Bilan musical 2011 : étincelles éparses

Mots&Sons_JoshTPearsonAnnée 2011, année de fièvre politique et sociale à l’échelle mondiale, et pourtant année de transition musicale : peu de coups de cœur, peu de révélations, peu de confirmations. Tout au plus quelques étincelles éparses ont-elles égayé notre quotidien ci ou là.

En haut, tout en haut, Josh T. Pearson : un disque tous les dix ans, mais quasi le disque de la décennie à venir. Puis, la seule vraie révélation de l’année, aussi bien sur disque que sur scène, l’Australien néo-Londonien Connan Mockasin. Un titre nous a alerté tôt au début de l’année, et puis l’album, sorte de work in progress entre jazz, psychédélisme et avant-garde. Nous n’avons pas encore épuisé son Forever Dolphin Love que nous attendons la suite avec impatience. En troisième place, les Strokes, avec un album qui n’a peut-être pas été apprécié à sa juste valeur : disque sans doute trop évident avec ses relents 80’s FM, mais la pop ne se vit-elle pas également sur un  mode immédiat ? L’autre disque qui nous aura accompagné, quelle que soit la saison, le troisième album de Metronomy, The English Riviera : une merveille pop, qui s’appuie aussi bien sur un héritage 70’s inavoué que sur les plus belles tentatives new wave. De même pour Anna Calvi : nous avons débuté l’année avec elle, puis nous l’avons poursuivi avec ce constitue un vrai classique. Nous nous sommes également laissé envelopper dans la douceur du dernier Kurt Vile, et notamment son Baby’s Arms, ritournelle entêtante à laquelle nous sommes retournés sans cesse. (nota : le titre est à télécharger gratuitement sur le site de Kurt Vile).

Puis, en vrac, d’autres merveilles, Other Lives, et parmi les valeurs sûres les albums de Feist – sans doute son meilleur disque à ce jour –, PJ Harvey – disque de l’année dans Mojo –, Bill Callahan ou Bonnie ‘Prince’ Billy. Certains s’étonneront de la présence des Feelies. Ce come back est passé inaperçu, et pourtant à l’écouter de près, ce cinquième album, sans atteindre le niveau de certains de ses brillants prédécesseurs, ne mérite pas d’être écarté avec dédain, comme certains l’ont fait, mais d’être évalué comme une perle pop. Après un petit passage du côté de l’Afrique, Seun Kuti et Tinariwen précèdent un joli duo americana, Fleet Foxes – quelque chose continue de me chagriner, mais je suis sur le point de succomber –, et Jonathan Wilson, un artiste qui devrait s’imposer en 2012, une fois dégagé de ce mimétisme qui le conduit à puiser son inspiration de manière presque trop évidente chez Elliott Smith. Pour le reste, des disques qui correspondent à des instantanés pop ou électro – selon les cas –, Eleanor Friedberger, Radiohead, Cass McComb, Girls, A Second Of June ou The Drums, avec une mention spéciale pour le joli travail de Jamie XX sur l’album de Gil Scott Heron et l’étrangeté signée Peaking Lights sur Domino ou Caged Animals, parmi les promesses d’avenir.

1. Josh T. Pearson, Last Of The Country Gentlemen
2. Connan Mockasin, Forever Dolphin Love
3.
The Strokes, Angles
4.
Metronomy, The English Riviera
5.
Anna Calvi, Anna Calvi
6.
Kurt Vile, Smoke Ring For My Halo
7.
Other Lives, Tamer Animals
8.
Feist, Metals
9.
PJ Harvey, Let England Shake
10.
Bill Callahan, Apocalypse
11.
Bonnie ‘Prince’ Billy, Wolfroy Goes To Town
12.
The Feelies, Here Before
13.
Tinariwen, Tassili
14.
Seun Anikulapo Kuti & Egypt 80, From Africa With Fury
15.
Fleet Foxes, Helplessness Blues
16.
Jonathan Wilson, Gentle Spirit
17.
Gil Scott Heron & Jamie XX, We’re New Here
18.
Eleanor Friedberger, Last Summer
19. Radiohead, The Kings Of Limbs
20.
Cass McComb, Humor Risk
21.
Girls, Father, Son, Holy Ghost
22.
A Second Of June, Psychodrama
23.
The Drums, Portamento
24.
Peaking Lights, All The Sun That Shines
25.
Caged Animals, Eat Their Own

