Deep End de Skolimowski : But I Might Die Tonight!

Peu de films ont su magnifier le fantasme adolescent. Quarante ans après sa sortie, Deep End, chef d’œuvre de Jerzy Skolimowski, garde toute sa force de suggestion. Une nouvelle sortie au cinéma, suivie d’une première édition DVD et Blue-ray chez Carlotta en novembre, constitue un événement pour les cinéphiles.

« Serviette, tapis de bain, peignoir, drap et… chefs d’œuvre. »

mots&sons_Carlotta_DeepEndDeep End fait partie de ces films avec lesquels on passe une vie. Déjà culte dans les années 80, la moindre occasion de le voir au ciné-club était prisée, de même pour les rares diffusions à la télé. Une K7 vidéo enregistrée sur une chaine câblée nous a permis grandir avec ce film à peu près autant qu’il nous a vu grandir : un détail nous avait échappé, mais un semblant de maturité aidant, nous nous y attardons, délaissant le motif central pour la périphérie ou l’arrière-plan. Mais ce qui demeure, c’est le sentiment initial porté ici magistralement par John Moulder-Brown : cette impulsion mélancolique qui conduit à la vie, autant qu’elle annonce la mort. Mike, l’adolescent de 15 ans qu’interprète ce très beau jeune homme au physique déjà bowien, est partagé entre un passé trop récent – « Tout ça paraît si loin maintenant » – et un futur qui se refuse à lui. Tout garçon de son âge a perçu, à un moment ou à un autre, cette vision de l’abîme. Là en l’occurrence, ce sont les petits jeux pervers, doux amers, de Susan, une jolie rousse plus âgée que lui, interprétée par Jane Asher, l’ex-compagne de Paul McCartney, qui déroutent le jeune homme. Plongé dans un monde qui se dérobe, les codes ne tardent plus à lui échapper. L’environnement – l’établissement de bains publics dans lequel il est recruté pour préparer et nettoyer les cabines de douche – exprime plastiquement les instants de passage : les murs dont certains sont repeints dans des couleurs vives, rouge et orange, portent la marque d’hésitations psychologiques, entre la tentation d’une forme de pureté – dans ce que celle-ci présente d’éminemment rétrograde dans cette Angleterre du début des 70’s encore marquée par le puritanisme – et une forme de modernité, voire de franche émancipation. Mike aimerait tant avoir l’aisance de George Best, l’attaquant mythique de Manchester United, dribler, tacler à l’envi et dribler à nouveau, comme le lui suggère une cliente venue solliciter sa présence et ses services dans une scène aux forts accents métaphoriques au début du film, mais il ne sait y faire. Comme tous les gars de son âge, il aime le football et le fantasme allégrement, mais occupe dans son équipe le poste de gardien de but, loin parfois, trop loin de l’action véritable. Une manière comme une autre pour lui de se préserver. N’est pas George Best qui veut ! L’instant de plaisir se matérialise enfin lorsqu’il enfourche sa bicyclette, prend de la hauteur dans la banlieue londonienne et guette Susan, le fruit de toutes ses obsessions.

« Tu as vu Georgie Best marquer 6 buts à Northampton ? 6 ! Le deuxième de la tête. À peine effleurée, elle a volé dans les filets. Ou l’autre quand il a dribblé en remontant tout le terrain… Une feinte… Un dribble bien court, dribble et tir ! Non… Il l’a poussée dedans… Elle a atterri doucement… au ras du poteau… Georgie la rentre toujours… Oh boy, Georgie Best ! »

La musique est présente, bien sûr, on souligne régulièrement son importance, mais n’en déplaise à certains, les boucles réalisées par Cat Stevens, à partir des chutes de son album Tea for the Tillerman participent elles aussi à la dimension tout à fait intrigante des relations qu’entretiennent Mike et Susan. Après, il est évident que la présence en quasi intégralité des 15 minutes de Mother Sky de Can, ne peuvent que réjouir rétrospectivement les fans du célèbre groupe allemand. On le sait, Can a beaucoup écrit pour le cinéma, mais c’est sans doute ce large extrait, dans lequel le chanteur du groupe Damo Suzuki fait une apparition en vendeur de hot-dog, qui restitue avec le plus de vigueur la force rythmique et la tension contenues dans sa musique. L’instant est crucial, il coïncide avec la prise de conscience de Mike, toujours à l’affût, que la réalité n’est pas celle qu’il imagine et que l’issue se trouve ailleurs, dans une autre réalité dont il ne pressent pas encore l’existence.

