle n’était pas une voie d’exploration délibérée. « On cherchait des solutions en termes de son, et cette approche 80’s s’est imposée comme l’une des solutions possibles, mais là rien de prémédité, aucun calcul de notre part. » Il est vrai aujourd’hui, plus encore sur Psychodrama que sur le premier album, qu’ils semblent assumer pleinement cette orientation qui les conduit, avec l’apport d’Elsa Lion aux claviers et Josh Muller à la batterie, à chercher la pop là où elle se révèle comme une tentation irrépressible, y compris dans le post-punk. Il paraît étonnant d’écouter certains titres de Modern English ou Orange Juice, et de percevoir une forme de réminiscence inconsciente chez A Second of June, loin de tout mimétisme. L’album est sorti au printemps chez Herzfeld, mais il a vécu une belle vie sur nos platines tout l’été, y compris en voiture. La qualité mélodique des titres se révélant un peu plus à chaque écoute – pour autant de hits en puissance –, Psychodrama s’impose déjà comme un classique.

Showcase le 13 octobre chez Colette à Paris ; publication du 33T en coproduction Herzfeld / Specific avec release party le 25 novembre aux Trinitaires, à Metz ; participation à la compilation Terres Neuves avec Malka Spigel, Mark Eitzel, Richard Pinhas, etc.

Article paru dans Novo #16 (septembre-octobre 2011)

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Cannes 2011, accréditation jaune !

mots&sons_Cannes2011Cannes 2011 : arrivée le 19 mai, retour le 21. C’est tout bête, mais c’était mon premier Cannes et ça fait vraiment plaisir d’y avoir été accrédité pour Novo (merci Olivier !). Pour l’anecdote, les accréditations presse se hiérarchisent par couleurs, comme pour les ceintures de judo : la jaune moins forte que la bleue et la rose. Et l“atout majeur”, la blanche… Objectif déclaré : la blanche pour l’édition… 2023 ? 2041 ? Au programme, Sur la planche de Leila Kilani, les courts de la Quinzaine des Réalisateurs, parmi lesquels Bielutine dans le jardin du temps de Clément Cogitore, et Les Géants de Bouli Lanners.

Norwegian Wood de Tran Anh Hung

Il est toujours déconcertant de devoir se justifier. “On ne te voit que très rarement dans les projections de presse. Une affection particulière pour Tran Anh Hung ? As-tu lu le roman de Haruki Murakami ?”, m’interroge un confrère journaliste avant la projection du film au Star saint-Exupéry. Ni l’un ni l’autre, serai-je tenté de lui répondre, mais je m’abstiens. Comment expliquer que le cinéma se vit aussi à l’instinct et naturellement au coup de cœur : une image, une citation, nous incitent plus que tous les discours. Là, en l’occurrence, c’est la musique – une fois de plus – qui me sert d’entrée : le titre des Beatles, Norwegian Wood, et la bande-son signée Jonny Greenwood, le guitariste de Radiohead.

À quelques exceptions près, le cinéma asiatique n’est pas celui que j’affectionne le plus, notamment quand il prend des détours particulièrement maniérés, comme c’est le cas avec Wong Kar-wai. J’avais détesté In The Mood for Love, exercice de style vain d’un provincial qui ne voyait la capitale Antonioni qu’en rêve et naturellement de très loin. Je peux l’avouer, j’ai eu d’emblée des craintes de m’être laissé embarqué dans une aventure similaire, la présence sur Norwegian Wood de Mark Lee Ping-bin, le directeur de la photographie de In The Mood, ne me rassurant guère sur les intentions esthétisantes du film. Et pourtant, rapidement, je me suis laissé émouvoir par l’écart qui se creusait entre la beauté des images et la trivialité du propos, le tout sur fond de drame absolu. De la manière on passait au maniérisme, ce qui correspond pour moi au stade le plus raffiné de la création. Pour l’instant, on passera sous silence les méandres d’un récit tortueux qui, même s’il peut paraître prévisible par moments, n’en ouvre pas moins des voies narratives nouvelles, nous plongeant dans la plus profonde mélancolie de l’instant.

À l’image de Watanabe, interprété par Kenichi Matsuyama étonnant de sobriété, on se prend à les aimer toutes, la sublime Naoko (Rinko Kikuchi) bien sûr, Midori (Kiko Mizuhara), Reiko Ishida (Reika Kirishima) et même Hatsumi (Eriko Hatsune), la ravissante compagne du ténébreux Nagasawa (Tesuji Tamayama).

Le travail musical de Jonny Greenwood sur la base de boucles de guitares samplés accompagne à merveille le personnage de Watanabe dans son itinéraire sentimental naissant jusqu’à la maturité des décisions qu’il est amené à prendre, y compris malgré lui. Mais la surprise vient de l’utilisation par Tran Anh Hung de la musique de Can à plusieurs reprises. La présence du chanteur japonais Damo Suzuki au sein de la célèbre formation allemande – ce qui n’est pas le cas sur le magnifique Mary, Mary So Contrary interprété par Malcolm Mooney – est-elle un argument supplémentaire pour ce choix musical audacieux ? À moins que ça ne soit le lointain souvenir de Deep End de Jerzy Skolimowski, pour lequel Can a signé son Mother Sky ? Nous croisons Tran Anh Hung demain au Star dans le cadre d’une interview pour Novo. Nous ne manquerons pas de lui poser la question…

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Ida Tursic & Wilfried Mille à Dole #2

Vous aviez aimé la première image signée Ida Tursic & Wilfried Mille publiée sur ce blog. En voici une seconde, intitulée Silver Girl. Le catalogue de l’exposition est annoncé aux Presses du Réel. Article à venir dans Novo #13 qui sort ces jours-ci…

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