Les absents : Wu Lyf (on me posera forcément la question, alors : un disque dont je n’arrive pas à mesurer la subtilité si subtilité il y a, ni la violence si violence il y a, ni l’intérêt d’ailleurs si intérêt il y a), Baxter Dury (trop inconsistant pour survivre à la troisième écoute), James Blake (une énigme mélodique, d’où un agacement profond), The Black Keys (des tubes, des tubes, mais pas grand chose au final), Björk (il fut un temps où on l’aimait tant…), Arctic Monkeys (beaucoup de plaisir tout de même), Beirut (ça fait bien longtemps que j’ai décroché), The Horrors (et pourtant), Bon Iver, Laura Marling, etc.

Rééditions :

1. The Beach Boys, SMILE
2. The Red Crayola, The Parable Of An Arable Land
3.
The 13th Floor Elevators, Bull Of The Woods
4.
Serge Gainsbourg, Intégrale
5. The Smiths, Complete
6.
The Kinks, Kinda Kinks
7.
Pink Floyd, Wish You Were Here
8.
Tim Buckley, Tim Buckley
9.
Mickey Newbury, An American Trilogy
10.
The Flying Burrito Brothers, Authorized Bootleg / Filmore East, New York (Late Show, November 7, 1970)
11. V/A Sounds from the South (At The Crossroads Of Rock, Country and Soul) (Bobbie Gentry, Lynyrd Skynyrd, Big Star, Linda Ronstadt)
12. Tindersticks, Claire Denis Film Scores (1996-2009)
13. Mercury Rev, Deserter’s Songs
14.
The Fall, This Nation’s Saving Grace
15.
V/A Invasion Of The Mysteron Killer Sounds (King Jammy, Diplo, King Tubby…)
16. Can, Tago Mago
17.
Primal Scream, Screamadelica
18.
Phil Spector, The Philles Album Collection
19.
The Rolling Stones, Some Girls
20. Paul McCartney, McCartney II

Inutile de résister à la vague SMILE. Maintes et maintes fois annoncés, puis maintes et maintes fois repoussés, on n’y aura finalement cru qu’une fois l’objet entre les mains, et encore ! le résultat est-il à la hauteur de nos attentes, mais peut-être à trop noyer le disque original dans ses déclinaisons en studio, des chutes très voire trop nombreuses, en arrive-t-on à nous détourner du plaisir initial. Rien à redire en revanche en ce qui concerne les rééditions de The Red Crayola ou des 13th Floor Elevators, la vraie bonne surprise de l’année : des doubles CD remastérisés juste ce qu’il faut et augmentés sans surenchère.

Pour le reste, des intégrales attendues, celles des Smiths et de Serge Gainsbourg, de belles rééditions des Kinks dans des éditions Deluxe, un vrai plaisir avec la réédition des disques de Pink Floyd, dont finalement se détache de plus en plus ce Wish You Were Here mélancolique et puis quelques très belles surprises : la réédition du premier album de Tim Buckley chez Rhino, la découverte de la trilogie de Mickey Newbury, entre autres petites choses délicieuses, Tindersticks (joli coffret de toutes les musiques de films pour Claire Denis, dont l’indispensable Trouble Every Day), Can, Mercury Rev, The Fall ou Primal Scream. Et puis des perles : chez Rhino, un bootleg signé The Flying Burrito Bothers, en live au Filmore en 1970, sans Gram Parsons toutefois, et chez Soul Jazz Records, deux sélections incroyables : la première, Sounds From The South fait le point sur ces artistes folk ou country qui ont parfois lorgné du côté de la soul, et Invasion Of The Mysteron Killer Sounds, qui évoque les tentatives des artistes dub vers l’électro la plus abstraite, anticipant les développements dub-step.

