What is Life? George Harrison is Life

mots&sons_AstridKirchherr_GeorgeHarrisonAu cours de la première partie de Living In The Material World, le documentaire que Martin Scorsese consacre à George Harrison, on sent comme une vraie frustration : oui, nous avons vu les Anthologies des Beatles et la redite en devient presque gênante. Naturellement, le réalisateur américain s’attache à la figure de celui qui était considéré comme le plus timide, the quiet one, à côté du bouillonnant John Lennon, du séduisant Paul McCartney et du facétieux Ringo Starr, mais il semble en difficulté quand il s’agit de le positionner seul dans son parcours.

Après, inutile de blâmer Scorsese : comment réduire l’époque où George was a fab ? On redécouvre alors combien il était difficile pour lui de se frayer un chemin à l’ombre des immenses songwriters qui l’entouraient. Et pourtant, ses chansons gagnent en intensité, parfois en cynisme (comme pour Taxman sur Revolver) et elles trouvent leur place au sein des albums à partir de 1965-66. Parfois, elles constituent des sommets comme If I needed someone, une merveille de maturité pop sur Rubber Soul. Le documentaire aurait peut-être pu s’attarder sur ces sessions d’enregistrements à Bombay qui aboutissent à The Inner Light, face B de Lady Madonna, plutôt que nous ressasser encore une fois le détail de la rencontre avec le Maharishi.

Scorsese a alors le cul entre deux chaises, il ne sait plus où aller, obsédé par l’idée d’en dire trop ou pas assez, d’où des raccourcis qui finissent même par lasser. On finit par se dire que ce grand fan des Rolling Stones est dépassé par son sujet, contrairement à ce qui avait été le cas avec No Direction Home, consacré à Bob Dylan. Puis, les choses finissent par s’éclairer avec bonheur – Here comes the sun –, notamment quand il aborde la question de la fin des Beatles et les premiers instants de la carrière solo de George. Celui qui avait fini par admettre qu’il ne serait pas membre du groupe éternellement, voyait dans l’émancipation la possibilité non seulement de publier la masse des chansons écartées par les trois autres mais encore d’affirmer une position nouvelle, renforcée. La sortie d’All Things Must Pass, sous la forme d’un triple album, a occulté le Plastic Ono Band de John au point d’agacer beaucoup ce dernier, et Paul McCartney ; elle affirme l’existence d’un artiste arrivé au sommet de sa créativité. Ce que nous confirme le témoignage de Phil Spector, visiblemement encore sous le charme plus de quarante après.

La deuxième partie du documentaire nous renvoie à tout ce qu’on aime de la figure complexe de George : ses contradictions, son ambigüité, son extrême fragilité. On en arrive à se poser la question de savoir à quel moment il exprime le moindre bonheur. Puis, on explore les contours de cette figure duelle, cet homme étonnamment visionnaire, à l’humour cinglant, souriant mais grave, jugé adorable par les uns, plus méchant par les autres – Mojo révèle ce mois-ci que Lauren Bacall avait décrété qu’il était the mean one, après une courte entrevue dans les locaux d’Apple Corps à Londres –, en tout cas préoccupé par l’évolution désastreuse de son temps.

Au final, on se laisse transporter par les témoignages très touchants de ses amis, Eric Clapton, Tom Petty, Eric Idle et Terry Gilliam (des Monty Pythons dont il a produit La Vie de Brian), et par le portrait sensible que dresse de lui sa dernière compagne, Olivia, qui a livré à Scorsese des documents souvent intimes. On ne peut s’empêcher d’être saisi par l’extrême émotion de Ringo Starr à l’évocation des derniers instants. Une émotion qui se prolonge bien au-delà de la projection des 3h30 du documentaire, confirmant ainsi, et c’est là sans doute le vrai mérite de Scorsese, tout l’attachement qu’on porte au plus singulier des Beatles.