Deep End de Jerzy Skolimowki, en salle en copies neuves
www.carlottavod.com

Article paru dans Novo #15 (juillet 2011)

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Sur flux4, playlist 03.2011

Quelques entrées remarquées dans la playlist de flux4 : Metronomy avec She Wants, un hit post-punk très mélodique, mais entêtant (mon Dieu, ce clavier en fin de morceau !), Radiohead avec le sublime Lotus Flower, le nouveau single des Strokes, Gil Scott-Heron remixé par Jamie XX, les révélations Breton et Suuns, PJ Harvey, Wire en très grande forme sur le dernier opus du groupe. A signaler l’apparition de Sug(r)cane, parmi les formations du label Chezkitokat (Metz, Luxembourg, Québec). D’autres groupes du label en programmation très prochainement… Je vous laisse découvrir cette liste de 30 morceaux, parmi les fortes rotations de la station… Le printemps s’annonce anguleux, tant mieux !

En bonus, L.A.* de The Fall, extrait de la merveilleuse réédition de This Nation’s Saving Grace chez Beggars Banquet (d’autres titres en prog dont Gut Of The Quantifier), Gary Gilmore’s Eyes des Adverts, à l’occasion de la sortie d’Un long silence de Mikal Gilmore et enfin Lady Grinning Soul de David Bowie, sur Aladdin Sane : morceau fétiche par excellence, petit privilège narcissique du programmateur…

Metronomy – She Wants
Radiohead – Lotus Flower
Gil Scott-Heron & Jamie XX – I’m New Here
Breton – Sharing Notes
PJ Harvey – On Battleship Hill
Suuns – Up Past The Nursery
The Strokes – Under Cover of Darkness
The Adverts – Gary Gimore’s Eyes
The Fall – L.A.
Wire – Smash
Philippe Poirier – Tractus
David Bowie – Lady Grinning Soul
The Pain of Being Pure At Heart – Smash
Anika – Yang Yang
The Go! Team – T.O.R.N.A.D.O
Deerhunter – Revival
Sug(r)cane – And If
Tame Impala – Remember Me
Zola Jesus – I Can Stand
Anna Calvi – Desire
Neon Indian –
Deadbeat Summer
Kisses –
People Can Do The Most Amazing
Girls – Heartbreaker
Gruff Rhys – Sensations In The Dark
Permanent Vacation – Zucker Hut
Unfair to Facts – What Should We Say When [Demo]
This Is The Hello Monster – Science
Cascadeur – Walker (Fortune Remix)
Deerhoof – Super Duper Rescue Heads!
Clinic – I’m Aware

*Sur ce titre, Mark E. Smith imite Damo Suzuki, le chanteur de Can, auquel il rend d’ailleurs hommage avec le titre I Am Damo Suzuki (également présent sous la forme d’une Demo Suzuki)

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2010, bilan musical, 2ème partie : les rééditions

On le sait : la parade des maisons de disques à la crise du support est de soigner les rééditions. Après, il est difficile de faire le tri entre le la publication opportuniste et la vraie démarche de réévaluation d’une œuvre passée. Ce qui semble rassurant, c’est que les concepteurs de ces rééditions se donnent du mal pour offrir des objets – et j’entends là également la partie son qui nous concerne au premier abord – qui soient à la hauteur des espérances des fans…

Après, les critères restent forcément subjectifs : l’artiste représenté, le matériau révélé, le packaging, la charge affective qu’on place dans l’acquisition, etc.

