Captain Beefheart’s last trip!
19 déc
Putain d’année 2010 ! Elle commence avec les disparitions successives de Lhasa, se poursuit avec celles de Vic Chesnutt et Mark Linkous de Sparklehorse, il fallait qu’elle s’achève avec le décès de Don Van Vliet, alias Captain Beefheart, le 17 décembre dernier, à la suite d’une sclérose en plaque. Sa retraite musicale en 1982 n’a jamais fait oublier l’immense influence de ce compositeur et plasticien unique sur des artistes aussi différents que les Résidents, Pere Ubu ou Tom Waits, mais aussi sur toute la scène post-punk anglaise (Public Image Limited, Joy Division, The Fall, Bauhaus…) et la scène indie américaine de la deuxième moitié des années 80 et du début des années 90 (Sonic Youth, Sebadoh, Pavement, The Flaming Lips…).
On ne reviendra pas sur les conditions d’enregistrements de Trout Mask Replica, son troisième album en 1969, produit par Frank Zappa, disque inécoutable pour certains, chef d’œuvre absolu pour tous les autres – dont je suis ! Les récits les plus farfelus continuent d’être relayés sur le niveau d’improvisation d’un disque plus écrit qu’il n’y paraît. Quoi qu’il en soit, la liberté formelle affichée par cet enregistrement continue de marquer des générations et des générations d’artistes rock et rares sont les exemples d’une vision aussi extrême d’une pop d’inspiration free. Seul, peut-être Starsailor de Tim Buckley explore cette voie esthétique sans nul retour possible d’une poésie anguleuse, à la limite de la stridence.
Trout Mask Replica ne doit pas occulter le reste d’une œuvre compacte, extrêmement cohérente, y compris dans ses débordements : Safe as Milk (1967), Strictly Personal (1968) dans sa version dépouillée, Lick My Decalls Off, Baby! (1970), Mirror Man (1971), et même dans une certaine mesure les tardifs Shiny Beast (Bat Chain Puller) (1978) et Ice Cream for Crow (1982), tout comme sa contribution à Hot Rats (1969), le second album solo de Frank Zappa, constituent des entrées en matière tout à fait appréciables avant de s’attaquer au monstrueux Trout Mask Replica. Aujourd’hui, il reste les disques et quelques images télévisées, assez rares, glanées ici ou là, dont la remarquable performance live en 1980 dans le cadre de Chorus, l’émission initiée pour Antenne 2 par Antoine de Caunes.
Antoine de Caunes et Laurent Chalumeau, inclination rock
30 nov
Antoine de Caunes et Laurent Chalumeau sont les meilleurs amis du monde et ça se voit. Ils parlent l’un de l’autre avec une admiration qu’ils ne cherchent pas à dissimuler. Ensemble, ils forment un bloc compact qui rétablit un certain nombre de vérités sur le rock et l’écriture en général.
Ce qui semble vous lier, Antoine et Laurent, c’est une passion commune pour le rock, mais il y a aussi ce souci que vous apportez à la langue, qui ne doit pas exprimer un ton faussement jeune, ni répondre à des critères langagiers particuliers.
A.d.C. : Oui, je me méfie beaucoup de cela. On partage ce point de vue avec Laurent : le rock ne s’adresse pas aux jeunes ni à un public ciblé, c’est de la musique qui est apparue au début des années 50 et quand on prend le train en marche avec Chorus, il s’est déjà passé deux ou trois choses. De manière générale en télévision, il me paraît plus sain de parler normalement, plutôt que de traiter les gens comme des crétins.
Vous publiez un Dictionnaire amoureux du rock. L’adjectif “amoureux” le situe dans toute sa subjectivité.
