(pour Gabriel)

Marseille, 21 mai, 13h.

De retour de Cannes, je passe par Marseille. À chaque halte dans cette ville – pour laquelle je n’ai qu’une affection toute relative –, je ne peux m’empêcher de me souvenir de cette fois-là où mon père avait insisté, sur le trajet en voiture Strasbourg-Montpellier, pour faire un « crochet » pour voir le port de Marseille. Pendant très longtemps, je ne savais pourquoi j’associais une forme d’angoisse à ce micro événement survenu dans la longue liste des péripéties que nous connaissions lors de nos départs en vacances, mais les choses se sont éclaircies tout récemment.

mots&sons_Marseille2Mon père avait l’habitude de voyager de nuit, ce qui avait pour avantage de me permettre de dormir à l’arrière de la voiture pendant une bonne partie du trajet. Mais ce matin-là, après une nuit de route, il a tenu à me réveiller pour me faire partager son émotion à la découverte du port. Moi, hagard, je l’ai interrogé sur la distance parcourue depuis le départ, et surtout je lui ai demandé de me montrer sur la carte IGN d’où on venait et où on était. À le voir me désigner du doigt les autoroutes entre Strasbourg et Marseille, une angoisse m’a envahi, une angoisse que j’ai attribuée longtemps à la prise de conscience de l’étendue de l’espace qui me séparait de chez moi. Cette angoisse ne m’a plus jamais quitté, et à chaque départ, la crainte de ne pouvoir revenir l’emportait largement sur le plaisir du départ. À ma connaissance, il n’y a pas d’exception à la règle. Mais aujourd’hui, les choses semblent bien plus compliquées : je ne mesurais pas ce que mon père attachait lui-même à la vision du port de Marseille, et surtout au bal des bateaux en partance vers l’Afrique – « Vois-tu, me disait-il, celui-là, il y va ! » Je ne m’étais jamais interrogé sur la destination de ces bateaux ; j’y voyais une part de rêve liée à l’enfance, la taille des bateaux, leur beauté, quelque chose qu’il voulait partager avec le gamin que j’étais. Ça n’est que tout récemment – près de 40 ans plus tard –, en discutant avec une amie, que j’ai pu me rendre compte précisément de ce qu’il cherchait à me dire alors : Marseille, il y avait combattu ; la ville, il l’avait libérée ; mais cette ville était aussi le lieu d’arrivée de sa famille en 1962 et enfin ce port était le lieu de départ vers chez lui, vers son Algérie. Ce qu’il me disait indirectement ce jour-là, c’était le mal d’un pays dans lequel il ne pouvait plus retourner. Le mal de son pays. Contrairement à beaucoup de pieds noirs, je n’ai jamais surpris aucune forme de nostalgie, ni de souffrance véritable, dans sa manière de me raconter l’Algérie. Contrairement à ses parents, il s’était installé après la Campagne d’Allemagne, à Strasbourg, et y vivait dans les meilleures conditions. Il m’a expliqué qu’il avait pressenti les événements d’Algérie bien avant qu’ils ne commencent, et supposait un départ anticipé de sa famille, et du coup je ne lui associais aucun regret. C’était pourtant faire fi de la souffrance intérieure de cet homme qui n’a découvert le Continent qu’en venant y faire la guerre, au moment du débarquement du 15 août 1944 à Toulon, avec ses frères d’armes, Algériens, Marocains, Sénégalais – combien de fois, il me contait la bravoure, l’amitié et même l’amour qu’il portait à ces hommes-là. Mais au-delà du souvenir et des récits semi légendaires, il restait l’attachement de l’homme à sa terre, celle de Guelma, sa ville de naissance, celle de Batna, celle de Constantine. L’angoisse que je percevais ce jour-là n’était pas la mienne, c’était le sanglot discret, mais manifeste, d’un homme éloigné d’une terre qu’il ne foulerait plus jamais. Cette angoisse, du haut de mes 6 ans, je l’ai reçue fortement, très fortement, toute comme une profonde mélancolie que mon père m’a léguée en héritage, mais je n’avais guère su l’analyser.

*

Et pourtant des signes auraient dû m’alerter. C’est ce très cher Rachid Taha qui lors d’un entretien en 2002 m’a renvoyé ce que je n’avais jamais su voir de cette douleur. Au cours de l’interview, je lui évoquais cette forme de mélancolie qu’on rencontre dans certaines de ses chansons ; la thématique sentimentale cache, lui disais-je alors, une autre forme de douleur, plus insidieuse. Et lui de me répondre avec gravité qu’il portait la douleur de ses parents – « Comme beaucoup de parents immigrés, ils ont quelque part dans leur appartement, une télévision neuve encore emballée qu’ils destinent à là-bas, au moment du retour. Mais comme pour beaucoup de parents immigrés, cette télé ne sera jamais déballée. » Et subitement, il me regarda et me pointa. « Mais cette douleur-là, vous la connaissez vous aussi, en tant que fils de pied noir. Votre père, lui non plus, ne peut [ou n’a pas pu] retourner chez lui. » Ce jour-là, Rachid m’avait mouché, sans aucune malice de sa part. Il révélait une chose à laquelle je n’avais songée. Je me sentais d’autant plus fragilisé que je découvrais le niveau de maladresse dont j’avais pu faire preuve.

Autre signe : je conserve une K7 vidéo d’une série extraordinaire sur la Guerre d’Algérie ; elle a été initiée par des journalistes de la BBC, qui ont mené un travail de recherche documentaire sur le conflit. Je peux l’affirmer : dans la dernière image du documentaire qui montre des passagers en train de traverser la passerelle qui donne accès au bateau, on distingue très nettement un couple : mes grands parents en 1962. Mon grand père s’apprête à parcourir la maigre distance qui le sépare du ponton, il s’arrête et fixe au loin la caméra qui est en train de figer cet événement pour l’éternité. C’est mon grand père – ça c’est la coïncidence heureuse –, mais c’est aussi le grand père de tous les enfants, petits enfants et arrière petits-enfants des rapatriés. Le commentaire de la vidéo insistait sur la douleur profonde de la population pied noire, coupable de ses errances politiques au cours de la période, de ses excès, mais plongée dans une souffrance extrême, profondément injuste, comme seules les populations privées de leur terre pouvaient la vivre. Ce grand père, comme tous les grands pères de leur génération avaient rendez-vous avec sa propre destinée. Mais c’est précisément ce grand-père-là que nous allions visiter lors de notre crochet en voiture à Marseille.

Dernier signe : je ne m’étais jamais interrogé sur le sens d’un certain nombre d’images qui figuraient dans la boîte à photos familiales – chez moi, pas d’albums, pas de mémoire, une boîte ! Mêlées à des instantanés tout à fait insignifiants, elles figuraient des personnes que je ne connaissais pas, réunies apeurées, sur un bateau. Ces photographies expriment une solennité étrange, celle de l’urgence, comme si on avait voulu marquer l’instant pour l’oublier aussitôt. Il y a quelques années, alors que je rendais visite à des cousins et petits cousins de mon père, on m’a ouvert les albums de famille : j’y retrouvais les photos en question ; mes hôtes m’identifiaient toutes ces personnes qui n’étaient autres que les parents et grands parents de ces cousins, le jour de la traversée vers le Continent. Je me sentais épargné ce jour-là par la douleur qu’ils associaient à leur départ précipité ; j’étais loin de me douter que tout ce que j’avais pu ressentir enfant, et que je continuais de ressentir plus fortement depuis la mort de mon père était cette même douleur de l’impossible retour.

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