XClueDead, Uno Due Tre Quatro

Il paraît que les groupes de metal boivent de l’alcool et se droguent, mais que nenni ! Les XClueDead offrent un démenti catégorique : eux, ils préfèrent jouer au Uno (ou à une version alternative : le strip-Uno) entre deux prises au studio Klein Leberau, à Sainte-Marie-aux-Mines.

(par ordre de passage à l’image, de gauche à droite : Thomas, Florian, François, Romain, Anthony)

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XClueDead, l’enregistrement de Two Looks

L’un des coups de cœur du printemps : XClueDead (Thomas à la batterie, François à la basse, Romain à la guitare, Florian à la guitare, Anthony au chant). Le groupe est identifié metal et s’inspire du modèle Deftones, mais va chercher ses références dans différents styles, y compris dans la pop, voire le post-punk. Quel meilleur studio que celui de La Ferme (le studio Klein Leberau de Joël Theux et Rodolphe Burger) à Sainte-Marie-aux-Mines pour y capter l’essence même de ce qui fait l’énergie de ce jeune groupe, qui m’impressionne autant par sa maîtrise que par son extrême humilité.

Quelques images ont été prises par Gabrielle Awad au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg (MAMCS), dont celle-ci. D’autres serviront à alimenter la communication autour du groupe et les premiers bookings de concert à la rentrée.

Là, en ce moment même, le groupe enregistre ses premières prises du morceau Two Looks avec Joël, à Sainte-Marie.

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Magnificence (amours Blondie) / notebook #3

À la recherche de l’album perdu : aussi amusant que ça puisse paraître, j’ai égaré le vinyle du premier album de Blondie. Et pourtant, je ne l’ai pas vendu, ni prêté, ni cédé. Largement éprouvé par des heures et des heures d’écoute adolescente, il était dans un état qui empêchait toute vente : la pochette était abîmée par les déménagements successifs. Pourtant, j’avais le sentiment qu’il faisait partie du dernier lot de vinyles en ma possession.

Mots&Sons_Blondie-debut-album-back-coverMalheureusement, je suis incapable de dire où j’ai bien pu l’égarer. J’ai donc décidé d’en acquérir une nouvelle édition, et tant qu’à faire, une belle édition. À l’occasion d’un voyage à Londres pour le compte du film qu’on tournait sur Rodolphe Burger, And I Ride And I Ride, je profitais d’un instant de balade en plein Camden avec Christophe Urbain pour faire les disquaires avec cet objectif avoué : acheter cette belle édition du premier Blondie. Qui ne connaît l’attachement au disque (qu’il soit vinyle ou même CD) ne peut mesurer la solennité de l’instant.

Nous rentrons dans une première petite boutique ; nous y découvrons quelques bacs à CD de dub épars, mais rien dans bien engageant. Au fond de la boutique, trois marches d’escalier nous donnent accès à ce qu’on croit être une extension et là, j’échange avec un bonhomme un peu décalé qui défend ses 5 vinyles et 3 sérigraphies – dont une de Blondie, réalisée à partir d’une photo de Roberta Bayley. J’hésite et lui achète un badge des Clash, la version métallique qu’on trouvait à l’époque de London Calling. Mais tout en discutant avec lui, je constate qu’un autre espace clôt semble receler de vrais trésors vinyliques.

Peut-on y avoir accès ? “Non pas encore, me répond-il, la personne en charge de cette boutique arrive dans quelques instants.” Et là, je prends conscience que je ne suis pas dans le même magasin, mais dans une suite labyrinthique inouïe de petites boutiques qui s’enchaînent et s’enfoncent sous le sol. Je glousse bêtement, un peu comme pourrait le faire Sean Connery dans le Nom de la Rose, confronté à un volume des commentaires de Beatus de Liébana dans la bibliothèque d’un monastère italien. Dès lors, j’en suis persuadé : ma belle édition se trouve-là, quelque part, sur les rayonnages derrière les barreaux.

Un autre gars, de petite taille, ne tarde pas à arriver, et nous invite à pénétrer dans sa caverne. Avec Christophe, on parcourt les bacs frénétiquement : tout y est, 45T, LP d’origine. Je l’invite à faire l’acquisition du premier Roxy Music ; lui-même, complète sa collection de hits soul-funk ou plus rock pour ses propres sets. Par contre, nulle trace du premier Blondie. Que des disques tout-venant, des éditions assez banales de Parallel Lines ou Eat To The Beat, mais je ne désespère pas. Je pose donc la question au disquaire. “I’ve got one! But where? Let me check!” Et là, je le vois fouiller dans ses bacs, puis dans les nombreux sachets qu’il entrepose à l’arrière de son petit comptoir. Je reste dubitatif, mais au bout d’un moment, alors que je n’y croyais plus : “I’ve got it!” Et de me tendre une belle édition chez Private Stock, l’édition originale sortie fin 1976 ! Il me précise qu’il n’a jamais été écouté, je m’interroge longuement sur le parcours d’un disque qui arrive ainsi vierge entre mes mains après plus de 30 ans de mise en circulation, mais qu’importe, je tiens enfin ma belle édition. Je guette aujourd’hui la belle occasion – une belle platine Technics, une tête de lecture neuve –, mais rien ne m’engage à déflorer un tel sillon. Dans l’attente, ce très beau vinyle est posé face à moi, sur mon bureau, et le regard froid des membres du groupe sur la pochette, notamment celui de Debbie Harry, maintient une distance respectable, inspirante à bien des égards.

