La sagittation de St Iggy
17 avr
Ainsi donc, Iggy était en concert avec les Stooges au Zénith Europe de Strasbourg, hier soir. Il revisitait pour l’occasion le troisième album du groupe, Raw Power, produit en 1973 par David Bowie. À ses côtés, James Williamson à la guitare, Scott Asheton à la batterie (le frère du guitariste Ron Asheton décédé), Steve Mackay, le saxophoniste présent sur l’album Fun House, et Mike Watt en remplacement de Ron.
Le son saturé est à la hauteur de ce qui est considéré comme l’un des albums les plus violents jamais enregistrés. Très en forme, désarticulé à souhait, bien que boitant sérieusement, Iggy enchaine les titres emblématiques, Raw Power, les sublimes Gimme Danger et Search and Destroy, puis exhume les autres compositions de l’album moins connues du grand public, mais à la charge pourtant demeurée intacte, comme Shake Appeal, I Need Somebody ou Penetration.
Lors d’un I wanna be your dog repris en cœur par le public – très bon public –, il se fend, à quatre pattes, d’un aboiement inquiétant. Le corps meurtri par les mauvais traitements qu’il s’est lui-même infligé au cours de quatre décennies d’excès, il nous mime, tel un Saint Sébastien des temps modernes, l’instant de sagittation ultime. Iggy décidément, entre raffinement maniériste et animalité pure…
Avant de quitter la scène, il annonce une dernière chanson « about pain, suffering and transcendance ! »
Un dernier larsen salvateur, comme pour signifier la pureté de l’instant.
Pour St Iggy, à 63 ans, après la souffrance, la transcendance…
Girls, instants d’impulsion !
10 avr
Et si le look 2010 nous était dicté par Christopher Owens, guitariste et chanteur des Girls : de larges tatouages sur les bras, la mention H.E.R.M.I.O.N.E écrite au marqueur éphémère sur la main – réminiscence du Letter To Hermione de David Bowie ou d’un amour déjà éteint ? –, une veste en jean hippie posée négligemment sur un buste trop frêle, un badge de Randy Newman, et surtout cette mine contrite du petit qui a fait une bêtise, mais qui n’ose l’avouer. Il faut dire que ce songwriter de génie porte le poids d’une culpabilité qui n’est pas la sienne : une vie itinérante au côté de sa mère, prêtresse malgré elle des Children of God, avec toute la part de sordide qui réside dans ce type de démarche sectaire. La religiosité justement fait-elle partie intégrante de l’atmosphère qui se dégage de ses belles compositions psychédéliques ? « Brian Wilson nous dit que toute chanson pop revêt sa part de religiosité. » Celle-là, on la connaît, Christopher… Chet Jr White, son alter-ego et producteur du disque, la connaît même trop bien. Visiblement agacé : « Rien à fiche de ces histoires de religion ! Ce ne sont que des pop-songs ! » Christopher nous explique la part de spontanéité qui réside dans l’enregistrement très brut, presque punk, du disque. « Je compose rapidement. Après, il s’agit de capter l’instant d’impulsion. » Les critiques rock voient là toute la réussite de ce premier album déjà culte. « Je n’aime pas les critiques rock ! », marmonne “Jr” – on aurait dû s’en douter ! – et de poursuivre : « Ils peuvent bien raconter ce qu’ils veulent, nous étions confiants, et nous le restons. »
Propos recueillis avec Laura Fabing, le 15 mars à La Laiterie.
Photo : Christophe Urbain
Article publié dans Zut #5 (printemps 2010)
Album, Fantasytrashcan / Turnstile / PIAS
Julian Casablancas, l’échappée belle !
16 jan
Au début de la décennie qui vient de s’achever, les Strokes avaient lancé un mouvement d’inspiration punk, sans qu’on ne leur reconnaisse la moindre paternité. Ils avaient pourtant ouvert la voie aux White Stripes et autres Libertines. Comme un hasard du sort, c’est Julian Casablancas, leur chanteur, qui clôt cette même décennie, avec cette désinvolture et ce soupçon de fausse insouciance qui le rend encore plus attachant. Son premier album solo n’est pas forcément le chef d’œuvre qu’on a voulu affirmer ici ou là, mais paradoxalement, à l’image de David Bowie à l’époque d’Heroes, la poignée de singles qui en est extrait l’installe dans son statut de véritable icône pop de notre temps.
Phrazes for the Young – RCA
En rotation sur flux4 : Out Of The Blue ; 11th Dimension.
Christophe, la force du secret
28 nov
En France, il est l’un des seuls à avoir su faire le lien entre chanson et musique électronique d’avant-garde. Inutile de chercher à maintenir Christophe en place, il évolue en état d’alerte permanent, à l’affût des expériences les plus enrichissantes. Entretien téléphonique le 26 octobre à 19h.
On a tendance à vous qualifier de personnalité étrange, alors que vous faites simplement ce que vous avez envie de faire, ce qui est en soi un luxe.
En soi, la vie est un luxe. J’ai du respect pour le mec qui décide de lâcher toutes les barrières sociales qui existent. D’être clodo aujourd’hui, c’est quelque chose que je comprends. Je ne suis pas comme eux, mais j’ai choisi de vivre dans mon monde à moi, et j’y reste. Personne ne m’en fait bouger. Je n’ai plus 30 ans, cet âge où l’on s’exprime de manière fougueuse, sans avoir peur de rien et avec l’avenir devant soi. Et en même temps, j’ai le sentiment que ça me pousse vers l’avant.
