Philippe Manoury, L’Écrit démultiplié
25 sept
L’Opéra national du Rhin ouvre sa saison avec une création mondiale : La Nuit de Gutenberg, un opéra commandé au compositeur Philippe Manoury. Ce dernier confronte l’inventeur de l’Imprimerie à l’ère d’Internet dans le cadre d’une fresque qui interroge notre relation à l’écriture.
La Nuit de Gutenberg est né d’une proposition de Marc Clémeur, directeur de l’Opéra National du Rhin. Comment avez-vous reçu cette proposition de création d’un opéra sur Gutenberg ?
Marc Clémeur cherchait à créer un opéra qui présente un lien avec Strasbourg ; il m’a proposé cette figure de Gutenberg. L’Imprimerie, qui constitue l’une des inventions parmi les plus radicales de toute l’histoire de l’humanité, a bouleversé totalement la civilisation. Ce qui m’a donc intéressé c’est de replacer ce personnage dans le contexte beaucoup plus large de l’écriture, avec un prologue qui se déroule en Mésopotamie et un récit qui nous conduit à l’ère d’Internet, avec les conséquences bénéfiques ou fâcheuses que la numérisation peut nous apporter.
J ’imagine que le fait de déplacer Gutenberg dans le temps vous a ouvert des perspectives formelles, poétiques.
Formelles, je ne sais pas, mais poétiques ou sémantiques, oui sans doute. Dans cet opéra, se joue la confrontation de l’écriture avec l’image : nous vivons aujourd’hui sur des inscriptions qui ne présentent rien de permanent. Les outils sur lesquels on inscrit nos écrits sont des supports provisoires. Nous pouvons modifier, effacer tout cela à notre gré. Ça a son influence sur un mode de pensée qui s’appuie de plus en plus sur le transitoire.
Ce personnage de Gutenberg rencontre une jeune femme à la personnalité complexe, Folia. Quel rôle lui attribuez-vous ?
Cet homme qui prétend être Gutenberg est confronté à deux femmes, l’hôtesse que j’envisage un peu comme la Reine de la Nuit, une personne hystérique qui vit pleinement dans cette civilisation du zapping et qui théorise quelque chose de l’ordre du fascisme quand elle nous explique que la numérisation est un merveilleux outil de fichage des gens, et Folia, qui passe d’un monde à l’autre. Cette dernière affirme un attachement à l’ancienne culture du livre, mais fait également partie de notre monde. Il y a derrière cela l’idée chez moi que ce sont les femmes qui transmettent la culture ; elles sont les passeuses. Je n’ai pas voulu prendre partie pour l’écriture ni pour ou contre Internet. Mon propos est plutôt de m’interroger sur le passage de l’un à l’autre ; le personnage de Folia permet cette forme de transition.
Dans l’opéra, Folia lit le poème de Mallarmé, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Le choix ne présente rien d’innocent, c’est le poème qui ouvre à la modernité par le biais d’une forme de dispersion.
Oui, par le principe des blancs. C’est sans doute l’un des poèmes les plus énigmatiques qui aient été écrits et qu’on peut opposer à une écriture sur Internet terriblement prosaïque. Je pense que ce que Mallarmé a magistralement réalisé avec le Coup de dés est l’expression des possibilités d’abstraction de la pensée humaine et dont on peut faire remonter l’origine à l’apparition du monothéisme : l’idée d’un dieu innomable et irreprésentable. Je nourris vis à vis de la révolution internet d’aujourd’hui à peu près le même sentiment que vis à vis ce monothéisme : l’un et l’autre produisent le meilleur comme le pire.
La Nuit de Gutenberg, un opéra de Philippe Manoury les 24, 27 et 29 septembre à l’Opéra, à Strasbourg et le 8 octobre à La Filature à Mulhouse www.operanationaldurhin.eu
Article paru dans Novo #16 (septembre-octobre 2011)
Photos : Alain Kaiser, Tom Schenck
John Cale, Honni soit qui mal y pense
21 sept
Comme son idole Marcel Duchamp, John Cale a traversé l’Atlantique. Tout d’abord musicien contemporain, ensuite comme violoniste du Velvet Underground, en solo et tant que producteur, il a construit une œuvre ouverte, parfois déconcertante. À son image. Retour sur son parcours à l’occasion d’une tournée française qui passe par Besançon et Strasbourg.