Une demie déception toutefois en ce qui concerne le coffret de Phil Spector : ces galettes sont-elles à la hauteur du mythe ? Les Rolling Stones poursuivent leur travail de ré-évaluation de leur discographie 70’s. On redécouvre avec plaisir la vitalité de Some Girls, un album dont on a pu occulter l’importance pendant très longtemps, mais qui n’est pas moins révélateur de son temps, entre disco et blues déjanté (voire punk par certains aspects). On attend une réédition du même type pour Emotional Rescue, considéré aujourd’hui encore comme l’un des pires albums du groupe, et qui pourtant contient quelques pépites dont le single qui fait la synthèse du meilleur de la scène new yorkaise avant la grande bascule vers les années 80. Et enfin, une petite faiblesse, cette chose que mon entourage a du mal à comprendre, mais que je suis prêt à défendre avec un brin de mauvaise fois : le deuxième album solo de Macca. Ça ne s’explique pas, c’est comme ça, c’est Macca !

Tran Anh Hung : le langage spécifique du cinéma

Récent coup de cœur : Norwegian Wood (La Ballade de l’Impossible) de Tran Anh Hung. Le 26 avril, à l’Hôtel Hannong, à Strasbourg, nous avons pu rencontrer le réalisateur. Au cœur de l’échange, la mélancolie, le langage cinématographique et une collaboration soutenue avec Jonny Greenwood, le guitariste de Radiohead.

mots&sons_Laballadedel'Impossible_TranAnhHung_3Vous avez adapté le roman de Haruki Murakami, Norwegian Wood (La Ballade de l’impossible). À la lecture, vous avez dit y avoir vu une forme cinématographique pleine de promesses sur la base d’un matériau spécifique.
Je crois que ce qui est important, c’est le sentiment d’intimité créé entre le livre et le lecteur. Avoir ce degré-là d’intimité avec un livre, c’est quelque chose qui ne m’était jamais arrivé avant. C’est comme si en quelque sorte, le livre me reconnaissait. Il y a certains livres qui sont tellement toxiques que vous avez cette sensation qu’il font remonter le poison contenu en vous, et ça jusqu’à l’étouffement. C’est probablement lié à sa façon d’écrire. Il a un mécanisme que je n’arrive pas vraiment à décrire, il n’aime pas les phrases brillantes ni la virtuosité ; il déplie patiemment les recoins de l’âme et on se demande jusqu’où il va aller. C’est quelque chose qui nous pénètre et éveille la noirceur qui est en vous. Ça, c’est vraiment merveilleux.

Vous vous imposez une forme de distance par rapport au récit même si de temps en temps la position du narrateur à la première personne apparaît. Pour le lecteur, la réaction n’est pas la même que pour le spectateur du film. Était-ce un parti pris dès le départ ?
Il y a plusieurs réponses à ça. D’abord, il y a l’idée d’une structure naturelle que donne le livre, c’est la construction en flash back. En faisant cela, le passé influe sur le présent. Or, dans le livre, il n’y a rien dans le présent, juste une voix. Il aurait fallu que j’invente des actions dans le présent, ce qui est absurde dans la mesure où le livre est déjà bien trop riche pour faire deux heures de film. Et cette construction-là, je ne l’aime pas, elle donne un rythme que le spectateur connaît trop bien. D’autre part, je voulais aussi montrer ce drame dans la fraîcheur de l’instant et de la blessure. Je voulais éviter avec ces allers-retours de donner plus un sentiment de nostalgie que de mélancolie. La nostalgie c’est en quelque sorte un bon souvenir du passé tandis que la mélancolie c’est la conscience soudaine qu’on a définitivement perdu quelque chose qu’on aurait dû vivre, et que cette occasion-là est manquée pour toujours. La mélancolie est beaucoup plus précieuse à mon goût. De là découle un sentiment extrêmement poignant de l’existence. C’est quelque chose de merveilleux dans le livre que je ne pourrais pas obtenir en faisant ce travail de flash back.