Cette part de fougue, vous la gardez en vous. Fondamentalement, vous restez rebelle…
Oui, mais cette fougue explose sous une autre forme, et c’est très bien comme ça. En musique, je continue de transposer mes sentiments, avec une approche qui se veut parfois autobiographique. Et c’est reçu par un public que je sens très en phase avec moi. Je ne vais pas le nier, j’ai besoin qu’on m’apprécie, même si je sens une nette distinction dans mes publics d’aujourd’hui : certains s’intéressent à ma musique, sans s’intéresser forcément à Christophe, d’autres ne s’intéressent qu’à Christophe sans s’intéresser à ma musique.
Ce personnage de Christophe est-il un personnage lourd à porter ?
Non, vous voyez, j’ai ma triplette de boules pour penser à autre chose. Quand je participe à un concours de boules, je ne pense plus à rien. C’est ma thérapie à moi ! Il y a déjà assez de malheur comme ça, je prends mes boules et je vais respirer ailleurs.
Aujourd’hui, vous reste-t-il des barrières à franchir ?
L’idée d’être brimé, c’est quelque chose qu’on ressent tous. Il y a des barrières que je n’arrive pas à franchir, des choses réalistes à la con, comme le retrait du permis de conduire par exemple. C’est un truc qui me questionne toutes les nuits quand je me fais conduire par quelqu’un. J’aime bien être autonome. Quand je me rends à un concert, je suis sûr que de rouler dans ma propre caisse, ça ne me fatiguerait pas. Au contraire, ça me rendrait plutôt heureux. Ça fait dix ans que je n’ai plus de permis, il devrait y avoir prescription, non ? Marcel Gaucher disait : « Moins d’État pour nous brimer, plus d’État pour protéger nos vies. » Protéger nos vies, ça n’est pas non plus nous empêcher, vous comprenez… De bloquer un mec comme ça, c’est vraiment has been. C’est l’annonce d’un monde foutu ! Et pourtant, je reste optimiste, même si je constate tous les jours que l’être humain a un ego démesuré. Moi, j’essaie de rester altruiste, et de me fondre.
Comment fait-on pour que les gens se reconnectent les uns aux autres ?
Je ne voudrais pas avoir un discours rétrograde, mais je pense qu’Internet est venu mettre un coup en plein cœur ! C’est quelque chose que je ressens comme ça. Ça me semble trop déstructuré, trop déjanté pour que ça puisse réellement apporter quelque chose aux gens. Je suis abonné à des journaux et des magazines, Le Monde, Libé et Télérama, tout comme je suis abonné à certaines chaînes câblées. On fait des choix, et il me semble que pour Internet il devrait en être de même. Alors que là, on propose tout et n’importe quoi. C’est comme pour le reste, au lieu de les nourrir, ça abrutit les gens. Et pire que cela, ça les rend las de leur propre vie.
Le rock permet de prendre du recul, il affranchit. On sait votre affection pour des figures mutantes, Eddie Cochran, Lou Reed ou Suicide. Aujourd’hui, vous donnez le sentiment de vous libérer totalement.
Oui, Eddie Cochran, j’ai commencé en reprenant C’mon Everybody. Lou Reed, je vis complètement avec lui. Avec des disques comme Transformer ou Coney Island Baby, on est dans quelque chose d’extatique, de moins émotionnel, même si j’aime bien les deux. Il y a une belle différence qui fait qu’on est « accros », tout comme pour David Bowie. Après, en ce qui concerne Suicide, j’avais le sentiment en 1976 que j’étais complètement dans le style électro qu’Alan Vega et Martin Rev développaient en duo. Quand je les ai écoutés, je me suis entendu. Il faut le savoir, on prend toujours en compte ce que les maisons de disque finissent par éditer sous la forme d’albums, mais j’ai des caisses pleines de morceaux électroniques inédits. Alan m’a été présenté par un ami photographe, qui me l’a amené en studio – nous avons joué ensemble – et puis Martin est venu vivre avec moi quelque temps, à l’époque… Nous ne sommes pas amis, ça va bien plus loin que cela.
Y a-t-il aujourd’hui des artistes qui vous émeuvent de la même manière ?
Mes maîtres sont Nick Cave ou Thom Yorke de Radiohead. J’espère qu’on sent que je les aime, parce que je me livre dans le regard et dans les mots des autres.
La rencontre avec Thom Yorke est-elle envisageable ?
Elle est en bonne voie !
Là, vous m’en dites trop ou pas assez ! Peut-on en savoir plus ?
Non, non, je sais tenir ma langue : si vous saviez les secrets que je garde enfouis en moi… Mais ce que je peux en dire, c’est que je sens que Thom Yorke est du même monde que moi. Même si modestement je dois admettre qu’il détient quelque chose en plus, en tant qu’artiste anglais. C’est évident, il détient sa part de secret, lui aussi, qu’il ne livre pas.
Ça fait beaucoup de secrets !
Ça ferait l’objet d’un bel article : écrire sur ce qui n’est pas dit…
Cette part de secret, on la retrouve sur la pochette de votre album : elle figure un puzzle impossible à reconstituer non pas parce qu’il manquerait des pièces, mais tout simplement parce qu’on nous entraîne sur de fausses pistes… Au final, Aimer ce que nous sommes nous dit assez clairement ce que vous êtes, non ?
Sur ce disque, je pousse les effets jusqu’à les faire exploser. On y retrouve les gimmicks que j’expérimente au niveau du son. Alors oui, si c’est ce qui se dégage de la pochette concernant mon approche, j’aime assez l’idée. C’est une interprétation qui me plaît : finalement, cette image raconte tout, pour qui sait la lire…