1. Orange Juice, Coals To Newcastle

Il peut paraître étonnant de placer Orange Juice en tête, quand on mesure la portée des artistes qui vont suivre, mais c’est de loin le travail de révélation le plus remarquable : le groupe d’Edwyn Collins méritait d’être resitué à sa juste valeur dans une époque qui a bien voulu nier son importance. Cette intégrale est magnifique, tant du point de vue du matériau (albums, EPs, live, Peel Sessions) que de l’emballage. Décidément, Domino (sans doute aiguillé par le fan Alex Kapranos de Franz Ferdinand) fait œuvre avec des publications de haut vol. Grâce à ce coffret, Orange Juice retrouve sa juste place, pas si loin de ses modèles Television et Talking Heads. Exigeants, impatients, on attend un travail équivalent pour les autres groupes écossais majeurs, Josef K (une première compilation a vu le jour il y a quelques années) et Aztec Camera, ou une rétro Postcard, du fameux label qui les a tous lancés à la fin des années 70.

2. Bob Dylan, The Original Mono Recordings

Que dire ? Peut-être les plus beaux disques du monde, enchaînés à un rythme soutenu de 1962 (Bob Dylan) à 1967 (John Wesley Harding). Présentés à l’identique des originaux en vinyle, sans doute la plus belle édition en CD de ces albums majeurs, avec une qualité de son et une sécheresse qui renvoient au sentiment initial de ceux qui les ont découverts en temps réel – ce dont je ne suis pas, et de loin pas !

3. V/A Elektronische Musik : Experimental German Rock and Electronic Musik 1972-83

Soul Jazz semblait en perte de vitesse ces derniers mois, mais en toute discrétion le label a exhumé des archives krautrock estimables au plus haut point : Can, Tangerine Dream, Neu!, Faust, Ash Ra Tempel mais aussi Harmonia, Cluster, Roedelius pour un tour d’horizon, qui pour être rapide, n’en offre pas moins un éventail complet des avant-gardes pop outre-Rhin dans les années 70.

4. The Fall, The Wonderful and Frightening World of The Fall

Après Bauhaus, c’est au tour de The Fall de faire l’objet d’une Omnibus Edition chez Beggars Banquet : on sait l’importance de The Fall, mais avec cette réédition, on mesure la dimension du groupe de Mark E. Smith. Hors temps, hors espace, avec le sentiment de chaos ultime, essentiel !

5. John Lennon, Plastic Ono Band

On s’est beaucoup attaché à la réédition de Double Fantasy (Stripped Down), mais rien n’équivaut le premier album solo de l’ex-Beatles. Il est restitué avec un son en rapport les paroles, un son qui claque, qui fouette les sens et nous alerte ! Une intimité et une conviction inégalées. Un regret cependant : l’occasion était belle d’une réédition du Plastic Ono Band version Yoko Ono, et même un double CD Deluxe (avec éditions en vinyles, fac-similés, notes d’enregistrements, poster et autres binz, Yoko nue – déjà vu, ah ! –, etc…). Blague à part, ce chef d’œuvre que peu de gens connaissent mériterait un son équivalent !

6. Lee Fields, Problems

Sublime, absolument sublime ! La réédition soul de l’année… Album culte publié en 2002 chez Soul Fire, Problems faisait l’objet de convoitises extrêmes pour le plus grand plaisir des spéculateurs. Le label Truth & Soul nous remet entre les mains ce chef d’œuvre qui sonne comme aux plus belles heures de l’afro-soul seventies !

7. The Stooges, Raw Power [Legacy Edition]

Un coffret 3 CD qui retourne à l’essence même de ce chef d’œuvre de subversion. Raaaaaaaaaaaw Power !

8. Chuck Berry, The Complete Chess Recordings (1969-1974)

L’ami Chuck semble en perte de vitesse en studio – ce qui n’est pas le cas sur scène – et cherche à tirer profit de sa notoriété, mais par moment il donne la leçon à tous ses suiveurs. Sa créativité fonctionne par fulgurances, mais quelles fulgurances !