mots&sons_Laballadedel'Impossible_TranAnhHung_1mots&sons_Laballadedel'Impossible_TranAnhHung_2La langueur, la mélancolie naissent de ce jeu sur le temps, ralenti, parfois accéléré… Cette question du rythme semble essentielle dans votre approche. Les saisons sont marquées, on est dans des instants qui durent presque indéfiniment. Était-ce une volonté de faire durer ces instants ?
Oui, parce qu’il y a une forme de suspension dans le livre. C’est lié au fait que Watanabe découvre son premier amour et vit un moment exceptionnel avec Naoko. On s’imagine l’intensité des sentiments qui disparaissent immédiatement. Quelque part, sa vie est mise en suspens, il n’arrive pas à comprendre et le rythme de sa respiration a changé depuis qu’elle a disparu. Il fallait retranscrire à l’écran de manière purement physique, à la fois les impacts physiques et psychologiques. Je préfère perdre un peu le spectateur mais que celui-ci ressente mes films émotionnellement et physiquement, et pas seulement intellectuellement. Et ça n’est possible que parce qu’on travaille le matériau spécifique de cet art. Par exemple, à la fin du film, lorsque Watanabe fait l’amour avec Reiko, il lui rend sa sexualité et lui permet de recommencer une nouvelle vie. Après cette séquence d’amour, qui exprime un sentiment de réconciliation, on voit Watanabe debout dans un arbre, Naoko au pied de l’arbre et Reiko accroupie au bord de l’eau. En voyant cette séquence-là, on ressent une forme d’amitié supérieure qui naît entre les personnages : ils se réconcilient à la vie. Et ce sentiment-là, quelles que soient vos origines et votre sensibilité, même sans comprendre, vous le ressentirez à coup sûr. C’est dans ce sens que je parle de langage cinématographique. Mener une dissertation sur un thème, une histoire c’est facile, mais seul le travail spécifique sur le langage de l’art, sur l’expression, peut provoquer des choses aussi fortes et mystérieuses.

Ce qui peut surprendre, c’est la trivialité de certaines situations. Sans être forcément choqué, il y a quelque chose d’inédit au cinéma dans le propos très direct, notamment des personnages féminins, très volontaires, en ce qui concerne leurs intentions sexuelles.
Il faut que je sois fidèle à cette idée-là puisqu’elle émane du livre, elle est relative à l’histoire. Une adaptation se doit d’y ressembler, c’est comme faire un portrait, s’il ne ressemble pas à la personne, on est mal !

Vous avez travaillé avec Jonny Greenwood de Radiohead qui a livré une bande-son magistrale, notamment pour la scène de deuil.
Un moment absolument magnifique ! Moi je m’entête à dire que cette scène ne pourrait pas exister sans cette musique.

Comment la rencontre s’est-elle faite ?
Avec Jonny ? L’histoire est amusante ! J’ai vu évidemment There will be blood, et écouté la musique qu’il avait composée pour le film ; c’était quelque chose de nouveau à mes oreilles, il fallait que je travaille avec lui. Dans ce film, l’enjeu était de transmettre la beauté d’une forme de noirceur et seul Greenwood, pouvait le faire. Je n’utilise pas la musique pour créer une émotion, mais pour  renforcer celle-ci. Profitant d’un concert qu’il donnait à Tokyo, je l’ai rencontré et il a accepté de faire la musique pour le film. Quelques mois plus tard, il m’envoie un mot et il me dit que Thom Yorke voudrait retourner en studio pour enregistrer avec Radiohead. Il devait évidemment retourner à ce qu’il était initialement, c’est-à-dire un membre d’un groupe. Dépité mais tenace, j’ai commencé à tourner le film et au moment du montage, j’ai essayé la musique de There will be blood. J’ai alors repris contact avec lui en lui disant qu’il fallait absolument qu’il fasse la musique de mon film. Là, il me répond : « T’es complètement fou, qu’est-ce que cette musique d’Irlandais à avoir avec ton film japonais ? » Après lui avoir envoyé le film, il me propose un sextette de corde et me promet qu’il prendra le temps d’enregistrer quelque chose. J’ai immédiatement accepté. Mais après plusieurs essais, il me dit : « Oh non, là il faut carrément l’orchestre ! »

