Patti Smith, Amour Suprême
2 oct
Il est évident que Patti Smith doit en grande partie sa reconnaissance à son parcours musical – fugace, mais flamboyant ! –, mais il serait bien dommage d’occulter l’extraordinaire écrivain et poète. Certains de ses ouvrages ont fait l’objet de traductions françaises, des écrits en prose dans les années 70, Corps de Plane réédité chez Tristram ou le célèbre Babel, recueil de textes entre 1974 et 1978, publié chez Christian Bourgois.
D’autres ouvrages révèlent une pratique sensible, quasi mystique, de la photographie, comme Charleville ou Statues, construits autour de son attachement profond pour Arthur Rimbaud, mais aussi James Joyce, Virginia Woolf, Fernando Pessoa, Luis Borges et bien d’autres. Tout récemment, Présages d’Innocence, également publié chez Christian Bourgois, atteste d’une pratique poétique sensible qui s’inscrit dans la longue tradition de la littérature anglo-saxonne.
Il faut dire que les livres ont toujours fait partie de sa vie. Dans Just Kids, la sublime autobiographie qu’elle publie conjointement aux Etats-Unis et en France, chez Denöel, elle rappelle que cet amour des livres date de sa plus tendre enfance. « Assise aux pieds de ma mère, je la regardais boire du café et fumer, un livre sur les genoux. Sa concentration m’intriguait. […] J’aimais regarder ses livres, palper leurs pages et soulever le papier de soie qui protégeait leur frontispice. Lorsqu’elle découvrit que j’avais caché son exemplaire rouge sombre du Livre des martyrs de Foxe sous mon oreiller dans l’espoir d’absorber sa signification, elle me fit asseoir à une table et s’attela à la tâche laborieuse de m’apprendre à lire. »
La petite Patti apprend vite, et dévore les livres – « J’étais complètement éprise des livres. Je voulais les lire tous, et ceux que je lisais généraient de nouveaux désirs. » Plus tard, un fac-similé des Chants de l’Innocence et de l’expérience de William Blake rejoint ses trésors personnels – « Son nom est ton nom / Car il s’est nommé lui-même Agneau » –, mais l’ouvrage qu’elle ne quitte plus est son édition en français des llluminations d’Arthur Rimbaud.
« Un pas de toi, c’est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche. »
Arthur Rimbaud, À une raison
Patti Smith a déclaré récemment que dans sa vie, elle avait entretenu des relations amoureuses avec plusieurs hommes, dont une sérieuse, fidèle et indéfectible, avec Arthur Rimbaud. « Il détenait les clefs d’un langage mystique, écrit-elle, que je dévorais même lorsque je ne pouvais le déchiffrer tout à fait. » L’autre homme dont il est question dans Just Kids, n’est autre que le célèbre photographe Robert Mapplethorpe, qu’elle rencontre très jeune et avec qui elle vit à la fois ses premiers émois sentimentaux et ses premières tentatives créatives, le dessin d’abord et l’écriture. À la lecture de son récit, on découvre deux artistes à part entière qui ne se posent guère la question de la création, mais qui créent en permanence, avec cette approche médiumnique qui les connecte l’un à l’autre et à leur environnement culturel immédiat : l’appartement qu’ils partagent est l’objet de constants réaménagements, des dessins, des collages sont produits avec une frénésie qui finit par révéler chez Mapplethorpe sa part de tourment. La religion, le sexe inspirent des pièces de plus en plus complexes, avec cette part de trivialité presque morbide qui rompt avec l’insouciance ambiante ; tel un dandy, Robert renoue avec la tradition visuelle du XIXe siècle et anticipe les développements androgynes à venir. Michel-Ange, William Blake, Walt Whitman, Oscar Wilde, Jean Genet, Jean Cocteau, Lotte Lenya, Jackson Pollock, Bob Dylan, John Coltrane, Pier Paolo Pasolini, Jean-Luc Godard, John Lennon, les Rolling Stones ou Tim Buckley alimentent leur réflexion artistique à tous les deux, mais Robert s’émancipe, se découvre une autre sexualité, ce qui n’est pas sans troubler Patti. La séparation est inéluctable, mais l’affection demeure…
« Oh, prends-les en photo, a dit la femme à son mari un peu perplexe. Je suis sûr que c’est des artistes. Peut-être qu’ils seront quelqu’un, un jour.
- Arrête ton charre. C’est rien que des gamins. »
Il est amusant de constater que le rock fait partie de la vie de Patti, mais pas plus ni moins que pour les jeunes gens de sa génération. Il y a pourtant cet instant où elle découvre Jim Morrison sur scène au Fillmore East et ce sentiment étrange d’avoir la capacité, malgré le mythe naissant, d’en faire autant. L’un de ses amis, Ed Hansen, pressent l’attirance nouvelle ; il lui apporte un disque des Byrds, So You Want to Be a Rock’n’roll Star.