Living In The Material World, Double DVD ou Blu-Ray Disc, Warner Home Cinema

mots&sons_AstridKirchherr_GeorgeHarrison_JohnLennonL’image du film : une photo prise par Astrid Kirchherr dans l’atelier de Stuart Sutcliffe, le 5ème Beatle décédé d’une hémorragie cérébrale le 10 avril 1962. John Lennon, très marqué par la disparition de son ami, se rend chez Astrid et demande à voir l’atelier. La photo de lui, assis sur une chaise, en dit long sur son désespoir. George Harrison, inquiet, le rejoint et la photo suivante les montre tous les deux confrontés au vide, à la mort. Il serait intéressant d’écrire l’histoire des Beatles sous l’angle des disparitions successives : la mère de Paul qui décède alors que le futur bassiste n’a que 14 ans, la mère de John, Julia, qui meurt accidentellement alors que ce dernier n’a que 15 ans, Stuart Sutcliffe, Brian Epstein, sans oublier la disparition de John lui-même à 40 ans et George à 58 ans.
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À l’occasion de la sortie du film de Martin Scorsese, une sélection des meilleurs titres de George Harrison est programmée sur flux4 : If I needed someone, Taxman, Love you to, Within You Without You, The Inner Light, Only A Northern Song, While My Guitar Gently Weeps, I Me Mine, For You Blue, Here Comes The Sun, Here Comes The Sun, Something, My Sweet Lord, Wha-Wha, Isn’t It a Pity etc.

Sur flux4, playlist 03.2011

Quelques entrées remarquées dans la playlist de flux4 : Metronomy avec She Wants, un hit post-punk très mélodique, mais entêtant (mon Dieu, ce clavier en fin de morceau !), Radiohead avec le sublime Lotus Flower, le nouveau single des Strokes, Gil Scott-Heron remixé par Jamie XX, les révélations Breton et Suuns, PJ Harvey, Wire en très grande forme sur le dernier opus du groupe. A signaler l’apparition de Sug(r)cane, parmi les formations du label Chezkitokat (Metz, Luxembourg, Québec). D’autres groupes du label en programmation très prochainement… Je vous laisse découvrir cette liste de 30 morceaux, parmi les fortes rotations de la station… Le printemps s’annonce anguleux, tant mieux !

En bonus, L.A.* de The Fall, extrait de la merveilleuse réédition de This Nation’s Saving Grace chez Beggars Banquet (d’autres titres en prog dont Gut Of The Quantifier), Gary Gilmore’s Eyes des Adverts, à l’occasion de la sortie d’Un long silence de Mikal Gilmore et enfin Lady Grinning Soul de David Bowie, sur Aladdin Sane : morceau fétiche par excellence, petit privilège narcissique du programmateur…

Metronomy – She Wants
Radiohead – Lotus Flower
Gil Scott-Heron & Jamie XX – I’m New Here
Breton – Sharing Notes
PJ Harvey – On Battleship Hill
Suuns – Up Past The Nursery
The Strokes – Under Cover of Darkness
The Adverts – Gary Gimore’s Eyes
The Fall – L.A.
Wire – Smash
Philippe Poirier – Tractus
David Bowie – Lady Grinning Soul
The Pain of Being Pure At Heart – Smash
Anika – Yang Yang
The Go! Team – T.O.R.N.A.D.O
Deerhunter – Revival
Sug(r)cane – And If
Tame Impala – Remember Me
Zola Jesus – I Can Stand
Anna Calvi – Desire
Neon Indian –
Deadbeat Summer
Kisses –
People Can Do The Most Amazing
Girls – Heartbreaker
Gruff Rhys – Sensations In The Dark
Permanent Vacation – Zucker Hut
Unfair to Facts – What Should We Say When [Demo]
This Is The Hello Monster – Science
Cascadeur – Walker (Fortune Remix)
Deerhoof – Super Duper Rescue Heads!
Clinic – I’m Aware

*Sur ce titre, Mark E. Smith imite Damo Suzuki, le chanteur de Can, auquel il rend d’ailleurs hommage avec le titre I Am Damo Suzuki (également présent sous la forme d’une Demo Suzuki)

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No Hell at Xmas, James Brown chante Noël !

mots&sons_JamesBrown_Christmas_300Je déteste Noël, ça n’est pas une posture, mais j’ai toujours détesté Noël, même petit ! Je n’ai pas cru longtemps au Père Noël… Chez moi, déjà pas de cheminée ! Et je trouvais qu’il était bien pressé, le Père Noël, pour déposer ses cadeaux, alors que j’étais soit dans ma chambre, soit aux toilettes. Du coup, je n’ai découvert les plaisirs de cette fête que bien plus tard, mais tout en gardant une certaine méfiance, mêlée d’appréhension.