Parlez-nous de votre collaboration…
Le travail avec lui était d’une très grande simplicité. Techniquement, il m’a envoyé des extraits de sons qu’il avait enregistrés pour qu’on se mette d’accord sur la couleur sonore, la texture. Ensuite, il composait de son côté. Je ne voulais rien savoir, et découvrir la musique une fois qu’elle était enregistrée. Puis j’ai cherché à associer les images à la musique. Lors de la scène du deuil au bord de la mer, sa musique est absolument étonnante. Il faut être tellement humble pour accepter l’idée que les vagues viennent bouffer sa propre musique.

Dans cette bande-son, vous accordez une place particulière, à côté des Beatles et des Doors, au groupe allemand Can. Quelles sont les raisons de ce choix ?
C’est Greenwood ! Dans le livre, il y a beaucoup de références à la musique, mais elles n’ont pas le degré émotionnel de cette histoire. La seule musique qui transmettait cette émotion c’était celle  des Doors. Initialement, j’avais cinq ou six morceaux du groupe, puis Greenwood arrive et me propose d’aller voir du côté de Can, que je ne connaissais pas. En écoutant bien, c’était le son de ces années-là, mais en beaucoup plus moderne et en bien moins connu, ce qui a apporté plus d’authenticité à ce qui se passe entre les personnages. Je pense qu’en utilisant une musique trop connue, certains risquent de tomber dans la nostalgie.

Propos recueillis avec Stéphanie Linsingh et Gabrielle Awad, à l’occasion de l’avant-première du film Norwegian Wood (La Ballade de l’Impossible) au cinéma Star, à Strasbourg (Photos : Stéphanie Linsingh)

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Norwegian Wood de Tran Anh Hung

Il est toujours déconcertant de devoir se justifier. “On ne te voit que très rarement dans les projections de presse. Une affection particulière pour Tran Anh Hung ? As-tu lu le roman de Haruki Murakami ?”, m’interroge un confrère journaliste avant la projection du film au Star saint-Exupéry. Ni l’un ni l’autre, serai-je tenté de lui répondre, mais je m’abstiens. Comment expliquer que le cinéma se vit aussi à l’instinct et naturellement au coup de cœur : une image, une citation, nous incitent plus que tous les discours. Là, en l’occurrence, c’est la musique – une fois de plus – qui me sert d’entrée : le titre des Beatles, Norwegian Wood, et la bande-son signée Jonny Greenwood, le guitariste de Radiohead.

À quelques exceptions près, le cinéma asiatique n’est pas celui que j’affectionne le plus, notamment quand il prend des détours particulièrement maniérés, comme c’est le cas avec Wong Kar-wai. J’avais détesté In The Mood for Love, exercice de style vain d’un provincial qui ne voyait la capitale Antonioni qu’en rêve et naturellement de très loin. Je peux l’avouer, j’ai eu d’emblée des craintes de m’être laissé embarqué dans une aventure similaire, la présence sur Norwegian Wood de Mark Lee Ping-bin, le directeur de la photographie de In The Mood, ne me rassurant guère sur les intentions esthétisantes du film. Et pourtant, rapidement, je me suis laissé émouvoir par l’écart qui se creusait entre la beauté des images et la trivialité du propos, le tout sur fond de drame absolu. De la manière on passait au maniérisme, ce qui correspond pour moi au stade le plus raffiné de la création. Pour l’instant, on passera sous silence les méandres d’un récit tortueux qui, même s’il peut paraître prévisible par moments, n’en ouvre pas moins des voies narratives nouvelles, nous plongeant dans la plus profonde mélancolie de l’instant.