9. The Teardrop Explodes, Kilimanjaro

En France, on continue d’ignorer The Teardrop Explodes, et pourtant on doit au groupe de Julian Cope le grand virage néo-psychédélique que prendront bien des groupes anglais au début des années 80, les voisins Bunnymen, XTC et tous les autres. Une réédition en 3 CD précieuse à la compréhension de ces années déterminantes !

10. Nick Cave & The Bad Seeds, Tender Prey

L’album qui marque un tournant dans la carrière de Nick Cave : une nouvelle densité autant sonore que textuelle et une forme de maturité pour l’ex-Birthday Party qui expliquent les chefs d’œuvre à venir, dont The Good Son, réédité en même temps.

11. Tammi Terrell, Come on and See Me
12. David Bowie, Station to Station
13. The Rolling Stones, Exile on Main St.
14. Bob Dylan, The Bootleg Series Vol. 9: The Witmark Demos: 1962-64
15. James Brown, The Singles 1973-75
16. The Beatles, Red (1962-66) & Blue (1967-70) Albums

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Exit the groove !

mots&sons_TalkingHeadsÀ l’occasion du vernissage de l’exposition de l’illustratrice et plasticienne Lotie, un mix avec Jean-Luc Billing à La Boutique : certains parlent d’une battle, je préfère évoquer ping pong musical très amical. À une époque, à la télévision, une émission confrontait les œuvres des plus grands auteurs de BD, c’était du Tac au Tac, sur le principe du Cadavre Exquis. Là, le principe est simple : 1 titre diffusé en suggère un autre, et ainsi de suite… Reste à savoir ce qu’il faut emporter avec soi : je me suis limité à une quarantaine de disques, sur la base d’une couleur pop psychédélique et hybride, avec moult détours mutants et post-punk.

Je pourrai puiser au hasard dans les disques des groupes et artistes suivants :

Talking Heads, Pere Ubu, The Slits, The B-52’s, Tuxedomoon, Suicide, Liquid Liquid, The Fall, Billy Childish, The Raincoats, Honeymoon Killers (Tueurs de la Lune de Miel), The 13th Floor Elevator, David Bowie, The Residents, Snakefinger, The Undertones, Devo, The Stooges, The Stranglers, Taxi Girl, Magazine, Blondie, Alex Chilton, The Electric Prunes, Le Tigre, !!!, Kraftwerk, Big Youth, Can, Kevin Ayers, Of Montreal, The Olivia Tremor Control, Clinic…

Un seul mot d’ordre pour moi : Exit the groove !

Rendez-vous le 17 décembre à 18h30 à La Boutique
(10, rue Ste Hélène à Strasbourg).

Le site de DJ M&S

Antoine de Caunes et Laurent Chalumeau, inclination rock

Antoine de Caunes et Laurent Chalumeau sont les meilleurs amis du monde et ça se voit. Ils parlent l’un de l’autre avec une admiration qu’ils ne cherchent pas à dissimuler. Ensemble, ils forment un bloc compact qui rétablit un certain nombre de vérités sur le rock et l’écriture en général.

Ce qui semble vous lier, Antoine et Laurent, c’est une passion commune pour le rock, mais il y a aussi ce souci que vous apportez à la langue, qui ne doit pas exprimer un ton faussement jeune, ni répondre à des critères langagiers particuliers.

A.d.C. : Oui, je me méfie beaucoup de cela. On partage ce point de vue avec Laurent : le rock ne s’adresse pas aux jeunes ni à un public ciblé, c’est de la musique qui est apparue au début des années 50 et quand on prend le train en marche avec Chorus, il s’est déjà passé deux ou trois choses. De manière générale en télévision, il me paraît plus sain de parler normalement, plutôt que de traiter les gens comme des crétins.

mots&sons_KeithRichard_BobBonisVous publiez un Dictionnaire amoureux du rock. L’adjectif “amoureux” le situe dans toute sa subjectivité.