Il est rapporté que George Maciunas, le fondateur de Fluxus, avait trouvé que John Cale était stuffy, autrement dit un tantinet guindé. L’anecdote nous renseigne sur plusieurs points : tout d’abord sur le fait que ce jeune artiste gallois fraichement débarqué à New York pouvait inspirer une certaine méfiance, sans doute du fait de sa classe naturelle, et ensuite et surtout que son attitude pleine de conviction et de retenue échappait volontiers à la compréhension de certains de ses contemporains, fussent-ils les trublions d’une pensée nouvelle comme ce fut le cas pour George Maciunas.
Dans le Fluxus Codex, n’est recensée en tout et pour tout qu’une seule pièce de John Cale : un fluxfilm, le n°31, baptisé Police Car, décliné dans des versions longues (1h40) et courtes (40’ ou 1’26), et dont des extraits de bobines ont été intégrés à la fluxyearbox 2, en 1968, au moment où sa notoriété, du moins dans le milieu artistique new yorkais, est acquise au sein du Velvet Underground. Ce film considéré sans doute avec excès par Daniel Caux comme l’instant Rosebud du cinéma d’avant-garde fait figurer deux sources lumineuses, sous formes de halos discontinus, dont la répétition va jusqu’à obséder le spectateur.
Mais si la contribution de John Cale à Fluxus reste tout à fait confidentielle, deux rencontres sont déterminantes pour lui lors de son arrivée à New York en 1960, celle de John Cage et de La Monte Young. De Cage, il avait lu Silence, ouvrage-étalon déclencheur de bon nombre d’expériences au début des années 60. La correspondance que John Cale a engagée avec le compositeur et la performance qu’il a exécutée au piano à ses côtés, les 18 heures et 40 minutes de relais sur les Vexations d’Érik Satie en 1963, le confortent dans ses impulsions initiales, libres et éclatées. Mais c’est bien La Monte Young, « archétype d’une sensibilité purement américaine », qui s’affirme comme son influence majeure au même titre que Marcel Duchamp, comme il le formule dans sa remarquable Autobiographie. Le Trio pour Violons de 1958, œuvre rare et fondatrice de la musique minimale, le marque profondément ; flatté de voir ce jeune homme étudiant en musique classique faire le voyage du Pays de Galles aux Etats-Unis en passant par Londres pour le rencontrer, le compositeur n’hésite pas à l’intégrer à une formation composée de lui-même, de son épouse, Marian Zazeela, Tony Conrad et Terry Riley, avec parfois l’apport d’Angus MacLise et du mathématicien Dennis Johnson. Les expériences menées au sein du Theatre of Eternal Music et du Dream Syndicate – deux voix, deux violons et un violon alto – confrontent le jeune Gallois aux possibilités de l’électrification.
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On le sait, une autre rencontre est décisive, celle d’un jeune songwriter de 22 ans, Lou Reed, avec lequel John Cale fonde The Velvet Underground. Ce qui intéressant c’est de constater dans la relation entre les deux hommes, alors qu’on a tendance à les opposer, à quel point ils sont en capacité d’inverser leurs rôles : pop song délicate et avant-garde électrique, dandysme et perversité, l’un entraine l’autre et vice versa, les deux conduisant ensemble leur étrange créature vers des sommets avec la volonté de bousculer l’ordre rock’n’roll établi. Il est amusant de signaler que le modèle pour John Cale du songwriter ultime n’est autre que Ray Davies des Kinks, qui offre un écho familier à sa culture britannique d’une forme possible de raffinement. Lui qui résiste au folk épuré ne rechigne pas à magnifier l’écriture pop sous des effets divers empruntés aux expérimentations électro-acoustiques, les feedbacks notamment qu’il développe à l’envi avec son violon. Aujourd’hui encore, il affirme son amour des mots de Reed et n’hésite pas dans son Autobiographie à révéler quelques regrets : ce sentiment de quelque chose d’inaccompli et surtout l’idée que le meilleur restait à produire.
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Les carrières solos de John Cale et Lou Reed confirment ce sentiment. Tous deux avançaient dans des directions voisines, oscillant entre radicalité sonique et sublime mélodique et se rejoignent volontiers à distance quand ils publient chacun un chef d’œuvre en 1973, Paris 1919 pour John Cale et Berlin pour Lou Reed, créant inconsciemment l’axe New York-Paris-Berlin, dans le sens – inversé – d’une géographie occidentale universelle. Il est évident qu’il serait réducteur de résumer la carrière de John Cale à ce seul chef d’œuvre – maudit en l’occurrence, puisque rapidement retiré du marché par sa maison de disque, Reprise – ; au cours des 70’s, marqués par des allers-retours entre l’Europe et les Etats-Unis, ils multiplient les aventures discographiques exceptionnelles, installant progressivement une œuvre à la lecture complexe, aux détours multiples, mais avec une extrême cohérence quand il s’agit de faire reculer les limites de la pop. Il rejoint en cela d’autres pionniers du genre, dont ses amis Kevin Ayers et surtout Brian Eno. Tout comme ce dernier, il participe à tous les soubresauts esthétiques d’une époque en produisant les premiers albums séminaux des Stooges, du facétieux Jonathan Richman et de ses Modern Lovers et bien sûr de Patti Smith.