À l’image de Watanabe, interprété par Kenichi Matsuyama étonnant de sobriété, on se prend à les aimer toutes, la sublime Naoko (Rinko Kikuchi) bien sûr, Midori (Kiko Mizuhara), Reiko Ishida (Reika Kirishima) et même Hatsumi (Eriko Hatsune), la ravissante compagne du ténébreux Nagasawa (Tesuji Tamayama).

Le travail musical de Jonny Greenwood sur la base de boucles de guitares samplés accompagne à merveille le personnage de Watanabe dans son itinéraire sentimental naissant jusqu’à la maturité des décisions qu’il est amené à prendre, y compris malgré lui. Mais la surprise vient de l’utilisation par Tran Anh Hung de la musique de Can à plusieurs reprises. La présence du chanteur japonais Damo Suzuki au sein de la célèbre formation allemande – ce qui n’est pas le cas sur le magnifique Mary, Mary So Contrary interprété par Malcolm Mooney – est-elle un argument supplémentaire pour ce choix musical audacieux ? À moins que ça ne soit le lointain souvenir de Deep End de Jerzy Skolimowski, pour lequel Can a signé son Mother Sky ? Nous croisons Tran Anh Hung demain au Star dans le cadre d’une interview pour Novo. Nous ne manquerons pas de lui poser la question…

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Deep End de Jerzy Skolimowski chez Carlotta

Il y a carte de vœu et carte de vœu. On peut compter sur le formidable éditeur de films, de DVD et Blue-ray Carlotta pour vous soigner. Je sais que je vais faire des jaloux, mais tant pis ! La carte de vœux grand format pour 2011 concerne l’un de mes films fétiches, Deep End (1971) du cinéaste Jerzy Skolimowski ; on y voit le jeune John Moulder-Brown (Mike dans le film) discuter avec Jane Asher (Susan) dans l’établissement de bain public où ils travaillent tous deux.

Peu de film ont su ainsi magnifier le fantasme adolescent… Voilà une bien belle manière de nous présenter des vœux ! D’autant plus que cette carte annonce la re-sortie du film au cinéma au courant de l’été 2011, sans doute suivie d’une édition DVD (ce qui n’est pas encore arrivé, à ma connaissance). Nous aurons bien sûr l’occasion d’en reparler (et signaler la sublime BO signée Cat Stevens et Can). Dans l’attente, je me programme une vision à partir d’une bonne vieille K7 VHS enregistrée.

À lire la critique du film sur Mots & Sons : I might die tonight!

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2010, bilan musical, 2ème partie : les rééditions

On le sait : la parade des maisons de disques à la crise du support est de soigner les rééditions. Après, il est difficile de faire le tri entre le la publication opportuniste et la vraie démarche de réévaluation d’une œuvre passée. Ce qui semble rassurant, c’est que les concepteurs de ces rééditions se donnent du mal pour offrir des objets – et j’entends là également la partie son qui nous concerne au premier abord – qui soient à la hauteur des espérances des fans…

Après, les critères restent forcément subjectifs : l’artiste représenté, le matériau révélé, le packaging, la charge affective qu’on place dans l’acquisition, etc.

1. Orange Juice, Coals To Newcastle

Il peut paraître étonnant de placer Orange Juice en tête, quand on mesure la portée des artistes qui vont suivre, mais c’est de loin le travail de révélation le plus remarquable : le groupe d’Edwyn Collins méritait d’être resitué à sa juste valeur dans une époque qui a bien voulu nier son importance. Cette intégrale est magnifique, tant du point de vue du matériau (albums, EPs, live, Peel Sessions) que de l’emballage. Décidément, Domino (sans doute aiguillé par le fan Alex Kapranos de Franz Ferdinand) fait œuvre avec des publications de haut vol. Grâce à ce coffret, Orange Juice retrouve sa juste place, pas si loin de ses modèles Television et Talking Heads. Exigeants, impatients, on attend un travail équivalent pour les autres groupes écossais majeurs, Josef K (une première compilation a vu le jour il y a quelques années) et Aztec Camera, ou une rétro Postcard, du fameux label qui les a tous lancés à la fin des années 70.