C’est avec la même défiance que j’aborde les disques de Noël, y compris ceux concoctés par mes artistes préférés. D’où ma réaction vive quand Mathieu W. me tend The Complete James Brown Christmas : le rejet est quasi immédiat ! L’argument Hip-O Select vient perturber le jugement hâtif. Ce label américain expert en rééditions et trouvailles inédites (cf. l’intégrale des singles James Brown, l’intégrale Chess de Chuck Berry, la réédition en cours des enregistrement Chess de Bo Diddley, les compilations des Supremes ou de Tammi Terrell, etc.) ne peut soumettre aux fans qu’une édition de qualité quand celle-ci se justifie pleinement.

Ici en l’occurrence, rien qui puisse satisfaire les hordes de crétins qui cheminent le long du “christkindelsmärik” (entendez, le “marché de l’enfant Christ”, plus communément appelé “marché de Noël”) à Strasbourg. C’est pure soul ! Quelques balades gentiment acidulées – on n’évitera guère les Lonely Christmas et autre Merry Christmas, I Love you de circonstance –, mais aussi et surtout des funk endiablés, enregistrés entre 1966 et 1970 ! C’est (no) hell at Xmas ! Black Xmas, man ! Un temps enneigé certes, mais un groove à te donner envie de te farcir la dinde… Santa Claus a intérêt à faire fissa, sinon il a vite fait de se faire ramoner la cheminée, pauv’ dude ! Grâce à James Brown, on va lui faire passer l’envie de nous sermonner plus longuement…

Extraits à écouter en rotation sur flux4

Hommage à John Lennon au Cinéma Star, avec flux4 et Herzfeld

mots&sons_Lennon_BeatlesIl nous arrive de vivre des expériences tout à fait inouïes : quand Flore Tournois du cinéma Star, à Strasbourg, m’a évoqué la possibilité de créer un événement pour la commémoration de la disparition de John Lennon, je ne supposais pas l’émotion de ce qui a suivi. Naturellement je pense radio et naturellement je pense concert hommage. Après que les choses se fassent aussi rapidement, et dans les meilleures conditions, dans les moindres de mes fantasmes, j’étais loin de me douter.

Mon John Lennon à moi, à Strasbourg, n’est autre que Jacques Speyser des Original Folks – il ferait assurément un excellent Paul McCartney –, et spontanément je me tourne vers lui pour lui soumettre l’idée d’une émission enregistrée dans les conditions live. Nous avons été tous deux animateurs à Tomawak, et ce passé radio commun nous lie forcément. En moins de trois jours, il me confirme la possibilité de monter une formation Herzfeld pour l’occasion. Si je regrette l’absence de Pierre Walther alias Spide, autre figure lennonienne du label, je suis ravi d’apprendre que Franck Marxer (des Original Folks et de Marxer), mais aussi Sarah Dinckel (de Romeo & Sarah) et Olivier Stula (de Second of June) nous rejoignent pour constituer les fab four d’un soir, sous l’appellation du Beatles Orchestra…

Pendant qu’ils répètent un certain nombre de morceaux – une set-list quasi idéale pour moi ! –, la question se pose des plateaux à créer : le but n’est pas forcément de constituer une table ronde d’experts, mais des personnes qui ont vécu une expérience particulière ou qui ont envie de formuler quelque chose sur John Lennon.

Là aussi, je constate que la chance nous accompagne au flux, comme ça a été le cas déjà à EntreVues et à maintes occasions : à l’issue de la projection du long métrage Nowhere Boy de Sam Taylor-Wood, sur l’adolescence de l’ex-Beatle assassiné, Jérôme Mallien, critique cinéma et journaliste aux Dernières Nouvelles d’Alsace, mais aussi Philippe Poirier, ex-Kat Onoma, qui vient de publier un album remarquable chez Herzfeld, Les Triangles Allongés, Jean-Luc Billing, complice de toutes nos années radio à RBS, Strasbourg Contact, Tomawak et Radio EuroDistrict (R.E.D.) se prêtent au jeu de l’interview spontanée.