A.d.C. : À l’origine, le Dictionnaire est une proposition étrange d’un éditeur, Jean-Claude Simoën, qui dirige cette collection des Dictionnaires amoureux. Cet éditeur à l’ancienne, extrêmement érudit, fin et raffiné, qui, pour de bonnes raisons, est assez déconnecté du monde d’aujourd’hui, me propose d’en faire un sur le rock, alors qu’il n’y connaît strictement rien. C’était extrêmement intéressant pour moi parce que je n’avais pas en face de moi un éditeur tatillon qui allait me poser des questions sur mes choix ou les manques éventuels. Comme il ne s’agissait pas de faire un dictionnaire, il me fallait travailler sur ce lien amoureux avec le rock, une musique qui accompagne ma vie depuis plus de quarante ans et pour laquelle je garde une passion intacte. J’ai essayé de raconter cela sans que ça soit un livre de mémoires, ni un livre d’anecdotes, sans qu’il n’y ait non plus de révérence, mais en prenant du plaisir à écrire et à raconter. Il ne s’agissait pas non plus de brosser un tableau complet – loin de là, il faudrait 1000 pages de plus ! –, mais qui donne un aperçu de la raison pour laquelle on peut être attaché à une musique comme celle-là.

Vous rendez tout de même votre lecteur jaloux, quand il découvre les noms des artistes que vous avez rencontrés : Bob Dylan, Paul McCartney, David Bowie, The Clash… Vous en profitez pour relater un certain nombre d’anecdotes, comme cette drôle de situation dans laquelle vous vous retrouvez avec James Brown.

A.d.C. : Oui, j’ai eu affaire au parrain en personne ! Comme beaucoup d’artistes noirs américains de cette période-là, James Brown [il insiste sur la prononciation, ndlr] a été exploité jusqu’au trognon par des managers véreux. Quand il a connu un retour en grâce, il ne laissait plus rien passer : il avait des caprices comme celui de demander une petite rallonge au moment de monter sur scène… une fois la salle pleine ! Chuck Berry est connu pour cela… Ces anecdotes, mises en collier, finissent par raconter une histoire plus large. Si je peux me permettre, quand Laurent a rassemblé l’année dernière dans le recueil En Amérique ses chroniques publiées dans les années 80, c’était le moment où je me collais à la rédaction du Dictionnaire amoureux. Dans un premier temps, ça m’a donné des complexes terribles – monsieur sait écrire ! –, mais par la suite l’absence de toute forme de rock-criticism s’est avérée extrêmement stimulante pour moi.

L.C. : J’allais justement rajouter que ce qui est unique avec le Dictionnaire d’Antoine c’est son “lieu de parole” – comme on disait, jadis, quand j’étais étudiant –, sa posture par rapport aux artistes qu’il a croisés. Il est plus artiste lui-même que journaliste. Ça aménage un angle d’attaque, une altitude de vue pas si commune. Nous avons l’habitude de lire des articles de journalistes qui regardent ce qu’il se passe, le plus souvent en levant la tête, en donnant le sentiment que ça se passe au-dessus d’eux, avec un vieux fond de rancœur et de jalousie inconscient. Ce qui est tout à fait engageant et rafraichissant dans le Dictionnaire d’Antoine, c’est qu’à aucun moment on ne sent ça. Il y a une espèce de connivence qui n’empêche pas l’humilité, ni l’admiration.

En retour, Laurent, Antoine vous situe au niveau de Nick Hornby, Nick Tosches ou Peter Guralnick, ces grands écrivains rock à cette différence près que vous n’écrivez pas systématiquement sur le rock. Chez vous l’écriture rock passe dans le récit.