2. Bob Dylan, The Original Mono Recordings

Que dire ? Peut-être les plus beaux disques du monde, enchaînés à un rythme soutenu de 1962 (Bob Dylan) à 1967 (John Wesley Harding). Présentés à l’identique des originaux en vinyle, sans doute la plus belle édition en CD de ces albums majeurs, avec une qualité de son et une sécheresse qui renvoient au sentiment initial de ceux qui les ont découverts en temps réel – ce dont je ne suis pas, et de loin pas !

3. V/A Elektronische Musik : Experimental German Rock and Electronic Musik 1972-83

Soul Jazz semblait en perte de vitesse ces derniers mois, mais en toute discrétion le label a exhumé des archives krautrock estimables au plus haut point : Can, Tangerine Dream, Neu!, Faust, Ash Ra Tempel mais aussi Harmonia, Cluster, Roedelius pour un tour d’horizon, qui pour être rapide, n’en offre pas moins un éventail complet des avant-gardes pop outre-Rhin dans les années 70.

4. The Fall, The Wonderful and Frightening World of The Fall

Après Bauhaus, c’est au tour de The Fall de faire l’objet d’une Omnibus Edition chez Beggars Banquet : on sait l’importance de The Fall, mais avec cette réédition, on mesure la dimension du groupe de Mark E. Smith. Hors temps, hors espace, avec le sentiment de chaos ultime, essentiel !

5. John Lennon, Plastic Ono Band

On s’est beaucoup attaché à la réédition de Double Fantasy (Stripped Down), mais rien n’équivaut le premier album solo de l’ex-Beatles. Il est restitué avec un son en rapport les paroles, un son qui claque, qui fouette les sens et nous alerte ! Une intimité et une conviction inégalées. Un regret cependant : l’occasion était belle d’une réédition du Plastic Ono Band version Yoko Ono, et même un double CD Deluxe (avec éditions en vinyles, fac-similés, notes d’enregistrements, poster et autres binz, Yoko nue – déjà vu, ah ! –, etc…). Blague à part, ce chef d’œuvre que peu de gens connaissent mériterait un son équivalent !

6. Lee Fields, Problems

Sublime, absolument sublime ! La réédition soul de l’année… Album culte publié en 2002 chez Soul Fire, Problems faisait l’objet de convoitises extrêmes pour le plus grand plaisir des spéculateurs. Le label Truth & Soul nous remet entre les mains ce chef d’œuvre qui sonne comme aux plus belles heures de l’afro-soul seventies !

7. The Stooges, Raw Power [Legacy Edition]

Un coffret 3 CD qui retourne à l’essence même de ce chef d’œuvre de subversion. Raaaaaaaaaaaw Power !

8. Chuck Berry, The Complete Chess Recordings (1969-1974)

L’ami Chuck semble en perte de vitesse en studio – ce qui n’est pas le cas sur scène – et cherche à tirer profit de sa notoriété, mais par moment il donne la leçon à tous ses suiveurs. Sa créativité fonctionne par fulgurances, mais quelles fulgurances !

9. The Teardrop Explodes, Kilimanjaro

En France, on continue d’ignorer The Teardrop Explodes, et pourtant on doit au groupe de Julian Cope le grand virage néo-psychédélique que prendront bien des groupes anglais au début des années 80, les voisins Bunnymen, XTC et tous les autres. Une réédition en 3 CD précieuse à la compréhension de ces années déterminantes !

10. Nick Cave & The Bad Seeds, Tender Prey

L’album qui marque un tournant dans la carrière de Nick Cave : une nouvelle densité autant sonore que textuelle et une forme de maturité pour l’ex-Birthday Party qui expliquent les chefs d’œuvre à venir, dont The Good Son, réédité en même temps.