A.d.C. : À l’origine, le Dictionnaire est une proposition étrange d’un éditeur, Jean-Claude Simoën, qui dirige cette collection des Dictionnaires amoureux. Cet éditeur à l’ancienne, extrêmement érudit, fin et raffiné, qui, pour de bonnes raisons, est assez déconnecté du monde d’aujourd’hui, me propose d’en faire un sur le rock, alors qu’il n’y connaît strictement rien. C’était extrêmement intéressant pour moi parce que je n’avais pas en face de moi un éditeur tatillon qui allait me poser des questions sur mes choix ou les manques éventuels. Comme il ne s’agissait pas de faire un dictionnaire, il me fallait travailler sur ce lien amoureux avec le rock, une musique qui accompagne ma vie depuis plus de quarante ans et pour laquelle je garde une passion intacte. J’ai essayé de raconter cela sans que ça soit un livre de mémoires, ni un livre d’anecdotes, sans qu’il n’y ait non plus de révérence, mais en prenant du plaisir à écrire et à raconter. Il ne s’agissait pas non plus de brosser un tableau complet – loin de là, il faudrait 1000 pages de plus ! –, mais qui donne un aperçu de la raison pour laquelle on peut être attaché à une musique comme celle-là.
Vous rendez tout de même votre lecteur jaloux, quand il découvre les noms des artistes que vous avez rencontrés : Bob Dylan, Paul McCartney, David Bowie, The Clash… Vous en profitez pour relater un certain nombre d’anecdotes, comme cette drôle de situation dans laquelle vous vous retrouvez avec James Brown.
A.d.C. : Oui, j’ai eu affaire au parrain en personne ! Comme beaucoup d’artistes noirs américains de cette période-là, James Brown [il insiste sur la prononciation, ndlr] a été exploité jusqu’au trognon par des managers véreux. Quand il a connu un retour en grâce, il ne laissait plus rien passer : il avait des caprices comme celui de demander une petite rallonge au moment de monter sur scène… une fois la salle pleine ! Chuck Berry est connu pour cela… Ces anecdotes, mises en collier, finissent par raconter une histoire plus large. Si je peux me permettre, quand Laurent a rassemblé l’année dernière dans le recueil En Amérique ses chroniques publiées dans les années 80, c’était le moment où je me collais à la rédaction du Dictionnaire amoureux. Dans un premier temps, ça m’a donné des complexes terribles – monsieur sait écrire ! –, mais par la suite l’absence de toute forme de rock-criticism s’est avérée extrêmement stimulante pour moi.
L.C. : J’allais justement rajouter que ce qui est unique avec le Dictionnaire d’Antoine c’est son “lieu de parole” – comme on disait, jadis, quand j’étais étudiant –, sa posture par rapport aux artistes qu’il a croisés. Il est plus artiste lui-même que journaliste. Ça aménage un angle d’attaque, une altitude de vue pas si commune. Nous avons l’habitude de lire des articles de journalistes qui regardent ce qu’il se passe, le plus souvent en levant la tête, en donnant le sentiment que ça se passe au-dessus d’eux, avec un vieux fond de rancœur et de jalousie inconscient. Ce qui est tout à fait engageant et rafraichissant dans le Dictionnaire d’Antoine, c’est qu’à aucun moment on ne sent ça. Il y a une espèce de connivence qui n’empêche pas l’humilité, ni l’admiration.
En retour, Laurent, Antoine vous situe au niveau de Nick Hornby, Nick Tosches ou Peter Guralnick, ces grands écrivains rock à cette différence près que vous n’écrivez pas systématiquement sur le rock. Chez vous l’écriture rock passe dans le récit.
L.C. : Le style rock, je ne sais pas ce que c’est, et les rares fois où j’ai l’impression de voir de quoi il s’agit, c’est pour vite changer de trottoir. Les tentatives à la fin des années 60 et dans les années 70 coïncidaient avec les maladies de croissance de la musique elle-même. D’écrire rock, ça serait quoi ? Ecrire avec des majuscules, des italiques, des onomatopées ? Non, même à propos du rock, ça serait rendre service au sujet et aux lecteurs que d’en parler normalement. À cet égard, le Dictionnaire d’Antoine est exemplaire, il est écrit dans un français presque suranné dans son excellence, avec des moments d’esprit – au sens le plus classique du terme – qui conviendraient bien à des sujets soi-disant plus nobles. Quand je travaillais à Rock’n’Folk, après deux ou trois ans à me chercher, à justement vouloir me la jouer rock-critic, j’ai commencé à faire à peu près correctement mon boulot le jour où je me suis mis à écrire sur la musique normalement comme sur n’importe quel autre sujet. D’ailleurs, les articles qui ont survécu au temps et qui ont justifié d’être réunis l’an dernier dans mon recueil, ce sont des articles qui ont été écrits dans un français tout à fait normal.