Ces interventions sont entrecoupées d’intermèdes musicaux remarquables, qui montrent que le Beatles Orchestra a intégré ce qui fait l’essence même de l’écriture de John Lennon, ce lien entre pop mainstream et avant-garde poétique. C’est ce que me confirme un spectateur-auditeur, visiblement sous le charme à l’issue de l’émission : “J’écoute les Beatles depuis le primaire, et je peux vous dire que ces musiciens-là, présents ce soir, ont tout compris !”

La set-list :

Dear Prudence
Oh My Love
Across The Universe
Tomorrow Never Knows
Jealous Guy
Norwegian Wood

Un grand merci à Olivier Legras pour la mise en son en direct et le mix final. Je savais qu’il avait la capacité de tout faire en radio, je ne savais pas qu’il pouvait également sonoriser un groupe live. Décidément, ce garçon est plein de ressources.

Je vous invite à revivre ces instants sur flux4 ; voilà le lien vers l’émission :
Émission John Lennon au Cinéma Star, avec flux4 et Herzfeld
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Je rajouterai que rien n’est jamais innocent : cet anniversaire est double pour moi ; bien sûr, il y a la commémoration – la célébration, que sais-je ? – de cette disparition tragique, et en même temps la découverte de l’œuvre des Beatles résulte pour moi de cet événement dramatique. Je peux dater précisément l’achat de mon premier LP des fab four, le lendemain de la mort de John Lennon, donc le 9 décembre 1980. De manière frileuse, j’avais opté pour un disque sur laquelle ils arboraient de jolies cravates – seul critère du jour pour le néophyte que j’étais – et du coup, j’étais tombé sur Something New, un pressage allemand qui comprenait des extraits de A Hard Day’s Night et quelques compléments.

Les mois qui ont suivi ont été marqués par l’acquisition de la quasi intégralité des albums et d’une vraie affection pour le groupe qui n’a pas seulement changé ma vie, mais exposé clairement le cycle de la création artistique : primitivisme (prémices rock’n'roll), classicisme (période pop 1962-1965), maniérisme (1966-1968), déclin et mort (1969-70). Et quand on parle de déclin, quel déclin magnifique ! Abbey Road, tout de même. Cette classification en périodes distinctes m’a permis d’appréhender l’Histoire, l’histoire de la musique, l’Histoire de l’art, et de manière universelle l’évolution des cycles de la vie.
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Un dernier souvenir : une autre commémoration de la disparition de John Lennon, sans doute le 5ème anniversaire, donc en 1985. Ça se passe au Bandit ; des groupes se succèdent sur cette scène devenue mythique. Je ne pourrai plus les citer tous (il y avait parmi les Parisiens, ceux qui allaient devenir les Innocents). Ce que je sais, c’est que nous sommes au premier rang, avec Bruno Chibane, et qu’on n’en perd pas une miette !

(je ne sais qui a décidé d’entourer ma bobine dans ce document, dont on ne peut contester la portée hautement historique, mais ça n’est pas moi ! On reconnaît Bruno à ma gauche, donc sur la droite, bref sur la photo, et comme tout le monde connaît Bruno…).

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EntreVues 2010, journal de bord #5 : Benoît Grimalt, Virgil Vernier, Catherine Bizern

Depuis notre arrivée à EntreVues, je ne cessais de m’interroger sur le nom de Benoît Grimalt, le réalisateur de Not all fuels are the same. Son nom me semblait familier, je cherchais parmi les réalisateurs, mais je faisais fausse route. Il est l’auteur d’un petit livre sur Syd Barrett, le fondateur du Floyd, Do you know Syd Barrett?, publié chez Poursuite Éditions. Ce petit livre de photographies nous renseigne sur deux aspects de son travail : l’amour de la musique et de l’Angleterre. Son court métrage suit précisément la tournée d’un groupe de musiciens performers, très proches de la scène bruitiste improvisée, dans le pays de la pop.