« So you want to be a rock and roll star? / Then listen now to what I say. / Just get an electric guitar /
Then take some time / And learn how to play. »
(Ainsi, tu veux devenir une rock’n’roll star ? Alors, écoute ce que je dis :
prends une guitare électrique, prends un peu de temps et apprends à en jouer)
The Byrds, So You Want to Be a Rock’n’roll Star
Dès lors, le récit s’attache à de nouvelles rencontres, à l’époque où elle vit au Chelsea Hotel : Todd Rundgren, Roger McGuinn des Byrds justement, Edie Sedgwick, les membres du Velvet Underground, Jim Carroll, Bob Dylan – qui lui accorde sa guitare –, Sam Shepard, alors membre des Holy Modal Rounders, Allen Lanier de Blue Öyster Cult – un groupe pour lequel elle écrit des paroles de chansons –, Allen Ginsberg et Lenny Kaye, critique et futur guitariste de son groupe… Malheureusement, on change de période et les disparitions s’enchaînent, celles de John Coltrane, Brian Jones, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Edie Sedgwick, Jim Morrison, John Lennon et finalement, bien plus tard, celle de Robert Mapplethorpe lui-même, alors que Patti Smith a connu la célébrité et qu’elle vit sa retraite artistique au côté de Fred ‘Sonic’ Smith, l’ex-guitariste du MC5. Les pages qu’elle consacre, au début du livre et à la fin, à l’annonce du décès de son compagnon céleste constituent des instants d’émotion pure, silencieux comme une prière intérieure, simplement ponctués par le chant lointain de Maria Callas :
« Vissi d’arte, vissi d’amore, non feci mai male ad anima viva ! »
(Je vivais pour l’art, je vivais pour l’amour et n’ai jamais fait de mal à quiconque !)
Puccini, Tosca Acte 2
Article à paraître dans Zut ! #7 (automne 2010) ;
à lire La Prière Silencieuse, article paru dans Novo #10 (septembre 2010)
Patti Smith, Just Kids, Denoël, sortie le 14 octobre
Dédicace et rencontre le 19 octobre à 17h30 à La Librairie Kléber.
La Ville de Strasbourg et la Librairie Kléber vous invitent à une soirée avec Patti Smith. Lectures, musique, chansons à partir de 20h à la Cité de la musique et de la danse (entrée libre dans la limite des places disponibles).
Info de dernière minute : malgré les grèves annoncées, Patti Smith maintient sa venue à Strasbourg.
The Smiths & Jean Cocteau
9 juil
Une image qui garde toute sa force d’évocation. Un ré-emploi magnifique : Jean Marais dans Orphée de Jean Cocteau pour le single This Charming Man des Smiths. L’un des artefacts parmi d’autres qu’on retrouve sur le blog Gold Mine Trash, en complément d’un autre blog passionnant Songs from under the floorboards (baptisé ainsi d’après le groupe Magazine d’Howard Devoto).
Adolpho G. Arrietta : “La fille c’est moi !”
3 déc
Rétrospective Adolpho G. Arrietta à EntreVues, avec la présence du réalisateur sur le plateau de flux4, en compagnie de Caroline Loeb, son actrice dans Flammes, le mardi 1er décembre. On évoque ensemble son travail, qui plutôt que de le confronter au réel comme bien des cinéastes de sa génération le conduit à une approche onirique. Avec des réalisations qui poussent à une forme de rêverie éveillée, il s’inspire autant du cinéma de Jean Cocteau que de celui Luis Buñuel des débuts, tout en payant son tribut au cinéma muet de Friedrich Wilhelm Murnau.
Dans Flammes, au début du film, le père dit à sa fille qui vient de faire un cauchemar : « Tu as rêvé et un morceau de ton rêve s’est collé à la vitre. »
J’interroge Adolpho : « Finalement, pour vous, le cinéma n’est-ce pas cela, un morceau de rêve qui se colle sur la pellicule ? » Il me répond que c’est effectivement « une belle image ».
Durant l’entretien, il est hilare, tel un gamin qui fait de mauvaises blagues en douce. Il laisse souvent Caroline répondre à sa place. Il n’en reste pas moins désarmant de sincérité, dès qu’il est question de ses films. Il insiste sur la différence qu’il voit entre Pointilly et Flammes, deux films qui évoquent la relation père / fille : dans le second, la fille va au bout de son fantasme.
À l’issue de la projection du soir, un spectateur presque indélicat lui demande :
« Dans ces films, vous êtes le père ? »
« Ah non !, répond-il presque avec gravité. Moi, je suis la fille ! »