Dans votre dernier ouvrage, Bonus, on sent une nouvelle approche narrative avec cette volonté de donner au personnage une langue propre.
L.C. : L’idée c’est de disparaître en tant que narrateur omniscient et ce au profit des personnages qui racontent eux-mêmes l’histoire. Je fais en sorte que l’intrigue avance le plus possible grâce aux dialogues. Le but c’est d’intégrer le lecteur – comme disent les correspondants de guerre en Irak et en Afghanistan – ; il vit cette histoire au fur et à mesure qu’elle se déroule avec des personnages qui se parlent à eux-mêmes avec leurs propres mots. L’une des difficultés – mais c’est aussi l’un des plaisirs –, c’est que chacun se crée sa petite musique à lui et identifie rapidement qui est qui dans le récit.
Il y a justement une actualité du langage, des mots dont on ne sait s’ils vont entrer dans le langage courant ou disparaître : peer to peer, iPod, etc…
A.d.C. : Je peux me permettre un commentaire ? Je fais des lectures publiques des textes de Laurent sur scène, non pas parce que c’est mon meilleur ami – on n’en sortirait pas –, mais parce que c’est un grand écrivain…
L.C. : Je vais vous laisser…
A.d.C. : Ce qu’on ne dit pas là, c’est qu’il fait des romans extrêmement drôles. Je suis saisi à chaque fois : ces romans donnent un instantané de la société dans laquelle on vit en ce moment – la Sarkosie de ce début de troisième millénaire ! C’est épatant, c’est excessivement drôle et pertinent.
L.C. : Je tiens à préciser que ça n’était pas l’intention de départ. Les personnages sont comme nous, ils habitent ici et maintenant – j’aimerais faire croire au lecteur qu’il pourrait les croiser –, ils ont des préférences culturelles, des opinions politiques, pour certains des indignations et pour d’autres des adhésions. Ça ne veut pas dire que je n’ai pas moi-même en tant que citoyen ma part d’indignation, mais je n’ai pas la naïveté de croire que ce que je raconte pourrait faire avancer les choses d’un nanomètre. Mon ambition, c’est juste de faire passer un excellent moment à mon lecteur pendant une dizaine ou une douzaine d’heures.
Propos recueillis à l’occasion de la rencontre à la Librairie Kléber le 27 novembre
Antoine de Caunes, Dictionnaire amoureux du rock, Plon ; Chorus, 3DVD, INA Éditions
Laurent Chalumeau, Bonus, Grasset
L’intégralité de l’entretien à lire dans Zut #8 (hiver 2009-2010)
À lire également Antoine de Caunes, amoureux du rock
Antoine de Caunes, amoureux du rock
13 oct
Double actualité pour Antoine de Caunes : la publication du coffret Chorus et de son Dictionnaire amoureux du rock chez Plon. L’occasion d’un joyeux échange téléphonique.
En 1978, au moment où vous lancez Chorus, le rock est absent des chaines françaises depuis la disparition de l’émission Pop 2, mais vous profitez de la libération d’un créneau, le dimanche à midi, pour créer Chorus. Le principe de ce live hebdomadaire s’est-il imposé d’emblée comme la bonne idée ?
Curieusement non, parce que ce n’est pas une idée, du moins pour les gens à l’antenne à l’époque pour qui le rock compte bien moins que ça. Ils libèrent une case horaire dans la grille de Jacques Martin et me la confient pour remplacer une émission qui existait précédemment qui s’appelait Blue Jean – une émission en playback, enregistrée dans le sous-sol du Théâtre de l’Empire, avec les artistes de variété qui venaient pousser la chansonnette, avec des pom pom girls derrière.