Les images bucoliques de l’Angleterre tranchent nettement avec les stridences du groupe sur scène, et il en résulte une étrange carte postale sonore – l’approche photographique garde son importance –, mêlée de crispations soniques, extrêmes, et d’instantanés ruraux presque comiques. Benoît Grimalt adopte la posture du néophyte dans ce premier court métrage spontané, et bien qu’il s’en défende, la démarche est réfléchie ; elle pose la question de l’improvisation et de la maîtrise, pour un résultat très encourageant. Il nous a annoncé sur le plateau la volonté de suivre un groupe en tournée, tout en restant chez lui à Paris. Nous lui avons demandé de réaliser son Syd Barrett, loin du biopic, loin du documentaire traditionnel. Gageons qu’il ne s’attelle à la tâche un de ces jours !
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En accueillant Virgil Vernier en plateau pour son film Pandore, je fais de suite le lapsus, en parlant d’un court métrage de fiction ; le réalisateur rebondit gentiment sur cette petite erreur. Il est vrai qu’une dramaturgie s’installe autour de Mathieu, le physionomiste à l’entrée d’une boîte parisienne. Le dispositif qui a pour but de capter le réel brut – une caméra placée sur le trottoir d’en face pendant près d’une semaine, de 23h à 5h du matin – s’attache à de vrais personnages, le “physio”, les videurs et les visiteurs. Qu’on ne cherche pas à comprendre les critères d’entrée ; ils ne sont ni physiques – deux jolies filles se font refouler au début du film –, ni sexuels – garçons et filles logées à la même enseigne –, ni sociaux, ni même liés à un quelconque réseau – on a beau connaître le patron, on entre éventuellement, mais on n’est pas les bienvenus –, ni non plus liés à des questions de volume et de turn-over !

Les codes nous échappent, et ce qui semble inadmissible, et forcément très crispant, c’est ce culte de l’arbitraire. Mathieu gère les entrées à l’instinct dans l’instant ; la probabilité est infime, elle révèle une forme d’absurdité. Personne n’est épargné et ce qui semble encore moins admissible, c’est cette obstination masochiste à vouloir y entrer quand même. Le danger à le revoir, c’est de guetter, en sadique, cette capacité du “physio” à remballer les visiteurs avec des formes rhétoriques choc, rarement chic ! Les situations sont malheureusement révélatrices de l’évolution de notre temps – le cynisme est total, et une forme de désespoir latent s’installe sur la courte durée de la projection. Ce seuil prend une dimension métaphysique : les élus sont rares, mais le pire c’est qu’ils n’ont aucun mérite ; le juge – et souvent bourreau – sanctionne comme bon lui semble. Le plus amusant, c’est que le spectateur du film n’a qu’une seule certitude : lui-même n’entrera jamais dans la boîte ; seule la musique qu’il entend grâce au micro placée sur Mathieu lui offre la porte d’entrée d’un monde dont il est forcément exclu… Pandore est une très grande réussite, un film fascinant à bien des égards, comme une multitude de tableaux dont le clair-obscur n’empêche de s’attarder sur les réactions – la joie, le dépit, l’indifférence, la colère, l’indignation – des protagonistes de cette fable moderne…
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Dernier plateau flux4 de cette édition 2010 du festival international du film de Belfort : Catherine Bizern, la directrice artistique d’EntreVues. Elle s’est amusée durant toute notre présence à nous rappeler qu’elle souhaitait intervenir en radio – elle aime la radio, ça se sent physiquement à l’antenne – ; le rendez-vous était pris, elle devait intervenir en fin de festival. J’avais décidé de laisser Philippe Schweyer se charger d’un entretien spontané, comme il en a le secret. La rencontre radiophonique des deux était surprenante d’intimité, comme si l’objet radiophonique retrouvait toute sa vocation première : instant parlé, instant chuchoté, là au milieu du public, au cœur du festival. Un grand moment de radio, attachant – dont j’aurai souhaité m’extraire totalement pour en apprécier la portée à distance –, sobre et intelligent, comme la confirmation de l’existence d’un festival vrai, résistant, combatif, nécessaire…

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EntreVues 2010, journal de bord #4 : Coney Island de Marion Naccache