Aujourd’hui, je mesure la part de fantasme que j’attache à la dimension purement visuelle de ce disque : j’ai passé des heures et des heures à explorer le dos de cette pochette ; les poses, les attitudes, les tenues vestimentaires, la sobriété du graphisme, tout me semblait en rupture par rapport aux modèles existants, ceux imposés par la mode du début des années 80 ; il y avait quelque chose de désuet qui renvoyait aux années 60, et en même temps j’y voyais l’expression d’une grande modernité.

Magnificence (amours Blondie) / notebook #2

Le grand Lester Bangs n’a signé que deux monographies ; la première est consacrée à Blondie. Elle a provoqué une fâcherie avec le groupe qui s’estimait trahi par le célèbre rock-critic. Aujourd’hui, à la lecture de cet ouvrage publié en pleine Blondiemania en 1980, un tri sérieux s’impose entre ce qui relève du récit objectif, du règlement de compte presque gratuit de la part d’un bel idéaliste rock – le meilleur sans doute, parmi ses contemporains –, qui voit justement ses idéaux rock s’effondrer les uns après les autres, à quelques mois de sa disparition tragique, le 30 avril 1982.

mots&sons_Blondie_LesterBangsEt pourtant, ça et là, l’émotion pointe, notamment quand il situe Blondie dans la filiation des formations pop sixties. Naturellement, il fait clairement le distinguo entre ses affections profondes pour un son garage, celui des Count Five ou du 13th Floor Elevator, celui du punk séminal, les Ramones aux États-Unis, les Sex Pistols et les Clash en Angleterre, et la production de Blondie qu’il situe lui-même dans un style old BeatlesSpectorShangri-La’sTurtlesBeachBoys inspiré par la pop mainstream mid-sixties (p.23). En revanche, si cette approche distingue le groupe des autres formations qui se produisent au CBGB’s, les Ramones, les Heartbreakers (qui comprennent parmi ses membres Richard Hell et Johnny Thunders), Television, les Talking Heads, les Miamis, Lester Bangs lui témoigne une affection profonde, dans un premier temps, toutefois…

Avec le narcissisme qui le caractérise – personne ne lui reproche –, il débute son ouvrage par l’évocation de sa propre chronique en janvier 1977 du premier album de Blondie, publié chez Private Stock. Il considère alors ce groupe comme issu du circuit CBGB-nascent punk rock, et formule une critique très favorable. Il se souvient : “I found their first album a charming, even inspiring piece of American rock’n'roll from traditions as diverse as early sixties girl groups, Question Mark and the Mysterians, and the Velvet Underground.” Cet article intitulé Blondie is more fun, publié dans le Village Voice, opposait le sens de la dérision de Blondie au sérieux affiché par les Ramones ou les Dictators. “Blondie were refreshing.” (on soulignera le pluriel, allusion à un vrai groupe !)

Il relate que peu de temps après, le groupe l’a appelé pour le remercier. Dans la discussion informelle qui s’en suivit, Lester Bangs interrogea le groupe sur ce qui pouvait alimenter son approche singulière du rock.

« La culture japonaise, répondit l’un des membres.
- Vous voulez dire, comme celle de Yukio Mishima ?
- Non, nous voulons dire comme celle des films japonais avec des monstres.”

Bref, de la série Z, celle qui a également influencé Devo ou The B-52’s

En mars 1977, le rock-critic assiste à son premier concert du groupe, en première partie d’Iggy Pop au Palladium, à New York, puis en octobre 1977, il est de la partie quand le groupe se produit à Londres. Il a lui-même passé six jours sur la route avec les Clash, et retrouve Debbie Harry et toute la clique à l’occasion d’une émission de radio du dimanche après-midi. L’instant coïncide précisément avec l’annonce du premier n°1 du groupe en Australie, In the Flesh, et le début d’une Blondiemania de trois années.

Dans une ambiance moite digne d’un sauna, Debbie choisit des singles de Penetration, Richard Hell et les Ramones, auxquels Lester Bangs répond avec des titres de Brian Eno, Ray Charles, Richard Hell (décidément à l’honneur) et Robert Quine.

Charlie Gillett, auteur, producteur et DJ, qui anime cette émission, pose la question à Debbie Harry : “Is Blondie a punk band?” Elle répond “Definitely not!”, même si d’après Bangs elle ne semble pas offensée, et poursuit : “We play power-pop!”