Quand je récupère le budget de l’émission, qui s’inscrit dans la grille du dimanche après-midi, j’ai les moyens de retourner à l’Empire et j’ai converti ces moyens-là pour passer sur la grande scène et faire des concerts, dans une économie très stricte. C’était la seule manière pour moi de montrer du rock à la télévision, en faisant jouer des groupes face à un public. Il y avait forcément une autre approche, qui est l’approche documentaire, mais là avec une case hebdomadaire et les moyens dont nous disposions c’était impossible.
L’ironie du sort veut que vous inscriviez Chorus dans cette case horaire, en début de programme de la grille de Jacques Martin, à une époque où ce dernier représente culturellement quelque chose de la télévision qu’on aime moins.
Mais vous pouvez le dire autrement : c’était juste ce qu’on n’avait pas envie de faire à la télé ! Le côté consensuel, la télé pour les vieux avec les airs d’opérette, L’école des fans avec des enfants plus ou moins consentants et des parents aux yeux embués. Pour moi, il n’y avait pas besoin de psychotrope à l’époque ; j’hallucine quand je vois ça ! [rires]
Le paradoxe veut que, venant d’une famille de télévision, je ne me destine pas à la télévision à l’époque. Je me suis retrouvé accidentellement à être l’assistant d’un ancien reporter de guerre, Michel Barbot. De rencontre en rencontre, en l’occurrence celle de Claude Ventura, le réalisateur de Pop 2, l’émission précédente, je dépose un projet sans y croire vraiment. Il se trouve que le projet est accepté et que je me retrouve dans un premier temps à produire l’émission, dans un second à la présenter, alors qu’honnêtement, je ne me destinais ni à l’un ni à l’autre.
Du coup, pour la présentation, vous optez pour un ton totalement décalé.
Oui, pour deux raisons ; d’abord parce que j’ai grandi dans un milieu de télévision, avec des gens qui ont toujours fait de la télévision autrement que dans le courant dominant : mon père [Georges De Caunes, ndlr] s’étant fait “lourder” à maintes reprises du JT parce qu’il se permettait des commentaires et ma mère [Jacqueline Joubert, ndlr] ayant été, et le restant, d’une modernité incroyable, c’est-à-dire qu’elle s’exprimait normalement – dans un français ni communautariste, ni faussement jeune, ni emprunté. Elle parlait normalement – comme je vous parle en ce moment – et ça semblait original à l’époque.
Vous vous situez également en rupture avec le propos intellectualiste autour du rock à l’époque. La posture est presque punk…
Je ne suis pas sûr que le propos soit intellectualiste, mais il révèle alors un esprit de sérieux qu’on retrouve dans le domaine des arts, de la littérature, du cinéma, de la musique évidemment et du rock en particulier. Le plus drôle, c’est que nous nous retrouvons en présence de jeunes “rebelles” qui vous parlent d’une musique énervée, avec cette envie de mettre à bas l’ordre ancien, avec un sérieux, une componction, qui me semblent contradictoires avec l’esprit que véhicule le rock : un esprit d’impertinence, bordélique et assez joyeux – ce qui n’empêche Joy Division d’exister ! [rires]
L’émission tombe au bon moment, on se situe juste après le punk, avec l’avènement d’un grand nombre de groupes majeurs, dont certains viennent de publier leurs premiers chefs d’œuvre. On suppose que vous prenez conscience que votre émission tombe bien, non ?
Ben écoutez, si je n’en avais pas eu conscience moi ça aurait été très grave… Pourquoi ? Il s’est passé quelque chose ? [rires] Non, c’est un moment de rencontre entre des courants forts, l’après-punk, le début de la new wave, la mutation du rock progressif en jazz-rock – je vous dis ça et j’ai là le sentiment d’être sur France Musique à gloser, tel un pauvre cuistre, sur la fin des années 70 –, mais tout cela est assez joyeux : cette période-là est une parenthèse enchantée dans toute l’histoire du rock. Le coup de bol : l’émission démarre pile au moment où ça part dans tous les sens…
On trouve aussi des représentants de la génération précédente, on pense à Captain Beefheart – quelques années avant son retrait – et Magma. Là, on sait votre attachement au groupe de Christian Vander. Son Hhai en live à l’Empire reste un moment d’anthologie…
L’idée générale derrière, c’est outre le fait que je ne supporte pas cette idée de sérieux, que ce soit dans le rock ou ailleurs, je ne supporte pas non plus la “chapellisation”, cette espèce de guerre des gangs qui se met en place, en défendant tel courant au détriment de tel autre. Le rock progressif me fait “dégueuler” en général [rire général], mais ça ne m’empêche pas d’inviter à l’époque des gens qui représentent ce courant-là – là, je mets Magma de côté, c’est autre chose.