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Aujourd’hui, nul mythe pour John Cale. Juste une figure essentielle du rock qui a su créer des passerelles entre sa culture musicale classique, ses tentations avant-gardistes, et la culture pop de son temps.
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Aujourd’hui une poignée de pop songs magnifiques, notamment celles qu’il a écrites en solo, et dont on se délecte comme des modèles presque indépassables, Andalucia sur Paris 1919 ou I Keep a Close Watch sur Helen of Troy.
Aujourd’hui, un être rebelle et extraordinaire showman, cheval noble, élégant et fougueux, qui ne rechigne ni devant les obstacles, ni devant le feu.
JOHN CALE, en concert le 19 octobre à La Rodia à Besançon et le 3 novembre à La Laiterie à Strasbourg
Article publié dans Novo #16 (septembre-octobre 2011)
A Second of June, tentation pop
21 sept
Avec A Second of June, la mélodie prend bien des détours, parfois même obscurs, mais se révèle lumineuse. Le second album du groupe installe une forme d’immédiateté qui risque fort de le conduire vers les sommets.
Un groupe ne nait pas forcément d’une évidence, et si Grégory Peltier et Olivier Stula se sont croisés à la fac de lettres à Strasbourg et ont beaucoup parlé littérature et cinéma, ils écoutaient cependant des choses très différentes : de l’indie pop pour le premier, des groupes plus psychédéliques voire franchement krautrock pour le second ; de fait, Grégory écrivait des chansons et Olivier expérimentait dans son studio d’étudiant les possibilités de ses synthétiseurs, délaissant une basse qu’il pratiquait pourtant depuis l’adolescence. L’écriture de la B.O. d’un court métrage les amène à rapprocher leurs points de vue, et à franchir le pas : ils fondent A Second of June. Dès lors, Grégory soumet un disque avec ses démos à Olivier qui repère et isole un certain nombre de titres, lesquels vont alimenter un premier album publié en 2009 sur le label du collectif Kim. À la réécoute aujourd’hui, on sent que l’esthétique du groupe est déjà clairement posée, sur la base d’influences très diverses : les groupes de la Factory ou des chez 4AD, mais aussi certains groupes Creation du début des années 90. « J’ai une écoute douloureuse, parfois amusée, de ce premier enregistrement », nous confie Olivier. « Surtout, ça me permet de me souvenir des conditions d’enregistrement elles-mêmes. » « Ce qui parfois, poursuit Grégory, compte autant voire plus que la musique elle-même. » Ils insistent tous deux sur la nécessité de comprendre que le désir de faire de la musique ensemble l’emportait sur toute autre forme de considération, et que la dimension qui a pu être perçue comme froide dans les compositions était tout à fait fortuite ; en tout cas, elle n’était pas une voie d’exploration délibérée. « On cherchait des solutions en termes de son, et cette approche 80’s s’est imposée comme l’une des solutions possibles, mais là rien de prémédité, aucun calcul de notre part. » Il est vrai aujourd’hui, plus encore sur Psychodrama que sur le premier album, qu’ils semblent assumer pleinement cette orientation qui les conduit, avec l’apport d’Elsa Lion aux claviers et Josh Muller à la batterie, à chercher la pop là où elle se révèle comme une tentation irrépressible, y compris dans le post-punk. Il paraît étonnant d’écouter certains titres de Modern English ou Orange Juice, et de percevoir une forme de réminiscence inconsciente chez A Second of June, loin de tout mimétisme. L’album est sorti au printemps chez Herzfeld, mais il a vécu une belle vie sur nos platines tout l’été, y compris en voiture. La qualité mélodique des titres se révélant un peu plus à chaque écoute – pour autant de hits en puissance –, Psychodrama s’impose déjà comme un classique.
Showcase le 13 octobre chez Colette à Paris ; publication du 33T en coproduction Herzfeld / Specific avec release party le 25 novembre aux Trinitaires, à Metz ; participation à la compilation Terres Neuves avec Malka Spigel, Mark Eitzel, Richard Pinhas, etc.
