Deep End de Skolimowski : But I Might Die Tonight!
Peu de films ont su magnifier le fantasme adolescent. Quarante ans après sa sortie, Deep End, chef d’œuvre de Jerzy Skolimowski, garde toute sa force de suggestion. Une nouvelle sortie au cinéma, suivie d’une première édition DVD et Blue-ray chez Carlotta en novembre, constitue un événement pour les cinéphiles.
« Serviette, tapis de bain, peignoir, drap et… chefs d’œuvre. »
Deep End fait partie de ces films avec lesquels on passe une vie. Déjà culte dans les années 80, la moindre occasion de le voir au ciné-club était prisée, de même pour les rares diffusions à la télé. Une K7 vidéo enregistrée sur une chaine câblée nous a permis grandir avec ce film à peu près autant qu’il nous a vu grandir : un détail nous avait échappé, mais un semblant de maturité aidant, nous nous y attardons, délaissant le motif central pour la périphérie ou l’arrière-plan. Mais ce qui demeure, c’est le sentiment initial porté ici magistralement par John Moulder-Brown : cette impulsion mélancolique qui conduit à la vie, autant qu’elle annonce la mort. Mike, l’adolescent de 15 ans qu’interprète ce très beau jeune homme au physique déjà bowien, est partagé entre un passé trop récent – « Tout ça paraît si loin maintenant » – et un futur qui se refuse à lui. Tout garçon de son âge a perçu, à un moment ou à un autre, cette vision de l’abîme. Là en l’occurrence, ce sont les petits jeux pervers, doux amers, de Susan, une jolie rousse plus âgée que lui, interprétée par Jane Asher, l’ex-compagne de Paul McCartney, qui déroutent le jeune homme. Plongé dans un monde qui se dérobe, les codes ne tardent plus à lui échapper. L’environnement – l’établissement de bains publics dans lequel il est recruté pour préparer et nettoyer les cabines de douche – exprime plastiquement les instants de passage : les murs dont certains sont repeints dans des couleurs vives, rouge et orange, portent la marque d’hésitations psychologiques, entre la tentation d’une forme de pureté – dans ce que celle-ci présente d’éminemment rétrograde dans cette Angleterre du début des 70’s encore marquée par le puritanisme – et une forme de modernité, voire de franche émancipation. Mike aimerait tant avoir l’aisance de George Best, l’attaquant mythique de Manchester United, dribler, tacler à l’envi et dribler à nouveau, comme le lui suggère une cliente venue solliciter sa présence et ses services dans une scène aux forts accents métaphoriques au début du film, mais il ne sait y faire. Comme tous les gars de son âge, il aime le football et le fantasme allégrement, mais occupe dans son équipe le poste de gardien de but, loin parfois, trop loin de l’action véritable. Une manière comme une autre pour lui de se préserver. N’est pas George Best qui veut ! L’instant de plaisir se matérialise enfin lorsqu’il enfourche sa bicyclette, prend de la hauteur dans la banlieue londonienne et guette Susan, le fruit de toutes ses obsessions.
« Tu as vu Georgie Best marquer 6 buts à Northampton ? 6 ! Le deuxième de la tête. À peine effleurée, elle a volé dans les filets. Ou l’autre quand il a dribblé en remontant tout le terrain… Une feinte… Un dribble bien court, dribble et tir ! Non… Il l’a poussée dedans… Elle a atterri doucement… au ras du poteau… Georgie la rentre toujours… Oh boy, Georgie Best ! »
La musique est présente, bien sûr, on souligne régulièrement son importance, mais n’en déplaise à certains, les boucles réalisées par Cat Stevens, à partir des chutes de son album Tea for the Tillerman participent elles aussi à la dimension tout à fait intrigante des relations qu’entretiennent Mike et Susan. Après, il est évident que la présence en quasi intégralité des 15 minutes de Mother Sky de Can, ne peuvent que réjouir rétrospectivement les fans du célèbre groupe allemand. On le sait, Can a beaucoup écrit pour le cinéma, mais c’est sans doute ce large extrait, dans lequel le chanteur du groupe Damo Suzuki fait une apparition en vendeur de hot-dog, qui restitue avec le plus de vigueur la force rythmique et la tension contenues dans sa musique. L’instant est crucial, il coïncide avec la prise de conscience de Mike, toujours à l’affût, que la réalité n’est pas celle qu’il imagine et que l’issue se trouve ailleurs, dans une autre réalité dont il ne pressent pas encore l’existence.
Deep End de Jerzy Skolimowki, en salle en copies neuves
www.carlottavod.com
Article paru dans Novo #15 (juillet 2011)








11 août 2011 - 14 h 28 min
salut Manu, peux-tu me donner le lien précis sur le site de Carlotta qui annonce la sortie du dvd ?
merci!