Lester Bangs reçoit le second album du groupe in the mail en février 1978. D’emblée, à l’écoute de Plastic Letters, la circonspection l’emporte : “I began to wonder what was going through their heads.” S’il exprime sa jalousie devant le succès du groupe, l’incompréhension s’installe définitivement. Ce sentiment est exprimé au début de l’ouvrage dans une chronologie rétrospective rapide, mais au cœur de sa monographie, il ne cessera d’opposer la force primitive des groupes qu’il aime vraiment à la solennité fun d’un groupe dont il ne comprend plus l’évolution. S’il voit dans ce succès la porte ouverte à d’autres groupes punk ou new wave, le débat est largement ouvert sur la notion d’avant-garde pop. Il relate que dans un taxi il surprend au cours de l’été 1979, donc peu après le succès planétaire de Parallel Lines, les remarques acerbes de Chris Stein à propos d’un article publié sur Blondie dans Rolling Stone. Lester Bangs n’a pas lu cet article, mais sans malice, saisissant la balle au bond, il affirme qu’il n’a jamais envisagé Blondie comme faisant partie d’une quelconque avant-garde. Ce à quoi Chris Stein répond : “Oh, yes we are!” Brian Eno, également présent dans le taxi, confirme. Dès lors, la rupture semble consommée…

Commentaire de Lester Bangs sur Eat To The Beat, le quatrième album du groupe, en octobre 1979 (p.11) :

“While I liked some of the cuts a lot, other didn’t so much turn me off as escape me entirely. I still couldn’t see that I was listening to anything more than a decent pop band, whatever Brian Eno thought, though many of the lyrics and little twists in the arrangements of some songs, particularly on the second side, did suggest that at least they were avant-garde enough to be obscure. On the final cut Debbie spat over and over: I’m not living in the real world.” Was something seriously wrong with these people or was it that I just didn’t understand them?”

Magnificence (amours Blondie), coll. Sublime #1, chez médiapop, automne 2011

Magnificence (amours Blondie) / notebook #1

Ça fait bien plus de quatre ans que Philippe Schweyer m’a interrogé sur la possibilité de publier un livre sur Blondie ; des textes épars existent, dont certains ont déjà été pré-publiés, y compris à l’époque de Polystyrène – la plus belle de ces publications étant la boîte L140, de la galerie du même nom à Paris, initiée et mise en œuvre par Marianne Maric et Melissa Épaminondi.

L’idée d’un ouvrage est venue à la suite d’une discussion sur le disque qui a changé ma vie, une chronique régulière dans la revue musicale Mojo (Last night a record changed my life). Pour Philippe, il s’agissait de London Calling, un disque qui aurait pu faire partie de ma sélection personnelle. Du coup, il me posait la question en retour. Quel disque avait pu changer ma vie ?

mots&sons_Blondie_Magnificence_CoverJ’aurais pu choisir un disque des Beatles, mais comme les fab four ne correspondent pas à ma génération, il me semblait impossible d’affirmer cette écoute déterminante.

J’aurais pu citer un disque de Joy Division, Unknown Pleasures, Closer ou même Still, un disque de Cure, Pornography (vrai choc adolescent), ou le premier album des Smiths, acheté le jour même de sa sortie, mais ce sont là des groupes que j’ai parcourus en détails alors que ma vision esthétique semblait déjà forgée. Justement, forgée par quoi ?

Quel était le format qui mêlait énergie punk et mélodie pop, annonçant toute la vague new wave, et qui avait pu installer définitivement quelque chose de ma vision du monde ? Wire ? The Buzzcocks ? The Undertones ? Autant de groupes appréciés rétrospectivement – et avec toujours autant d’attachement… Les Talkings Heads qui me fascinaient déjà à l’époque ? XTC ? The Police (le groupe le plus en voque au collège à la fin des années 70) ?

Non, non, Blondie, tout simplement…

Et plus précisément, le premier album du groupe, dont j’ai encore en tête les passages de claviers qui venaient agrémenter de courtes chansons, vives et incisives, construites sur la base de pulsations primitives et adolescentes.

Je me souviens de l’achat de mon premier Blondie. Autoamerican venait de sortir en novembre [1980], avec le titre Rapture, mais alors qu’à la Place des Halles, à Strasbourg, les affiches concernant cette sortie envahissaient les murs du disquaire chez qui je me rendais régulièrement, j’optais pour le premier album du groupe, sans même savoir d’ailleurs qu’il s’agissait là du premier album. Pourquoi ce choix ? Sans doute par esprit de contradiction : il me semblait impossible de faire comme tous les autres, et me ruer ainsi, en pleine Blondiemania, sur le dernier opus. Mais aussi sans doute par volonté de connaître l’histoire du groupe, donc les disques qui précédaient. Après, de manière spontanée, je peux l’avouer : la sobriété de la pochette me plaisait, et j’étais fasciné par l’image située au dos. Rien de l’ordre du fantasme concernant Debbie Harry – effectivement, rien de bien glamour ! –, juste une posture rock qui me semblait en phase avec les aspirations du moment.

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mots&sons_Blondie_Magnificence mots&sons_Blondie_Magnificence_1“Tout le monde le sait… je suis née à Miami, j’ai grandi dans le New Jersey où j’allais à la chorale de mon église, j’ai habité St Mark’s Place dans l’East Village en arrivant à New York quand je me suis émancipée (comprenez par là quand j’ai quitté mes parents), puis j’ai bossé comme barmaid au Max’s. Ensuite mon curriculum votae révèle que j’étais bunny girl. Survivre était le plus important.”

“[...] J’ai connu Chris [Stein] en 73 au deuxième show des Stilletoes, le groupe de gonzesses dont je faisais partie… Mais es-tu certaine de ne pas vouloir apprendre quelques détails croustillants sur Jimmy [Destri], Frank [Infante] ou Clem [Burke] ? Blondie, ce n’est pas moi. Moi, je suis Debbie et nous voulons être un groupe de rock sans tête d’affiche, ou plus exactement sans leader.”