L.C. : Le style rock, je ne sais pas ce que c’est, et les rares fois où j’ai l’impression de voir de quoi il s’agit, c’est pour vite changer de trottoir. Les tentatives à la fin des années 60 et dans les années 70 coïncidaient avec les maladies de croissance de la musique elle-même. D’écrire rock, ça serait quoi ? Ecrire avec des majuscules, des italiques, des onomatopées ? Non, même à propos du rock, ça serait rendre service au sujet et aux lecteurs que d’en parler normalement. À cet égard, le Dictionnaire d’Antoine est exemplaire, il est écrit dans un français presque suranné dans son excellence, avec des moments d’esprit – au sens le plus classique du terme – qui conviendraient bien à des sujets soi-disant plus nobles. Quand je travaillais à Rock’n’Folk, après deux ou trois ans à me chercher, à justement vouloir me la jouer rock-critic, j’ai commencé à faire à peu près correctement mon boulot le jour où je me suis mis à écrire sur la musique normalement comme sur n’importe quel autre sujet. D’ailleurs, les articles qui ont survécu au temps et qui ont justifié d’être réunis l’an dernier dans mon recueil, ce sont des articles qui ont été écrits dans un français tout à fait normal.

Dans votre dernier ouvrage, Bonus, on sent une nouvelle approche narrative avec cette volonté de donner au personnage une langue propre.

L.C. : L’idée c’est de disparaître en tant que narrateur omniscient et ce au profit des personnages qui racontent eux-mêmes l’histoire. Je fais en sorte que l’intrigue avance le plus possible grâce aux dialogues. Le but c’est d’intégrer le lecteur – comme disent les correspondants de guerre en Irak et en Afghanistan – ; il vit cette histoire au fur et à mesure qu’elle se déroule avec des personnages qui se parlent à eux-mêmes avec leurs propres mots. L’une des difficultés – mais c’est aussi l’un des plaisirs –, c’est que chacun se crée sa petite musique à lui et identifie rapidement qui est qui dans le récit.

Il y a justement une actualité du langage, des mots dont on ne sait s’ils vont entrer dans le langage courant ou disparaître : peer to peer, iPod, etc…

A.d.C. : Je peux me permettre un commentaire ? Je fais des lectures publiques des textes de Laurent sur scène, non pas parce que c’est mon meilleur ami – on n’en sortirait pas –, mais parce que c’est un grand écrivain…

L.C. : Je vais vous laisser…

A.d.C. : Ce qu’on ne dit pas là, c’est qu’il fait des romans extrêmement drôles. Je suis saisi à chaque fois : ces romans donnent un instantané de la société dans laquelle on vit en ce moment – la Sarkosie de ce début de troisième millénaire ! C’est épatant, c’est excessivement drôle et pertinent.

L.C. : Je tiens à préciser que ça n’était pas l’intention de départ. Les personnages sont comme nous, ils habitent ici et maintenant – j’aimerais faire croire au lecteur qu’il pourrait les croiser –, ils ont des préférences culturelles, des opinions politiques, pour certains des indignations et pour d’autres des adhésions. Ça ne veut pas dire que je n’ai pas moi-même en tant que citoyen ma part d’indignation, mais je n’ai pas la naïveté de croire que ce que je raconte pourrait faire avancer les choses d’un nanomètre. Mon ambition, c’est juste de faire passer un excellent moment à mon lecteur pendant une dizaine ou une douzaine d’heures.

Propos recueillis à l’occasion de la rencontre à la Librairie Kléber le 27 novembre

Antoine de Caunes, Dictionnaire amoureux du rock, Plon ; Chorus, 3DVD, INA Éditions
Laurent Chalumeau, Bonus, Grasset

L’intégralité de l’entretien à lire dans Zut #8 (hiver 2009-2010)
À lire également Antoine de Caunes, amoureux du rock

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Serge Gainsbourg et Roxy Music, le temps d’une image !

mots&sons_RoxyMusic_SergeGainsbourgJacques Brel aurait refusé de rencontrer David Bowie dans les années 70 alors que ce dernier avait repris (et d’ailleurs mal repris* The Port of Amsterdam, adapté par Scott Walker sur des paroles en anglais de Mort Schuman). Le hasard des images veut que j’ai provoqué bien involontairement la rencontre entre Roxy Music et Serge Gainsbourg, en disposant côte à côte des coffrets que j’emporte systématiquement avec moi lors de mes DJ-sets. En prenant des photos à la sauvette avec l’iPhone, cette image m’est apparue, presque intrigante.