Les “dinosaures” n’y sont pas…
Ben, les “dinosaures” sont déjà au musée à cette époque-là. Sinon, ils sont trop chers. Il y a une règle économique très simple : de toute façon, on ne paie pas les groupes, alors… [rires]
Les Français sont bien représentés en revanche, Trust, Téléphone, Taxi Girl, Starshooter, Marquis de Sade, etc…
C’est un moment où le rock français relève la tête. Là aussi, ça part dans tous les sens entre Taxi Girl, Starshooter, mais ils font partie de la dynamique de l’époque. Après, je me suis posé la question récemment, j’ai le sentiment que ça tient moins la route que dans l’instant, à part peut être pour les Dogs, Marquis de Sade, Téléphone, qu’on écoute avec une oreille nostalgique. Mais ça, c’est un sentiment personnel.
Justement, ce qui paraît le plus étonnant à la vision de ces images, c’est qu’on les redécouvre sans nostalgie, sans même de distance, avec toute la force de l’époque…
Là, vous me faites plaisir, c’était l’idée même. Avec cette édition en DVD, il n’y avait aucune entreprise nostalgique, mais un constat : la plupart des musiques intégrées à ce DVD tiennent la route.
Vous-même, à revoir ces images, quel sentiment y associez-vous ?
Je ne les revois pas, parce que – et c’est une névrose personnelle – j’ai horreur de revoir les choses. J’ai laissé mes camarades de l’INA faire leur travail. Je me suis contenté de me faire appel à ma mémoire, sur la base des listes qui m’étaient soumises, pour proposer un ordre de montage et de sélection. Quand j’en reparle, ça n’est pas tant pour me replonger dans tout cela, mais c’est sans doute parce que la musique a gardé son intensité. Mais je n’ai pas besoin de revoir les images pour m’en convaincre.
Trente ans après, on se retrouve malheureusement dans une situation voisine. Pire sans doute, alors qu’il existe des chaines musicales. À quelques exceptions près, le rock a de nouveau disparu de la télévision… Chorus serait-il possible aujourd’hui ?
Il y en a une qui s’inscrit dans cette tradition, c’est la Musicale sur Canal+. Ça tombe bien, c’est présenté par ma fille… [rires] La programmation me semble cohérente et surtout “bornée”, dans le sens où elle présente ses propres limites : ça n’est pas construit sur des duos improbables entre artistes situés chacun à un bout de la chaine alimentaire. Et puis, si l’on considère l’autre manière de parler du rock à la télévision, j’entends l’approche documentaire, il y a souvent de très bons sujets dans Tracks sur Arte. Le rock malheureusement, n’intéresse toujours pas les gens de la télévision. Je ne peux que le constater, mais j’ai beau m’interroger je ne sais toujours pas pourquoi… On en trouve à doses homéopathiques – au Grand Journal par exemple –, mais nous n’avons pas de vrai rendez-vous avec le rock à la télévision.
Et pourtant, dans votre ouvrage, le Dictionnaire amoureux du rock, vous affirmez que pour la première fois, nous aimons la même musique que nos parents et nos enfants, le rock est devenu universel…
Oui, et je rajoute que je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou s’en désoler. La question est ouverte. Pour toute ma génération, le rock était une manière de se positionner contre un monde adulte qui ne convenait pas. Là, on constate une espèce de grande réconciliation inter-générationnelle autour de Joe Strummer qui semble…
Préoccupante ?
Oui, un peu suspecte…
De cet ouvrage qui sort à la fin octobre, je n’en ai lu que quelques extraits…
Le contraire m’eut étonné ; j’ai fait les dernières corrections la semaine dernière…
Vous y racontez votre relation amoureuse au rock sous la forme d’un dictionnaire subjectif. Un exercice que je suppose enthousiasmant, mais complexe… Vous parlez d’un “esprit marabout” pour la construction de l’ouvrage.