“Je porte des mini-jupes et on me considère souvent comme une pin-up, mais est-ce utile de préciser que j’écoute les conseils de ma maman pour m’habiller ? Maintenant, je suis photogénique. Avant, j’étais un vrai gâchis. On m’a surtout enseigné à être relax, et parfois je suis contente de moi. Les teenagers et les hommes un peu plus mûrs qui ont ma photo au-dessus de leur lit, je trouve ça franchement tragique. Quand je pose, je ne pense qu’à ça.
J’ajouterai que nous n’avons plus le temps de prendre des loisirs depuis deux ans, que du fric on n’en a pas plus, aussi, que penserais-tu si je poursuivais, comme Farrah Fawcett, tous ceux qui se procurent mes photos à l’œil ? Au fait, ton regard s’est-il porté jusqu’à ma nouvelle coiffure ?”

Deborah Harry, propos recueillis par Pascale Jugé dans : Rock&Folk n°153, octobre 1979

Gilles Riberolles : On a dit que votre premier album sonnait sixties.
Debbie Harry : [...] Aucun de nous n’avait prévu ça, nous voulions faire du pop-rock [sic!] des seventies parce que nous vivons dans le présent.

Blondie on Blondie, dans : Best n°123, octobre 1978

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Quelles sont les sources ? En français, pas grand chose à vrai dire : aucune monographie, aucune traduction, ce qui montre bien que Blondie a été pendant bien longtemps délaissé par la rock-historiographie hexagonale. Tout au plus bénéficie-t-on de la traduction de Blondie, Inédits 1976-1980, un recueil de la photographe Roberta Bayley.

Heureusement, quelques articles ça et là, parus en temps réel dans Rock&Folk (octobre 1979, septembre 1981) et dans Best (octobre 1978, novembre 1980, pour ne citer que les couvertures consacrées au groupe) nous renseignent-ils sur la perception que nous avions en France de Blondie ; perception très partagée, qui ne révèle pas forcément une quelconque idylle entre le groupe et notre pays.

Sous le titre, La Marquise des Anges, Francis Dordor n’est pas d’une très grande tendresse, quand il chronique Parallel Lines en octobre 1978 :Sunday Girl, du pop calibré, Heart of Glass, de la disco qui je dois le dire m’a fait penser à Patrick Juvet [c'est très flatteur pour Patrick Juvet, mon cher Francis, si je peux me permettre, ndlr], I’m Gonna Love You Too de Buddy Holly et vous avez une chronique assise le cul entre deux chaises. Il faudrait être un sombre crétin pour sabrer un tel disque, séduisant, sécurisant et joliment fait. Pour moi, Blondie est le groupe qui interdit tout fantasme ou alors autant les accrocher à une poupée gonflable. (Bon je vais enfin pouvoir remettre le simple de Siouxsie and The Banshees !) [Hong Kong Garden, me semble-t-il, ndlr]”

mots&sons_Magnificence_Blondie_NewMusicalExpressAlors que je lui proposais en août 2009 un entretien à propos de sa vision de Blondie, le critique déclinait avec beaucoup de courtoisie : “Le groupe m’a plu à l’époque mais moins que les Ramones, moins que les Real Kids, moins que Mink DeVille. Sans doute parce que plus conceptualisé (Chris Stein, mi-Johnny Thunders mi-Phil Spector). Le premier concert à Paris au Rose Bonbon était bien mais dans ce même lieu je me souviens surtout de celui des Saints. Donc aujourd’hui, Blondie n’est pas à proprement parlé un aiguillon piquant ma nostalgie et pas du tout un rubik’s cube pour vieux rock-critic habitué à tourner dans tous les sens les signes d’un passé glorieux. En somme, je ne pense pas être la bonne personne. Mon fils de 24 ans en connaît plus sur le groupe que moi et surtout lui écoute les disques, ce qui n’est pas mon cas.”

Soit, et en même temps, je creuserai bien l’idée d’un groupe conceptualisé par Chris Stein. Une idée que développe le grand Lester Bangs lui-même dans sa monographie, Blondie, paru en 1980 chez Fireside. De toute évidence, Lester Bangs aime la première période (et on le comprend aisément). Dans la seconde partie du livre, il s’amuse à démonter la mécanique d’un groupe et des orientations artistiques qu’il n’explique que par une sérieuse crise identitaire. Nous y reviendrons. Quoi qu’il en soit, la réponse vient de Debbie Harry et Chris Stein eux-même qui publient leur propre biographie en 1982, Making Tracks, The Rise of Blondie. Au-delà de l’auto-justification, le récit comprend bon nombre d’anecdotes qui alimenteront mes propres récits à propos du groupe. Le livre constitue une source à éprouver, mais malgré la suspicion initiale, une forme de sincérité se dégage, notamment dans les parties rédigées par Debbie. On peut aisément confronter certains de ses récits à la version qu’elle en donne de manière plus spontanée, et parfois plus détaillée, dans Deborah Harry, Platinum Blonde, qui résulte d’une série d’entretiens avec Cathay Che publié en 1999 chez Andre Deutsch.