Dès lors, je me suis souvenu de l’affection que portaient les Tindersticks à la figure de Serge Gainsbourg – un jour de concert en 1997, j’ai surpris les membres du groupe en train de se précipiter à la fnac de Strasbourg, se disputant les disques, comme s’ils avaient mis la main sur des trésors cachés. Dans les filiations esthétiques que je me fixe, je me suis créé une ligne directe entre Roxy Music, Joy Division et les Tindersticks. Alors par déduction, si les Tindersticks affiliés à Roxy Music – comme à beaucoup d’autres artistes – affirment l’affection qu’ils portent à Serge Gainsbourg, c’est que le lien esthétique est possible.

Je ne sais si Brian Ferry – dont on sait son amour pour à la France, par l’intermédiaire de sa relation à Marcel Duchamp par exemple –, Phil Manzanera ou même Brian Eno avaient une connaissance en leur temps de l’œuvre de Gainsbourg ; je ne sais pas non plus s’il les appréciait en retour – on peut le supposer, même si la question peut paraître étrange. Mais du coup, je me mets à fantasmer sur le résultat qu’aurait pu provoquer la rencontre de figures aussi influentes sur les autres artistes de leurs pays respectifs. La classe esthétique de l’un mêlée à celle des autres aurait sans doute abouti à des formes exceptionnelles – ou à rien du tout, en définitive, mais peu importe. Il reste de ce rêve éveillé une image singulière, spontanée, involontaire, qui révèle la nostalgie d’un instant qui n’a pas existé, et n’existera jamais – sans doute les plus belles images.

* tout de même une constante chez Bowie, l’échec de ses reprises…

Le flux-jukebox à plein tube !

mots&sons_FabioViscogliosiLa programmation radio sur le web permet parfois des enchainements inespérés. Ce matin sur le flux :

Alice Russell, Turn and Run
Kat Onoma, Missing Shadow Blues,
The Who, Armenia City in The Sky,
David Bowie, Starman
The Beatles, Julia
Fabio Viscogliosi, Quasi Nello Spazio
The Coral, 1000 Years
Danger Mouse & Sparklehorse (ft. The Flaming Lips),
Hot Chip, Hand Me Down Your Love

On a beau se dire que la machine est largement assistée dans ses choix, quand elle se connecte sur vos envies pop sans que vous n’ayez besoin d’intervenir, ça n’est que du bonheur…

flux4 en écoute sur www.flux4.eu

The Drums, le cycle complet de la pop

The  Drums constituent sans doute l’une des révélations du moment. S’il est assez déconcertant de les voir évoluer sur scène avec toute la panoplie (un son très inspiré par le funk blanc britannique, une esthétique colorée et anguleuse, une gestuelle saccadée mais enthousiaste) des groupes qu’on a aimés dans les années 80, on ne pourra leur reprocher aucun mimétisme véritable. Tout juste s’abreuvent-ils à la même source que The Smiths, Josef K et Orange Juice, entre autres références assumées, et créent leur univers propre pour des émotions qui accordent une importance particulière au visuel, aussi bien le cinéma que la photographie. Le hasard a voulu que pendant l’interview, l’espace VIP très proche de l’espace presse aux Eurockéennes diffuse le Such a Shame de Talk Talk, comme un signe des temps, pour une boucle qui ne cesse de se boucler.

mots-et-sons_TheDrums_OlivierLegras_littleÀ propos de The Drums, on évoque les meilleurs groupes anglais des années 80, The Smiths, Orange Juice, parmi d’autres. Sont-ce là des références que vous assumez pleinement ?
Oui, je pense. Peut-être ces influences sont-elles inconscientes ? Nous avons écouté tous ces groupes en grandissant, il paraît naturel qu’ils nous influencent d’une manière ou d’une autre. Après, on cite ces groupes parce qu’ils sont connus, mais nous avons le sentiment que plein d’autres groupes pourraient être invoqués.