Ça fonctionne par arborescence… C’est un dictionnaire, mais il est “amoureux” – l’adjectif est capital ! –, il est donc hautement subjectif et impressionniste : je pars généralement d’un premier socle. Prenons un exemple : j’ai rencontré un jour Bob Dylan, j’ai eu cette chance incroyable de passer une demi-heure en tête à tête avec lui, c’est quelqu’un qui m’a nourri et que j’ai idolâtré. Je raconte ce qu’il se passe, mais ce moment-là me renvoie à autre chose : de Dylan je passe à J. Geils Band. En fait, je les interviewés en Hollande tout comme Dylan. Ça fonctionne ainsi, comme une balle de flipper rendue folle par un joueur malhabile. De ce premier socle d’impressions, je passe à un second plan, puis à un troisième, et ainsi de suite. À la fin, je me retrouve à écrire sur Karen Dalton que je n’ai jamais vue de ma vie, que j’écoute un peu et même pas tant que ça, mais parce Djian en parle dans un de ses bouquins et que du coup je la réécoute, avec les larmes aux yeux. C’est ça, l’“esprit marabout”. Ça pourrait continuer sur 2500 pages
Oui, ça pourrait durer indéfiniment…
D’où la frustration d’avoir à s’arrêter à un moment, tout en espérant que le livre se vendra suffisamment pour en proposer une édition revue et augmentée. [rires]
Même l’ordre alphabétique lui-même suggère des passerelles. On passe des Hell’s Angels à Helter Skelter ; là, on peut y voir des choses, les Beatles, les Rolling Stones, Altamont, Charles Manson etc… J’étais super frustré parce que j’ai eu le début de l’extrait mais pas la fin. Est-ce que vous pourriez me donner la suite, s’il vous plait ?
Vous la lirez, c’est l’histoire de la chanson et du moment où elle se retrouve entre les mains de Charles Manson, une histoire à tiroirs qui se finit avec John Lennon au Dakota Building. Cette chaine d’événements – je précise que je n’appartiens pas au cercle “conspirationniste”, mais si j’y étais j’en serai le fer de lance [rires] – constitue un sillage de tragédies, mais je ne sais pas pourquoi je suis parti là-dessus. Après, c’est toute la liberté du dictionnaire, il n’y pas de contrainte, c’est vraiment un prétexte.
C’est tout de même un pavé de près de 800 pages !
Pavé, pavé, attendez les manifs avant de le jeter… [rires]
En tout cas, ça a l’air conséquent… On aura l’occasion de vous croiser à Strasbourg pour en discuter après la sortie [le 27 novembre à La Librairie Kléber, ndlr]…
Oui, absolument, on s’y croisera sans doute. Sachez que je donne une lecture le soir même à Florange [dans un pays lointain, la Lorraine, ndlr] à partir de textes de mon ami Laurent Chalumeau…
Chorus, coffret 3 DVD – INA ÉDITIONS
Antoine de Caunes, Dictionnaire amoureux du rock, Plon
(publication le 28 octobre)
Photo d’Antoine de Caunes : Laurent Attias
À lire Antoine de Caunes et Laurent Chalumeau, inclination rock
À lire Mon Petit Chorus
Mon petit Chorus (1978-82), un coffret DVD de l’émission d’Antoine de Caunes
20 sept
Le dimanche à midi, c’était l’instant Chorus sur Antenne 2. L’émission a été initiée en septembre 1978 par Antoine de Caunes, alors assistant-réalisateur à l’Agence Sygma. Profitant d’un créneau rendu libre par la suppression de l’émission Blue Jean, il lance une idée simple : la diffusion hebdomadaire de 40 minutes de concert de groupes invités pour l’occasion.
À une époque où le rock a disparu des écrans télé – rien n’avait remplacé l’émission Pop 2 –, l’émission Chorus s’apparente à un miracle venu du ciel.