Après, bon nombre d’interviews peuvent être consultées à intervalle assez régulier (décembre 2005, novembre 2007) dans Mojo. Un Mojo Classic publié en 2008 faisait le point sur les 30 ans de l’année 1978, New Wave Special, avec la célèbre photo de Debbie Harry réalisée par Mick Rock. Blondie y occupe une place centrale, aux côtés de The Police, Pretenders, Talking Heads, Devo, XTC, The Only Ones, The Jam, etc. Et puis, eBay fourmille de publications qui font l’objet de spéculations, notamment une très belle couverture du New Musical Express le 4 février 1978, mais là on touche, au-delà de ces interviews d’époque, à une forme de fétichisation d’objets qui ne nous apportent que des informations très factuelles, dans le cadre parfois d’interviews trop distantes pour présenter un réel intérêt éditorial.

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Il reste à savoir ce qu’on fait de tout cela : rédige-t-on la première monographie en français du groupe ? D’autres s’y attacheront sans doute – en tout cas, il faut l’espérer ! Compile-t-on l’ensemble des informations ? Ça présenterait un intérêt documentaire, mais la sécheresse de la démarche pourrait rebuter le lecteur. Propose-t-on sa thèse sur le charisme de Debbie qui s’impose, aujourd’hui plus encore qu’hier, comme une figure iconique au même titre que Marilyn Monroe, Brigitte Bardot ou Edie Sedgwick ? Il n’y a pas une seule publication fashion qui ne fasse allusion à son influence essentielle, mais même si toutefois ce sujet doit être abordé (associé notamment à cette hypothèse de conceptualisation du groupe par Chris Stein, énoncée par Francis Dordor) la démarche nous semblerait vaine.

Non, il me semble moins intéressant de raconter Blondie que de me raconter moi, dans ma propre relation fantasmée à Blondie. Après, qu’on écarte vite fait les choses : je ne suis pas fan du groupe au sens je ne fétichise rien et je n’ai jamais fantasmé sur Debbie Harry – mes amis finissent par le croire, et c’est devenu un gimmick amusant. Mais Debbie elle-même nous avertissait : « inutile de fantasmer sur moi, les gars, je ne suis pas l’affaire que vous croyez !” De même, le premier album du groupe n’est de loin pas mon disque préféré – on peut chercher du côté de The Madcap Laughs de Syd Barrett ou de Starsailor de Tim Buckley, ce qui constitue le disque ultime à mon goût. Blondie, le disque, représente – et ça n’est pas rien ! – une étape essentielle de ma compréhension esthétique du monde, et me permet aujourd’hui encore de privilégier les formes immédiates et primitives aux formes trop abouties. Alors, quel livre ? Magnificence (amours Blondie) se présente sous la forme de récits autobiographiques, récits adolescents plus ou moins longs, récits fictionnels, fragmentaires, parfois elliptiques, d’une double éducation, artistique et sentimentale, que je mêle à des récits de Blondie et des entretiens. Naturellement, des réflexions émaillent ces récits : des réflexions qui portent sur le groupe, mais aussi sur son environnement artistique et sur l’évolution d’une période cruciale de la musique pop. Enfin, ces récits feront l’objet d’illustrations et traitements graphiques de Jennifer Yerkes. Cette graphiste dont j’apprécie (et je ne suis pas le seul) le regard, nous livrera sa propre vision pop de Blondie.

Magnificence (amours Blondie), coll. Sublime #1, chez médiapop, automne 2011

Mia Hansen-Løve, une ouverture au monde

À tout juste 30 ans, Mia Hansen-Løve en est déjà à son troisième long métrage, Un amour de jeunesse. Ce film lui permet de revenir sur ses thèmes de prédilection et de clore un cycle qu’elle a entamé en 2007 avec son premier film Tout est pardonné.

PBA0637004Avec ce troisième long métrage, on a le sentiment  qu’un cycle se clôt, vous parliez vous-même d’une trilogie possible. Ce dernier film apporte-t-il quelques clés à la lecture de vos deux premiers longs métrages, Tout est pardonné et Le Père de mes enfants
Oui, au fur et à mesure que je l’écrivais, il m’apparaissait de plus en plus évident que les trois films formaient un tout assez cohérent. Et au fond, ce film-là existait déjà. Je le portais en moi depuis longtemps. C’est même le premier film que je souhaitais réaliser, mais que j’ai réalisé plus tard. En même temps, je n’aurais pas pu le faire en premier par manque de maturité, je n’avais pas le recul nécessaire. Il clôt ce que j’ai commencé avec les deux films précédents, mais il revient aussi en arrière. J’ai l’impression que la boucle est bouclée.

Au sens esthétique aussi d’ailleurs : ce n’est pas anodin pour moi de finir le film avec un plan sur la rivière. C’est drôle, car je crois que le premier plan de Tout est pardonné est une rivière du Danube à Vienne, et cette fois le dernier plan est sur la Loire.