Ce qui est amusant, c’est que tous ces groupes sont britanniques, alors que vous êtes américains.
Oui, et en même temps, nous avons le sentiment que nous puisons à la même source que ces groupes dans les années 80 au Royaume-Uni : la culture américaine des années 50.

Vous affirmez que votre souhait est d’écrire des chansons joyeuses, et pourtant certaines d’entre elles restent pleines de mélancolie, voire de désespoir. Si on prend l’exemple de Let’s Go Surfing, le constat est que “vous ne vous préoccupez plus de rien” (“I don’t care about nothing”).
Vous savez quand vous écrivez, vous ne vous dites pas que vous allez écrire une chanson triste ou une chanson joyeuse, vous l’écrivez. Pour nous, il est difficile d’exprimer une joie pure. Après, un équilibre se crée. Et puis, les autres le confirmeront sans doute, mais nos films préférés restent des films dans lesquels l’expression de la tristesse est très marquée. De même pour les photographes que j’affectionne. Ils situent leur art bien au-delà de la mélancolie.

Justement, on le sait vous appréciez les films de Gus van Sant. En quoi le cinéma alimente-t-il certaines de vos chansons ?
Je pense que The Drums est un groupe visuel. Chaque chanson peut trouver sa source dans d’autres musiques, mais aussi dans un film ou une photographie, y compris pour les paroles. Celles-ci créent parfois des scènes de films qui n’ont jamais été réalisés, mais qui trouvent leur cohérence dans l’ensemble du disque. Aujourd’hui le problème de la musique c’est que souvent elle ne transporte plus nulle part, qu’elle n’exprime plus de sentiment. Elle se résume à de la musique pour de la musique, autrement dit du bruit. Nous cherchons à faire en sorte qu’il se passe quelque chose derrière le son.

Vous disiez récemment que vous cherchiez sur scène une forme de pureté…
La pureté est celle de l’enthousiasme. Nous ne pouvons jamais savoir concrètement ce qu’il va se passer. Au début, nous n’avions l’ambition que d’écrire des chansons pop d’une grande simplicité, mais sans imaginer de finalité à cela en termes de publication. Aujourd’hui, ce qui nous importe c’est de garder cette part de vérité sur la base de ces chansons pop, qu’on décline en singles, en vidéo et sur scène, tout en assurant le lien entre les différents supports.

Entretien réalisé pour France 3 Bourgogne et Franche-Comté (l’émission Nocturne aux Eurockéennes) le dimanche 4 juillet
Photo : Olivier Legras pour flux4
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Playlist The Drums : on ne peut s’empêcher de fantasmer la playlist idéale qui permet de mieux comprendre le background musical du groupe new yorkais…

Aztec Camera, Oblivious
A Certain Ratio, Shack Up
Beat Happening, I love you
The B-52’s, Dance this Mess Around
Blondie, Man Overboard
David Bowie, Boys keep Swinging
The Buzzcocks, Fiction Romance
The Coachmen, Thurston’s Song
Eddy Cochran, Little Lou
The Cure, Plastic Passion
Devo, Working in a Coalmine
The Durutti Column, Sketch for Summer
The Feelies, The Boy With The Perpetual Nervousness
Felt, Primitive Painters
Buddy Holly, Slippin’ and Slidin’
Josef K, Sorry for Laughing
Joy Division, Heart and Soul
New Order, Everything’s Gone Green
Orange Juice, Falling and Laughing
Orchestral Manœuvres in the Dark, Stanlow
Pavement, Range Life
Elvis Presley, Mystery Train
Roxy Music, 2hb
The Smiths, Still Ill
Talking Heads, Houses in Motion
Television, Venus
The Undertones, When Saturday Comes
The Wake, About the past
Wire, The 15th
XTC, Jason and the Argonauts

(nota : Tous les titres sont en rotation sur flux4.)

À lire également : L’esthétique exigeante de The Drums + Eurockéenne 2010, little report.