Article paru dans Novo #16 (septembre-octobre 2011)
Cannes 2011, accréditation jaune !
22 mai
Cannes 2011 : arrivée le 19 mai, retour le 21. C’est tout bête, mais c’était mon premier Cannes et ça fait vraiment plaisir d’y avoir été accrédité pour Novo (merci Olivier !). Pour l’anecdote, les accréditations presse se hiérarchisent par couleurs, comme pour les ceintures de judo : la jaune moins forte que la bleue et la rose. Et l“atout majeur”, la blanche… Objectif déclaré : la blanche pour l’édition… 2023 ? 2041 ? Au programme, Sur la planche de Leila Kilani, les courts de la Quinzaine des Réalisateurs, parmi lesquels Bielutine dans le jardin du temps de Clément Cogitore, et Les Géants de Bouli Lanners.
Norwegian Wood de Tran Anh Hung
25 avr
Il est toujours déconcertant de devoir se justifier. “On ne te voit que très rarement dans les projections de presse. Une affection particulière pour Tran Anh Hung ? As-tu lu le roman de Haruki Murakami ?”, m’interroge un confrère journaliste avant la projection du film au Star saint-Exupéry. Ni l’un ni l’autre, serai-je tenté de lui répondre, mais je m’abstiens. Comment expliquer que le cinéma se vit aussi à l’instinct et naturellement au coup de cœur : une image, une citation, nous incitent plus que tous les discours. Là, en l’occurrence, c’est la musique – une fois de plus – qui me sert d’entrée : le titre des Beatles, Norwegian Wood, et la bande-son signée Jonny Greenwood, le guitariste de Radiohead.
À quelques exceptions près, le cinéma asiatique n’est pas celui que j’affectionne le plus, notamment quand il prend des détours particulièrement maniérés, comme c’est le cas avec Wong Kar-wai. J’avais détesté In The Mood for Love, exercice de style vain d’un provincial qui ne voyait la capitale Antonioni qu’en rêve et naturellement de très loin. Je peux l’avouer, j’ai eu d’emblée des craintes de m’être laissé embarqué dans une aventure similaire, la présence sur Norwegian Wood de Mark Lee Ping-bin, le directeur de la photographie de In The Mood, ne me rassurant guère sur les intentions esthétisantes du film. Et pourtant, rapidement, je me suis laissé émouvoir par l’écart qui se creusait entre la beauté des images et la trivialité du propos, le tout sur fond de drame absolu. De la manière on passait au maniérisme, ce qui correspond pour moi au stade le plus raffiné de la création. Pour l’instant, on passera sous silence les méandres d’un récit tortueux qui, même s’il peut paraître prévisible par moments, n’en ouvre pas moins des voies narratives nouvelles, nous plongeant dans la plus profonde mélancolie de l’instant.
À l’image de Watanabe, interprété par Kenichi Matsuyama étonnant de sobriété, on se prend à les aimer toutes, la sublime Naoko (Rinko Kikuchi) bien sûr, Midori (Kiko Mizuhara), Reiko Ishida (Reika Kirishima) et même Hatsumi (Eriko Hatsune), la ravissante compagne du ténébreux Nagasawa (Tesuji Tamayama).
Le travail musical de Jonny Greenwood sur la base de boucles de guitares samplés accompagne à merveille le personnage de Watanabe dans son itinéraire sentimental naissant jusqu’à la maturité des décisions qu’il est amené à prendre, y compris malgré lui. Mais la surprise vient de l’utilisation par Tran Anh Hung de la musique de Can à plusieurs reprises. La présence du chanteur japonais Damo Suzuki au sein de la célèbre formation allemande – ce qui n’est pas le cas sur le magnifique Mary, Mary So Contrary interprété par Malcolm Mooney – est-elle un argument supplémentaire pour ce choix musical audacieux ? À moins que ça ne soit le lointain souvenir de Deep End de Jerzy Skolimowski, pour lequel Can a signé son Mother Sky ? Nous croisons Tran Anh Hung demain au Star dans le cadre d’une interview pour Novo. Nous ne manquerons pas de lui poser la question…
Ida Tursic & Wilfried Mille à Dole #2
14 mar
Vous aviez aimé la première image signée Ida Tursic & Wilfried Mille publiée sur ce blog. En voici une seconde, intitulée Silver Girl. Le catalogue de l’exposition est annoncé aux Presses du Réel. Article à venir dans Novo #13 qui sort ces jours-ci…