Justement il y a des enchaînements troublants, des choses qu’on retrouve : cette montée vers la maison à la fin, le courrier. Aviez-vous en tête ces plans-là ou sont-ce des idées sur lesquelles vous retombez spontanément ?
J’ai particulièrement pris conscience de cela pour ce qui est de la fin du film avec le retour à la campagne. On peut effectivement établir un parallèle avec mon premier film, ça m’a troublé mais ce n’était pas volontaire. En même temps, cette fin s’est vraiment imposée à moi. Le film devait se terminer de cette façon-là, alors je me suis dit qu’il fallait que je l’accepte, que ça avait un sens. Mais cette fin n’a pas la même signification que celle de Tout est pardonné, c’est la source cachée du premier. Du coup, il y a des échos d’un film à l’autre, entre le premier et le dernier et aussi entre le deuxième et le troisième. C’est naturel car le mouvement du film va dans le sens d’une ouverture au monde. Cela vient surtout du travail réalisé autour du Père de mes enfants, qui m’a confronté à des questions plus contemporaines, ce qui a été très précieux pour moi et m’a beaucoup appris. Ce mouvement d’ouverture au monde progressif ne serait sans doute pas le même si j’avais réalisé Un amour de jeunesse en premier, il résulte du travail de mon précédent film.

Il y a d’autres points communs, la disparition du père dans les deux premiers, là celle plus lente de l’amoureux. Dans les trois films, il y a cette nécessité de reconstruire une vie dans l’après…
Oui c’est vrai, même si dans Tout est pardonné le père meurt à la toute fin, la question de la reconstruction, de la survie, intervient lorsqu’on voit comment la jeune fille porte en elle cette blessure. Celle-ci ne l’a pas handicapée, mais elle l’a grandie. Il y a aussi cette idée dans le film qu’au fond c’est indirectement grâce à cet abandon, à cette disparition, qu’elle devient ce qu’elle devient, qu’elle s’épanouit de manière artistique. C’est l’horizon du film plutôt caché dans les deux premiers films, et plus explicite dans celui-ci : surmonter une souffrance, un vide, un deuil, grâce à l’épanouissement artistique ou par le travail.

Il y a une disparition qui reste assez énigmatique, c’est la disparition du bébé au moment de la fausse couche. Quelle place accordez-vous à cet événement dans votre récit ?
Disons que vers la fin du film se pose de plus en plus la question de la maternité car c’est une question qui se pose à la plupart des femmes à cet âge-là. Cette question revient plus tard quand elle voit le dessin offert par Sullivan [le personnage du jeune homme dans le film, ndlr], et aussi à la toute fin quand elle va à la plage et voit des enfants jouer sur l’autre rive. Pour moi, tout cela a du sens. Ce n’est pas anodin que le film ne se termine pas sur la promesse de l’enfantement, mais sur cette idée de solitude. D’ailleurs, la pratique artistique passe par quelque chose qui est en contradiction avec la reproduction de la vie, pas éternellement, mais il y  a une forme de violence dans la pratique artistique, une forme d’opposition à la conception d’un enfant, surtout à ce moment-là de son parcours. Mais je voulais aussi montrer l’extrême violence qu’a l’écho des retrouvailles sur elle, le contraste entre le fait que ça ne laisse aucune trace en apparence : il n’y a pas de dispute, pas de violence, pas de larmes ni de cris. Je voulais montrer l’effet très violent que peuvent avoir certaines choses sur notre inconscient. Camille aime Sullivan, elle a envie d’être bien avec lui, mais cette relation ne peut lui apporter que de la souffrance. Il y a cette idée que parfois des gens se font du mal malgré eux, sans le vouloir, c’est vraiment l’idée du destin, ils sont faits pour se rendre heureux et aussi se faire souffrir.

Chez Sullivan il y a forcément de l’indécision et de l’hésitation. Malgré tout, il prend souvent les décisions pour les deux personnages. On sent cette hésitation jusque dans son jeu. Lui avez-vous donné des consignes pour qu’il soit ainsi en décalage ?
Cela vient sûrement d’un trouble dû à son accent, mais ce n’est pas quelque chose que je ressens. Je trouve qu’il a un jeu extrêmement simple, il n’est jamais dans la pose ou en train de vouloir montrer ses intentions. Il y a quelque chose d’extrêmement simple dans son jeu et dans sa diction, il a un accent très léger, presque impalpable, qui peut troubler. Cela donne une musique différente, mais je ne l’ai pas dirigé dans ce sens, je n’ai pas cherché à rectifier son accent. Ça participait de son charme. Pour moi, ça lui donne une vulnérabilité et une singularité. Ce qui me touche chez lui c’est que contrairement à beaucoup d’acteurs français, il n’est pas dans une pose de virilité, ce que je trouve assez conventionnel. Je suis plus attirée par des acteurs qui sont juste eux-mêmes. Il y a quelque chose de vraiment authentique chez lui que je trouve assez rare et précieux et je le trouve très gracieux dans sa manière de bouger, il a quelque de léger en lui. Mais j’ai l’impression qu’il surprend beaucoup, parfois déconcerte, parfois dérange, parce qu’à mon sens il ne ressemble vraiment pas à ce qu’on voit en général chez les acteurs masculins. Il a quelque chose de presque féminin, une voix un peu aigüe, ce qui crée un contraste avec son physique très brun presque trapu. C’est un tout qui fait que ça trouble le spectateur.