11. Tammi Terrell, Come on and See Me
12. David Bowie, Station to Station
13. The Rolling Stones, Exile on Main St.
14. Bob Dylan, The Bootleg Series Vol. 9: The Witmark Demos: 1962-64
15. James Brown, The Singles 1973-75
16. The Beatles, Red (1962-66) & Blue (1967-70) Albums

mots&sons_bilanmusical_rééditions_full

Exit the groove !

mots&sons_TalkingHeadsÀ l’occasion du vernissage de l’exposition de l’illustratrice et plasticienne Lotie, un mix avec Jean-Luc Billing à La Boutique : certains parlent d’une battle, je préfère évoquer ping pong musical très amical. À une époque, à la télévision, une émission confrontait les œuvres des plus grands auteurs de BD, c’était du Tac au Tac, sur le principe du Cadavre Exquis. Là, le principe est simple : 1 titre diffusé en suggère un autre, et ainsi de suite… Reste à savoir ce qu’il faut emporter avec soi : je me suis limité à une quarantaine de disques, sur la base d’une couleur pop psychédélique et hybride, avec moult détours mutants et post-punk.

Je pourrai puiser au hasard dans les disques des groupes et artistes suivants :

Talking Heads, Pere Ubu, The Slits, The B-52’s, Tuxedomoon, Suicide, Liquid Liquid, The Fall, Billy Childish, The Raincoats, Honeymoon Killers (Tueurs de la Lune de Miel), The 13th Floor Elevator, David Bowie, The Residents, Snakefinger, The Undertones, Devo, The Stooges, The Stranglers, Taxi Girl, Magazine, Blondie, Alex Chilton, The Electric Prunes, Le Tigre, !!!, Kraftwerk, Big Youth, Can, Kevin Ayers, Of Montreal, The Olivia Tremor Control, Clinic…

Un seul mot d’ordre pour moi : Exit the groove !

Rendez-vous le 17 décembre à 18h30 à La Boutique
(10, rue Ste Hélène à Strasbourg).

Le site de DJ M&S

Deutsche Elektronische Musik, Tanzmusik ?

mots&sons_DeutscheElektronischeMusik_SoulJazzRecordsDécidément, Soul Jazz Records fait bien les choses : là, en l’occurrence, il s’agit d’une compilation, Deutsche Elektronische Musik, sous-titré Experimental German Rock and Electronic Musik 1972-83. On appréciera dans le titre l’absence de l’appellation “krautrock”, la mauvaise blague ayant enfin tourné court – on nous rappelle que le “kraut” était le sobriquet dont les alliés affublaient le soldat allemand outre-Manche !

Les classiques Neu! – qui voit son catalogue réédité en vinyle, coïncidence des calendriers –, Can, Faust, Ash Ra Tempel, Tangerine Dream, Amon Düül II  ou Popol Vuh se succèdent, affirmant la diversité, mais aussi paradoxalement l’extrême cohérence de cette scène psychédélique et hautement avant-gardiste. Le booklet nous renseigne sur les filiations esthétiques, insistant sur la figure de Karl Heinz Stockhausen – dont Holger Czukay et Irmin Schmidt étaient les étudiants –, mais aussi et surtout sur celle de Joseph Beuys. Les performances de ce dernier ont redéfini les contours de toute démarche artistique outre-Rhin dans un contexte politique et social d’une violence inouïe.

De manière générale, cette compilation en 2 CD avec son lot d’inédits et de perles – La Danse des Microbes de Michael Bunft, Rambo Zambo de Kollectiv, etc. –, nous offre une plongée au cœur des 70’s dans ce que la période a révélé de sublime, mais aussi de tragique.

Et comme ils sont les grands absents de cette compilation – pour des raisons qu’on imagine aisément –, voici Kraftwerk en vidéo, en 1973 : Ralf Hütter et Florian Schneider, à l’époque de Ralf und Florian. Tanzmusik !