Lors de notre entretien en plateau avec F.J. Ossang, le réalisateur affirmait qu’il avait recommencé à tourner quand le siècle avait débuté, c’est-à-dire en 2006 – il l’avait déjà formulé dans un micro-trottoir avec Philippe Schweyer. Rappelant que les siècles ne débutent jamais à date fixe – tout comme les décennies d’ailleurs –, il restait cependant assez évasif concernant le moment fondateur du début du XXIe siècle. Pour nous, il reste évident qu’historiquement, il a débuté avec le 11-Septembre, mais il est vrai que culturellement la question reste posée. Je me la posais encore au moment de la projection de Fading d’Olivier Zabat, et là, la coïncidence d’un certain nombre d’événements, me fait penser que ce siècle a bien débuté, notamment avec la remise en cause des classifications cinématographiques… À EntreVues 2010, cette classification ne sert plus le spectateur. La plupart des films que je vois se situent dans un ailleurs, tant les documentaires imposent une dramaturgie, tant les fictions se laissent happer par une vocation documentaire.

Ce sentiment est confirmé à la vision de Coney Island de Marion Naccache. Je ne reviendrai pas sur les conditions savoureuses de notre rencontre avec cette jeune cinéaste française, elles sont exposées dans un autre billet, mais il est vrai que j’abordais son film avec une bienveillance initiale – celle-ci n’empêchait aucune forme d’objectivité –, et dès les premières images, je fus séduit. Il s’agissait pour elle de saisir les derniers instants d’exploitation du célèbre parc d’attraction proche de New-York, avec un dispositif simple : une caméra sur pied posée à des endroits précis pour des durées variables. Les événements se multiplient hors-champ, parfois de manière décadrée : des gens entrent dans le champ, en sortent indifféremment. On s’attarde sur les détails saisis de manière très spontanée, comme autant de motifs plastiques, dont on dé-contextualise visuellement la fonction narrative dans le plan : ici, la forme circulaire de la grande roue, les formes courbes du grand huit, les couleurs, le vert, l’orange, les figures floues qui traversent le champ au premier plan. Le plaisir visuel est constant, le regard est titillé de toutes parts.

On pense à Michael Snow, mais Marion Naccache nous rappelle l’importance de Frederick Wiseman, ainsi que celle de la photo américaine. « L’idée était de fabriquer un dispositif d’observation. Assez rapidement, le choix du plan fixe constituait, avec un cadre qui prenait en compte à la fois la dimension humaine et architecturale, un système d’observation qui permettait au spectateur de choisir les éléments qu’il avait envie de regarder.” Ce dispositif installe une mélancolie qui est sans doute liée à ce dernier été, mais qui vient aussi, d’après Marion, du “hiatus qui existe entre l’architecture de l’endroit et la façon qu’ont les gens de l’habiter.” Le décalage qui existe entre l’architecture des années 60 et la population très diversifiée, qui vient l’investir, provoque selon la durée des plans un profond sentiment de langueur, malgré l’extrême vitalité de l’instant.

Le son a son importance et l’on parcourt près d’un siècle de musique populaire avec des sons jazz, pop, salsa, hip hop, qui assurent le lien d’un plan à l’autre, comme si le temps n’avait plus d’importance, ni la géographie, dans un espace-monde intemporel. On comprend dès lors cette inscription sur un mur : Si Paris est la France, Coney Island est le monde. Du coup, on prend conscience avec Marion Naccache de la fin de ce monde, sans nostalgie ni jugement sur l’avenir, comme un simple constat distancié, plein de vérité et même de beauté. Je le disais en fin d’entretien avec elle, son Coney Island mérite d’être vu après Le Petit Fugitif (1953) de Morris Engel, comme s’il bouclait la boucle d’une forme de modernité, tout en annonçant de belles perspectives d’avenir. Oui, ce siècle a débuté culturellement, là tout récemment, et nous sommes pressés de le vivre…

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EntreVues 2010, journal de bord #3 : Fading d’Olivier Zabat

2 décembre – Le choc Fading d’Olivier Zabat !

mots&sons_Fading2Touché d’emblée par un poème de Czeslaw Milosz :

Qui veut dépeindre le monde dans toutes ses tonalités
Ne devrait jamais regarder le soleil de face
Ou il perdra le souvenir de ce qu’il a vu.
Seules resteront dans ses yeux des larmes brûlantes.
Qu’il s’agenouille et baisse son regard vers la terre.
Il y trouvera ce que nous avons perdu :
les étoiles et les roses, les crépuscules et les aubes.