Camille se définit elle-même comme une mélancolique. Ce n’est pas un hasard si elle se tourne vers l’architecture qui est une manière d’appréhender à la fois l’espace et la réalité. On ne peut pas s’empêcher de voir une métaphore du cinéma dans cette manière d’opter pour cet art, et cet échange assez magique sur la question de la lueur. Entre autres thématiques plus classique sur la vie et la mort, une autre thématique plus forte est abordée : la mémoire.
C’était une manière assez passionnante pour moi d’aborder des thèmes qui sont les miens depuis que j’ai fait mon premier film, comme la lumière, la mémoire, l’enfance, se réconcilier avec soi même, le rapport au réel, être à la fois dans des questions abstraites et en même temps confronté à des choses très concrètes. Mais dans ce film j’ai pu aborder ces thèmes en m’enrichissant. Si j’avais fait de l’héroïne une cinéaste je n’aurais parlé que de ce que je connais et ça ne m’intéressait plus d’aborder des choses parentes au cinéma. Je pense que dans l’architecture il y a vraiment des thématiques en rapport avec le cinéma, notamment la question de la mémoire, de l’espace et du temps. C’est ce qui m’a en même temps permis d’aller sur un terrain complètement vierge. J’ai un ami architecte, j’ai écrit toutes les scènes qui concernent l’architecture avec lui, il me les a fait retravailler, il m’a appris énormément, ce qui m’a beaucoup enrichi. Par ailleurs, ce qui me reliait le plus fortement à l’architecture est le fait que mon écriture fonctionne beaucoup sur les décors. Ils sont souvent autant des moteurs dramatiques que les relations entre les personnages, ce sont même presque des personnages à part entière. C’est souvent grâce à eux que j’avance dans l’écriture d’un scénario. Du coup, ayant un rapport fort au décor, j’avais l’impression que le fait que l’héroïne devienne architecte démultipliait pour moi les possibilités à ce niveau-là.

Propos recueillis avec Louise Laclautre / retranscription : Louise Laclautre
Photo : Pascal Bastien

Un Amour de jeunesse, un film de Mia Hansen-Løve avec : Lola Créton, Sebastian Urzendowsky, Magne-Håvard Brekke

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The Beach Boys, la publication des Smile Sessions repoussée !

mots&sons_BeachBoys_MojoDécidément, il faut croire à une malédiction concernant la publication des sessions de Smile, “the great lost BB album”. La presse avait anticipé une publication estivale de l’un des plus grands disques pop de tous les temps : Mojo a publié un passionnant Mojo 60’s avec pas moins de 20 pages consacrées aux Beach Boys (en profitant pour publier un 45T vinyle coloré avec Cabinessence et Wonderful) et les Inrocks Hors-série faisaient de même avec le délectable California Vibrations, The Beach Boys & le son West-Coast 60’s-70’s. Mais las, la réédition annoncée par Capitol au 9 août, donc ces jours-ci, est déjà repoussée au 4 octobre…

Quand on pense que ce disque se fait attendre depuis janvier 1967 – et ça n’est pas la version de 2004, augmentée et ré-orchestrée qui comble la frustration –, on se dit dans un premier temps qu’on n’est plus à quelques mois près ; on se dit aussi que le doute persistera jusqu’au dernier instant. D’ici là, on peut s’amuser à recomposer l’album à partir des publications existantes, comme le suggère intelligemment l’auteur de l’article consacré au disque sur wikipédia :

Main Version

  1. Our Prayer (Good Vibrations: Thirty Years of the Beach Boys)
  2. Heroes and Villains (Alternate Take) (Smiley Smile / Wild Honey)
  3. Do You Like Worms (Good Vibrations: Thirty Years of the Beach Boys)
  4. Wonderful (Good Vibrations: Thirty Years of the Beach Boys)
  5. Surf’s Up (Surf’s Up)
  6. Vegetables (Good Vibrations: Thirty Years of the Beach Boys)
  7. Wind Chimes (Good Vibrations: Thirty Years of the Beach Boys)
  8. Heroes and Villains (Intro) (Good Vibrations: Thirty Years of the Beach Boys)
  9. I Love to Say Da Da (Good Vibrations: Thirty Years of the Beach Boys)
  10. Good Vibrations (Smiley Smile)

Alternate Version

  1. Heroes and Villains (Smiley Smile)
  2. Cabinessence (Good Vibrations: Thirty Years of the Beach Boys)
  3. Wonderful (Smiley Smile)
  4. Surf’s Up (Good Vibrations: Thirty Years of the Beach Boys)
  5. Vegetables (Smiley Smile)
  6. Wind Chimes (Smiley Smile)
  7. Cool Cool Water (Good Vibrations: Thirty Years of the Beach Boys)
  8. Good Vibrations (Early Take) (Smiley Smile / Wild Honey)

On peut également reprendre la lecture de l’excellent Look! Listen! VIBRATE! SMILE! (The Dumb Angel Gazette), recueil de documents d’époque (previews, photographies, interviews) compilés par Domenic Priore en 1995, qui permet de retracer l’épopée malheureuse d’un disque destiné pourtant à bouleverser la décennie bien plus que ne l’aura fait Sgt Pepper.

p.15 : le listing manuscrit de l’ordre des titres du disque envoyé par Brian Wilson à Capitol :

Do You Like Worms / Wind Chimes / Heroes and Villains / Surf’s Up / Good Vibrations / Cabin Essence / Wonderful / I’m a Great Shape / Child is Father of the Man / The Elements / Vega-tables / The Old Master Painter

Je me souviens de la première écoute de Surf’s Up. Ne connaissant pas l’album sur lequel la chanson (qui donne son titreau disque) est reprise, c’est dans le documentaire Endless Summer que je découvrais quelques mesures de ce morceau céleste que je situe à l’égal de God Only Knows sur Pet Sounds – c’est dire l’affection que je lui porte. À la première écoute de cet extrait interprété par Brian Wilson lui-même, je percevais quelque chose de l’essence même de la pop, bien au-delà de toute émotion ressentie jusqu’alors.