Il faut dire qu’au moment de son lancement, le rock vit une mutation profonde : de nouvelles esthétiques naissent sur les cendres du punk, toutes les certitudes sont bousculées et la vieille génération balayée en quelques mois.
Réalisée par Claude Ventura, Chorus accompagne ce mouvement jusqu’en 1982, et sert de relais à une nouvelle vague d’artistes : The Clash, The Cure, The Police, The Jam, The Stranglers, The Undertones, XTC, Siouxsie and The Banshees, Magazine, Madness, The Pretenders, Elvis Costello, The Ramones…
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C’est amusant, mais mentalement j’associe à Chorus l’image de Feargal Sharkey. La position accroupie du chanteur des Undertones m’avait fortement marqué lors d’une diffusion de l’émission. Tout gamin, je ne savais que penser de la musique, mais j’en mesurais l’intensité par cette posture singulière.
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Dans la foultitude d’images et de sons utilisés ou créés dans le sublime générique signé Kiki Picasso et le collectif Bazooka : Denis par Blondie – « Je suis si folle de toi » –, Howard Devoto de Magazine, Tom Verlaine, Blank Generation par Richard Hell and the Voivoids, We’re Devo par Devo, Siouxsie and The Banshees, Joe Strummer, I’m a Cliché de X-Ray Spex avec Poly Styrene…
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Les groupes français sont bien représentés dans l’émission : les incontournables Téléphone nous rappellent qu’ils avaient constitué, un temps, un excellent groupe de rock – grâce aux extraits proposés, on se souvient combien nous étions attachés, adolescents, à la figure de Corine Marienneau – ; de même pour Trust ou Starshooter, dont on comprend mieux, trente ans après, l’immense popularité. Les autres, Marquis de Sade et Taxi Girl – les jeunes gens modernes dont on vante alors les qualités dans Actuel –, s’affirment en chefs de fil d’une new wave rayonnante en France.
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Parmi les artistes issus de la génération précédente, Magma avec un impressionnant Hhai et Captain Beefheart qui se pose, quelques années avant son retrait volontaire, en influence majeure pour bien des jeunes artistes…
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Le coffret DVD ne comprend pas moins de neuf heures de programmes. À guetter en vrac : Howard Devoto juché sur son pied de micro, les interventions décalées d’Antoine de Caunes, son acolyte Jacky – futur Platine 45 – jouant avec un clébard ou mimant le sommaire de l’émission, le short léopard de Jacques Higelin, The Clash en train d’interpréter Jimmy Jazz peu de temps après la sortie de London Calling, Kraftwerk avec Radioactivity – en bonus caché –, la candeur affichée de Jonathan Richman, Robert Smith gamin, le déhanché de Daniel Darc sur Chercher le Garçon, les longs bras de Philippe Pascal, la présence de Dominique Laboubée des Dogs…
COFFRET 3 DVD – INA ÉDITIONS
À lire l’interview d’Antoine de Caunes
À lire l’interview d’Antoine de Caunes et Laurent Chalumeau :
Chorus, Dictionnaire amoureux du Rock et Bonus
Un coffret DVD de l’émission Chorus d’Antoine de Caunes publié par l’INA
16 sept
Pour certains d’entre nous, il y avait une vie pour Antoine de Caunes avant Canal+ ou le cinéma. Le trublion restera à jamais l’initiateur d’émissions rock incroyables, parmi lesquelles la première d’entre elles, Chorus. De 1979 à 1981, près de 40 minutes live sont diffusées chaque semaine sur Antenne 2. Les meilleurs groupes de la scène punk et new wave y sont présentés, et pour les mômes que nous étions, c’était notre premier contact aux Clash, Jam, Cure, Stranglers, XTC ou Undertones. Comme un bonheur qui tombe du ciel, ce ne sont pas moins de 9 heures de ces émissions si précieuses qui nous sont confiées sous la forme d’un splendide coffret DVD.
COFFRET 3 DVD – INA ÉDITIONS
(Sortie 5 octobre 2010)
À lire l’interview d’Antoine de Caunes et Laurent Chalumeau
À lire l’interview d’Antoine de Caunes
À lire la chronique Mon petit Chorus