Le réalisateur Olivier Zabat croise deux récits : un SDF se photographie avec son portable en déformant son visage percé et tatoué et pose la “question de la fictionnalisation de sa propre image” ; deux agents de sécurité, Marco et Verlisier effectuent leur ronde, identifient des signes lumineux, se mettent en quête d’une présence et plongent dans une forme d’angoisse qu’ils alimentent eux-mêmes de contours empreints de mysticisme. La charge plastique crée une forme de pesanteur, une tension particulière qui culmine dans une scène sublime : sur fond de musique baroque, nos vigiles entament une prière dans une petite chapelle.

À échanger avec Olivier Zabat en plateau, on mesure le malentendu qui peut naître de notre propre vision : là où je voyais un travail d’écriture, il me répond “improvisation” – ils ne jouent pas autre chose que ce qu’ils sont – ; là où je voyais une quête plastique, il me répond gentiment qu’il s’agit d’une “interprétation de [mon] regard”. Et pourtant, je continue de penser que malgré la légèreté du dispositif, les figures – celle du SDF, mais aussi et surtout celles des vigiles – apparaissent magnifiquement sculpturales dans un environnement d’une très grande sobriété.

La lumière joue un rôle essentiel tout au long du film : les tentatives clair-obscur, contrairement au baroque, n’ont pas pour vocation à marquer l’instantanéité, mais au contraire d’installer quelque chose sur la durée et peut-être d’insister sur les instants de passages. “Le film est une succession de passages”, nous confirme Olivier Zabat, tout en rappelant la neutralité du cadre. “On peut avoir le sentiment d’une esthétique qui est voulue, mais je cherche avant tout à être attentif à ce qu’il se passe et à restituer les choses de manière claire et relativement précise.”
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Le lendemain, nous poursuivons notre conversation de manière très cordiale, au petit-déjeuner à l’hôtel des Capucins. Je lui rappelle l’émotion éprouvée au moment de citation de Czeslaw Milosz, au tout début du film. “Oui, toute la différence est là ; alors qu’à Hollywood, on cherche Dieu en levant la tête et en regardant vers les nuages, Andreï Tarkovski, lui, le cherche en posant sa caméra vers le sol.” Je me suis souviens de ma perplexité à la lecture il y a de cela plus de vingt ans de cela du Temps Scellé, le livre-manifeste du célèbre auteur russe. Je ferai bien de le relire aujourd’hui…
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Interview intégrale à écouter sur flux4 ici
Son et photo : Olivier Legras

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EntreVues 2010, journal de bord #2

1 décembre – Magie du festival EntreVues : je prends mon petit déjeuner et fais le point sur les rencontres à venir. Je cherche Marion Naccache dans le guide du festival, me répétant à voix haute son nom en parcourant l’index : Marion Naccache, Marion… Et au moment où je découvre la photo de la réalisatrice, je lève la tête et prends conscience que la jeune femme à côté, qui est en train de me sourire avec un brin de malice dans le regard, n’est autre que… Marion Naccache.

Le rendez-vous est pris en plateau le lendemain pour parler de son film Coney Island (Last Summer)
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Premier choc du festival : Fissures d’Hicham Ayouch, la rencontre de trois personnes à Tanger, Abdesellem, un homme brisé qui sort de prison, Marcela (la sublime Marcela Moura), une brésilienne qui vit dans l’excès permanent, Noureddine, l’ami d’Abdesellem…

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Tous trois sont prêts à donner leur amour, mais vivent dans l’incapacité d’en recevoir en retour. Les scènes sont tournées au plus près des sentiments, avec un réalisme parfois cru, mais toujours avec une tendresse manifeste. Certains partis pris formels sont troublants comme cette scène d’intérieur où la tonalité rouge révèle la tension palpable entre les deux amants. On s’interroge sur cette capacité incroyable du réalisateur à faire se toucher les corps, et affirmer ainsi une double volonté : volonté de vie et de liberté.