(to be continued)

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Deep End de Skolimowski : But I Might Die Tonight!

Peu de films ont su magnifier le fantasme adolescent. Quarante ans après sa sortie, Deep End, chef d’œuvre de Jerzy Skolimowski, garde toute sa force de suggestion. Une nouvelle sortie au cinéma, suivie d’une première édition DVD et Blue-ray chez Carlotta en novembre, constitue un événement pour les cinéphiles.

« Serviette, tapis de bain, peignoir, drap et… chefs d’œuvre. »

mots&sons_Carlotta_DeepEndDeep End fait partie de ces films avec lesquels on passe une vie. Déjà culte dans les années 80, la moindre occasion de le voir au ciné-club était prisée, de même pour les rares diffusions à la télé. Une K7 vidéo enregistrée sur une chaine câblée nous a permis grandir avec ce film à peu près autant qu’il nous a vu grandir : un détail nous avait échappé, mais un semblant de maturité aidant, nous nous y attardons, délaissant le motif central pour la périphérie ou l’arrière-plan. Mais ce qui demeure, c’est le sentiment initial porté ici magistralement par John Moulder-Brown : cette impulsion mélancolique qui conduit à la vie, autant qu’elle annonce la mort. Mike, l’adolescent de 15 ans qu’interprète ce très beau jeune homme au physique déjà bowien, est partagé entre un passé trop récent – « Tout ça paraît si loin maintenant » – et un futur qui se refuse à lui. Tout garçon de son âge a perçu, à un moment ou à un autre, cette vision de l’abîme. Là en l’occurrence, ce sont les petits jeux pervers, doux amers, de Susan, une jolie rousse plus âgée que lui, interprétée par Jane Asher, l’ex-compagne de Paul McCartney, qui déroutent le jeune homme. Plongé dans un monde qui se dérobe, les codes ne tardent plus à lui échapper. L’environnement – l’établissement de bains publics dans lequel il est recruté pour préparer et nettoyer les cabines de douche – exprime plastiquement les instants de passage : les murs dont certains sont repeints dans des couleurs vives, rouge et orange, portent la marque d’hésitations psychologiques, entre la tentation d’une forme de pureté – dans ce que celle-ci présente d’éminemment rétrograde dans cette Angleterre du début des 70’s encore marquée par le puritanisme – et une forme de modernité, voire de franche émancipation. Mike aimerait tant avoir l’aisance de George Best, l’attaquant mythique de Manchester United, dribler, tacler à l’envi et dribler à nouveau, comme le lui suggère une cliente venue solliciter sa présence et ses services dans une scène aux forts accents métaphoriques au début du film, mais il ne sait y faire. Comme tous les gars de son âge, il aime le football et le fantasme allégrement, mais occupe dans son équipe le poste de gardien de but, loin parfois, trop loin de l’action véritable. Une manière comme une autre pour lui de se préserver. N’est pas George Best qui veut ! L’instant de plaisir se matérialise enfin lorsqu’il enfourche sa bicyclette, prend de la hauteur dans la banlieue londonienne et guette Susan, le fruit de toutes ses obsessions.

« Tu as vu Georgie Best marquer 6 buts à Northampton ? 6 ! Le deuxième de la tête. À peine effleurée, elle a volé dans les filets. Ou l’autre quand il a dribblé en remontant tout le terrain… Une feinte… Un dribble bien court, dribble et tir ! Non… Il l’a poussée dedans… Elle a atterri doucement… au ras du poteau… Georgie la rentre toujours… Oh boy, Georgie Best ! »

La musique est présente, bien sûr, on souligne régulièrement son importance, mais n’en déplaise à certains, les boucles réalisées par Cat Stevens, à partir des chutes de son album Tea for the Tillerman participent elles aussi à la dimension tout à fait intrigante des relations qu’entretiennent Mike et Susan. Après, il est évident que la présence en quasi intégralité des 15 minutes de Mother Sky de Can, ne peuvent que réjouir rétrospectivement les fans du célèbre groupe allemand. On le sait, Can a beaucoup écrit pour le cinéma, mais c’est sans doute ce large extrait, dans lequel le chanteur du groupe Damo Suzuki fait une apparition en vendeur de hot-dog, qui restitue avec le plus de vigueur la force rythmique et la tension contenues dans sa musique. L’instant est crucial, il coïncide avec la prise de conscience de Mike, toujours à l’affût, que la réalité n’est pas celle qu’il imagine et que l’issue se trouve ailleurs, dans une autre réalité dont il ne pressent pas encore l’existence.

Deep End de Jerzy Skolimowki, en salle en copies neuves
www.carlottavod.com

Article paru dans Novo #15 (juillet 2011)

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