Anthony Braxton, la pensée la plus haute

De tout temps, Anthony Braxton se pose en figure libre, jetant des passerelles entre jazz et musique contemporaine. Sa venue à Strasbourg dans le cadre de Jazzdor et de Musica constitue l’un des événements de la rentrée.

mots&sons_AnthonyBraxtonDans le domaine du jazz, Anthony Braxton entretient la controverse depuis qu’à la fin des années 70 et au début des années 80, ses enregistrements ont manifesté chez lui un intérêt grandissant pour la musique contemporaine, celles de Arnold Schoenberg, Karlheinz Stockhausen et naturellement de John Cage. Tout dans le parcours de ce musicien de Chicago l’incitait à prendre une telle orientation : sa contribution dès 1966 à l’AACM (Association for the Advancement of Creative Musicians), la création d’un trio jusqu’alors inédit, saxophone-violon-trompette, l’enregistrement du premier disque solo de l’histoire du jazz en 1968, For Alto, puis ses prises de position très affirmées sur l’expérimentation d’un jazz nouveau, annonçaient déjà l’émergence d’un artiste non-conformiste, voire franchement iconoclaste. Conscient de la nécessité de polyvalence que les bouleversements de son temps imposent aux musiciens, il valorise le saxophone alto, mais ne néglige pas les autres instruments à vent, maintient la clarinette – son premier instrument – et intègre les flûtes à son parc d’instruments personnel.

Avec des allers et retours entre l’Europe – Paris, où il s’installe au début des années 70 – et les États-Unis, Braxton confronte directement sa pratique à d’autres formes esthétiques et participe au bouillonnement intellectuel d’une période instable. Avec une aisance déconcertante, il évolue dans tous les registres du jazz, la composition et l’improvisation, conscient qu’il faut s’appuyer sur la tradition pour pouvoir esquisser les avant-gardes de demain. Le quartet qu’il constitue dès 1984 avec Marilyn Crispell au piano, Mark Dresser à la contrebasse et Gerry Hemingway aux percussions reste l’une des formations les plus marquantes de son époque. De nombreux enregistrements témoignent de la créativité de cet ensemble original.

Avec un crédo qui est « le challenge de la créativité est d’aller au-delà de la pensée la plus haute à laquelle tu peux t’attacher », son influence sur les jazzmen émérites de notre temps – John Zorn par exemple – n’est plus à démontrer. Aujourd’hui, c’est en compagnie d’une poignée de trentenaires très motivés, dont certains partenaires privilégiés de longue date – le trompettiste Taylor Ho Bynum, la violoniste Jessica Pavone, la guitariste Mary Halvorson, le tubiste Jay Rozen, le contebassiste Carl Testa et le percussionniste Aaron Siegel – qu’il transmet sa vision d’une musique ouverte, avec une énergie et une conviction demeurées intactes.

Anthony Braxton Septet, un concert présenté par Pôle Sud, Jazzdor et Musica le 7 octobre à la Cité de la Musique et de la Danse, à Strasbourg
www.pole-sud.fr

Article paru dans Novo #10 (septembre-novembre 2010)

Un nouveau polaroïd de Mathieu Wernert à La Boutique

Le mots&sons_MathieuWernert_Pola_LaBoutique_AylineOlukman11 avril dernier, Mathieu Wernert réalisait un polaroïd à l’extérieur de La Boutique.

Aujourd’hui, à l’occasion de l’exposition d’Ayline Olukman, il en a réalisé un second. L’idée se fait jour d’une exposition de ses polaroïds à La Boutique.

Sur la photo l’affiche de l’exposition Where The Summer Goes d’Ayline Olukman, dont le vernissage a lieu demain, à 18h30 à La Boutique au 10, rue Ste Hélène.

C’est assez plaisant de voir qu’une œuvre d’une artiste peut en inspirer une autre, et ainsi de suite…

Notebook for Arto Lindsay

Il n’est pas évident de retracer le parcours d’Arto Lindsay, le guitariste généreux qui a participé aux projets jazz les plus avant-gardistes depuis la fin des années 70. Une tentative cependant en quatre morceaux choisis.

Egomaniac’s Kiss

Il est sans doute l’un des membres éminents de la scène no wave new-yorkaise. En tant que fondateur du trio DNA, Arto Lindsay impose ses stridences aux côtés d’Ikue Mori à la batterie et Robin Crutchfield aux claviers sur la célèbre compilation No New York, initiée et produite par Brian Eno en 1978. Outre le fait qu’elle révèle cette scène au monde entier, cette sélection de quatre groupes – Contortions, Teenage Jesus and the Jerks et Mars – publiant chacun quatre morceaux a un impact considérable sur les artistes des années 80, parmi lesquels les chefs de file Sonic Youth et Blonde Redhead – dont le nom est justement emprunté à un morceau de DNA. Ce groupe formé fin 77 n’a sorti qu’une poignée de singles et fait des apparitions, notamment sur les compilations des Disques du Crépuscule, mais il reste emblématique d’une génération d’artistes pop en rupture, prêts à en découdre d’un point de vue sonique, qui privilégient les formes courtes, extrêmes et sensibles. Arto Lindsay, à la maigreur effrayante, s’impose comme une figure incontournable, dont le jeu de guitare évacue le groove – ou le décompose en fragments épars – pour atteindre une forme de noirceur expressive et reconnaissable entre mille.