Dans le film, on nous raconte une histoire d’amour impossible, mais on nous raconte aussi l’amitié profonde qui lie Abdesellem et Nourredine. Cette relation semble la plus difficile à tourner, les rapprochements et les séparations sont vécues avec plus d’intensité encore du fait des indécisions de Marcela. Et puis, il y a cette scène d’égorgement de mouton, à laquelle Abdesselem invite Marcela, forcant ainsi l’instant de partage. Comme dans certaines scènes baroques, la violence s’inscrit dans sa soudaineté, tranchant ainsi avec une autre forme de violence plus latente, récurrente, qui se manifeste tout au long du film.
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Abdesselem : Ce tableau, je peux le peindre avec mon zizi…
Marcela : C’est moi qui l’ai fait !
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Coïncidence : autre scène d’égorgement du mouton dans Kurdish Lover de Clarisse Hahn ; les bouts de viande sont découpés et distribués de la main à la main, comme le veut la tradition. Ce très beau long métrage documentaire est une plongée au cœur du Kurdistan, qu’on découvre dans toute sa complexité, entre archaïsme et modernité, entre pragmatisme et superstition.

En plateau, Clarisse Hahn s’insurge quand je lui parle d’une vision apaisée, normalisée, du conflit. Naturellement, la guerre est là, en arrière-fond, mais la présence militaire – avec de jeunes appelés plutôt souriants – semble maintenue à distance. Clarisse nous précise les conditions de ces instants de tournage, son insistance à filmer ces militaires malgré eux et à provoquer la rencontre qui se solde par un « I speak a bad english ! » Une forme d’injonction diplomatique qui clôt toute discussion possible.

De manière générale, la présence de sa caméra été plutôt bien acceptée, sans doute aidée par la présence de son ami, Oktay. À quelques rares exceptions près, la famille de ce dernier, ses amis, ses voisins ont vécu de manière très naturelle le fait d’être filmés, ce qui a permis à la cinéaste de capter quelques instants qui relèvent des pratiques magiques ancestrales. Avec sa grande capacité à s’abstraire ou se faire discrète, elle a su fixer sur la pellicule une beauté plastique naturelle – la caméra hésitante des premiers plans gagne en maîtrise et trouve sa place –, comme c’est dans le cas des soins que se prodigue la mère d’Oktay avec une sangsue dans un bac d’eau. Une fois dépassé le sentiment de rejet, on s’attarde longuement sur le rouge sang révélé dans toute sa splendeur.
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Clarisse Hahn a inauguré les premiers plateaux de flux4, suivie par Abdesselem Bounouacha, Luc Moullet, Elvire et F.J. Ossang, Jean-Marie Teno, Thierry Jousse – ces deux derniers sollicités spontanément par Philippe Schweyer.
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En conclusion de son entretien radiophonique, Abdesselem Bounouacha : « Avec Hicham Ayouch, je peux aller jusqu’au bout ; nous n’avons peur de rien. Nous dévoilons la société et nous essayons de communiquer, d’aimer les gens et d’êtres aimés. Oublions celui qui nous dicte : vous allez vous retrouver en enfer, vous allez au paradis. Tout cela n’existe pas. Celui qui veut choisir l’enfer n’a qu’à le dire, celui qui veut aller au paradis n’a qu’à le dire. Il y a de la place pour tout le monde, on ne sait pas qui a raison. »
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Merveilleux silence que celui d’Elvire ! L’actrice-égérie de F.J. Ossang refuse d’intervenir en plateau, elle est assise, presque méfiante, puis très souriante, visiblement amusée par l’ambiance détendue du plateau ; je la taquine quand elle tente de regarder mes notes sur ordinateur. Elle acquiesce avec beaucoup de conviction chaque fois que je cite l’un de ses groupes fétiches, Throbbing Gristle, qui apparaît dans les bandes sons des films de F.J. ou Lucrate Milk, le groupe avec lequel MKB avait publié un split-album à l’époque de L’Affaire des Divisions Morituri. Alors qu’on découvre qu’elle était elle-même au clavier de MKB, elle confirme quand j’insiste sur la nécessité de réévaluer Lucrate Milk. F.J. nous rappelle ce qu’on avait oublié : Helno, futur chanteur des Négresses Vertes, n’était autre que l’un des éructeurs de Lucrate Milk – « Fuck you ! I love you ! »
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La phrase du jour, on la doit à Luc Moullet : « Je ne cherche pas tant à me situer, mais plutôt à être. »
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Photos : Olivier Legras (dans l’ordre Abdesselem Bounouacha, Luc Moullet, Philippe Schweyer et Jean-Marie Teno)

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