Incident on South Street

Au début des années 80, Arto Lindsay rejoint les Lounge Lizards des frères John et Evan Lurie, et enregistre à leurs côtés un album marquant. L’album produit par Theo Macero fait la part belle au jazz traditionnel, tout en lui ouvrant des voies nouvelles. Pour l’occasion, il associe sa guitare – pour des (non-)soli décapants – à la batterie d’un autre artiste pop d’exception, le batteur Anton Fier, connu pour sa contribution au premier album des Feelies. Souvenons-nous, les bien nommés Crazy Rhythms ! À ses côtés, il participe également aux trois enregistrements des Golden Palominos, entre 1982 et 1986, une super-formation à géométrie variable qui a compris des participations exceptionnelles de Fred Frith, Bill Laswell, John Zorn, mais aussi Carla Bley, Richard Thompson, Peter Blegvad et même John Lydon, pour des résultats parfois inégaux. Certains de ces musiciens avec lesquels il joue sur ses projets d’envergure vont constituer les membres d’un réseau fidèle : John Zorn notamment, l’associe à ses reprises de Ennio Morricone, ou des pièces avant-gardistes telle que Spillane – dont Arto Lindsay signe le texte – ou l’exigeant Locus Solus.

Beija me

Comme bon nombre d’artistes new-yorkais, Arto Lindsay explore le funk blanc, dans une version décharnée, mais non dénuée de sensualité, marchant sur les traces des Talking Heads dès les premiers enregistrements des Ambitious Lovers, un projet personnel qu’il développe avec le clavier Peter Scherer. À la fin des années 80, il se rapproche de Caetano Veloso – dont il produit le sublime Estrangeiro –, et n’hésite pas à placer quelques ballades brésiliennes, y compris sur Der Mann im Fahrstuhl, la pièce que compose Heiner Goebbels sur un texte de Heiner Müller. Lui, qui est né aux Etats-Unis, mais qui a grandi au Brésil, devient l’un des producteurs les plus appréciés dans le pays, au même titre que David Byrne, qui manifeste les mêmes affections musicales et avec lequel il collabore régulièrement. « Le Brésil était proche. Il me semble naturel d’écouter et d’aimer tout type de musique, les Beatles, le folk jusqu’à John Cage. C’est sans doute pour cela que je suis ce que je suis. », affirme-t-il avec emphase en introduction de son album Noon Chili en 1997, non sans faire un joli clin d’œil aux Os Mutantes, dont l’esprit d’ouverture et d’aventure constitue un modèle pas si éloigné

Neural Highways

Malgré une suite d’enregistrements de chansons jazz, qui nous font apprécier la dimension câline d’une voix feutrée – très loin de l’éructation des débuts –, Arto Lindsay ne semble pas assagi pour autant. En témoigne cet enregistrement de l’automne dernier, avec le guitariste Marc Ribot, le rappeur Mike Ladd et le producteur Seb El Zin, sous le nom d’Anarchist Republic of Bzzz : toute la force subversive, voire crypto-terroriste, de l’esprit no wave s’y trouve concentrée, les guitaristes dressant une muraille de barbelés soniques autour de la parole acide, avec un phrasé typically “spoken word” du rappeur. La compression est telle qu’on se trouve plongé au cœur du New York de la fin des années 70, à cette époque où les cultures se mêlaient, rock, hip hop, arts graphiques – superbe pochette signée Kiki Picasso, dans le plus pur style Bazooka – et politique. Ce n’est sans doute pas un hasard si Arto Lindsay retrouve le guitariste Jean-François Pauvros pour un dialogue qui s’annonce particulièrement mordant. Les deux hommes se connaissent bien, ont déjà enregistré ensemble en 1985 sur le disque Le Grand Amour, avec Terry Day et Ted Milton. Et nul autre, en France n’a su apporter meilleure réponse continentale aux groupes new-yorkais de l’époque, si ce n’est Jean-François Pauvros au sein de Catalogue, avec le trompettiste Jac Berrocal.

Article à paraître dans Novo #9

Arto Lindsay et Jean-François Pauvros, le samedi 28 août au Noumatrouff dans le cadre du festival météo / météo, festival du 12-28 août, à Mulhouse
www.festival-meteo.fr

mots&sons_ArtoLindsay

Photo : Julia Gorton