Philippe Poirier, Les Aiguilles du passé au Môle Seegmuller
27 mar
Philippe Poirier, la performance Les Aiguilles du passé, le 20 février au Môle Seegmuller, dans le cadre d’Ososphère.
L’instant est au quasi recueillement : les craquements provoqués par la griffure de l’aiguille des vieux pick-up sur les microsillons des 78 tours et la voix de Peggie Lee rompent un silence d’or. Pour cette performance, Philippe Poirier a investi le Môle Seegmuller ; dans ce lieu déserté, il a fixé sur la pellicule Super 8 la poussière accumulée par le temps. Y résonnent cependant les sons d’antan et y apparaissent des images qu’on croyait oubliées : des vieux posters de John Lennon ou Jimmy Page accrochées sur du papier peint par un jeune résident inconnu, dans une pièce au-dessus. Débute alors une plongée aux sources du blues, du jazz et naturellement du rock, avec l’évocation imagée de tant de figures tutélaires, ici Rahsaan Roland Kirk, là Jimi Hendrix, entre autres géants de la musique. Au cœur du festival Ososphère qui révèle une fois de plus la richesse des arts numérique, ces images Super 8 et ce son des vinyles cultivent le paradoxe ; ils n’en touchent pas moins la très belle assistance d’un soir et laissent en elle une trace émotionnelle durable.
Photo : Stéphanie Linsingh
John Giorno et Locus Metropole au MAMCS
27 mar
Après la Kunsthalle de Mulhouse, Locus Metropole a proposé le 17 mars une série de performances au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg, avec trois performances signées Julien Blaine, Valentine Verhaeghe et John Giorno.
Si Julien Blaine, dans toute sa suffisance et semi-conviction, nous a crispés d’emblée avec son propos entre chasse et molard, Valentine Verhaeghe a livré un message plein d’humanité, nous apportant une partie de la réponse à la question que nous avions pu nous poser précédemment : que sommes-nous venus faire ici ? I am here because I’m beautiful. Beauty is not for sale.
Puis, c’était au tour de John Giorno de se présenter sur la scène de l’Auditorium. Là, toute la force de la poésie Beat nous était livrée avec une élégance dont ne soupçonnions plus l’existence : le set était rodé, mais la lecture de The Death of William Burroughs, There was a Bad Tree et le Thanx 4 nothing (un texte qui nous émancipe de tout type d’adulation, et nous invite à aimer plus fort ce qui nous environne), a été vécue avec une émotion sans cesse redoublée…
The beautiful men and women woke up,
and nibbled on the leaves, again;
They ate the leaves, like deer, pausing between bites, looking up at the vast empty sky.
The leaves and fruit increased their clarity and bliss, and introduced the nature of primordially pure wisdom mind.
John Giorno, There Was A Bad Tree [excerpt] (2002)
___
America, thanks for the neglect,
I did it without you,
let us celebrate poetic justice,
you and I never were,
never tried to do anything,
and never succeeded,
thanks for introducing me
to the face of the naked mind,
thanx 4 nothing.
John Giorno, Thanx 4 nothing [excerpt] (2007)
___
Photos : Stéphanie Linsingh.
Roxy Music, laissez faire le Strand
27 mar

Entre autres obsessions tenaces, j’ai une affection particulière pour Roxy Music, groupe dont on a tendance à minimiser l’importance esthétique. Le groupe est majeur, et c’est peu de le dire, pour la décennie des années 70. Si on a souhaité ne retenir que la dimension glamour de Brian Ferry, dans sa version mellow à la fin de la période et surtout au début des années 80, les historiens du rock britanniques savent combien cette formation art-rock a influencé les groupes post-punk, de Magazine à Joy Division.
Ça fait bien une semaine que j’écoute le premier album, Roxy Music, dans la voiture. Je ne suis pas sûr que ça soit le meilleur endroit pour l’écouter et pourtant c’est la première fois que la filiation progressive me paraît si évident. On aura tout dit sur la présence du non-musicien Brian Eno qui constitue avec Brian Ferry et Andy Mackay le trio fondateur, et cette volonté de s’inspirer de Marcel Duchamp pour intégrer la sphère pop, mais je ne m’étais jamais rendu compte à quel point le groupe devait à une formation arty telle que King Crimson. Inutile de chercher bien loin, et rapidement je découvre dans la biographie de Roxy Music que Brian Ferry avait postulé pour rejoindre la célèbre formation de Robert Fripp, en remplacement de Greg Lake – ce que je méconnaissais totalement –, et qu’il a essuyé un refus, sa tessiture vocale ne correspondant pas au registre des nouvelles compositions. Il n’empêche que King Crimson a aidé le jeune groupe, le réorientant vers son agent de la firme E.G. qui a financé l’album produit par Peter Sinfield et publié chez Island au cours de l’été 1972.
À la réécoute, on sent que le groupe assure une vraie transition entre le rock intellectualisé de la fin des années 60 – qui puise lui-même ses racines dans le folk et le jazz – pour tendre vers une nouvelle esthétique pop (au sens pop art) qui fera, bien au-delà du glam, le lien vers le punk et surtout le post-punk. Cet album, et celui qui le suit, For Your Pleasure, installent quelque chose d’une forme particulière de subversion, qui renoue avec le dandysme britannique, tout en révélant un sens de l’auto-dérision que les paroles de Do The Strand nous confirment aisément… Nijinsky, le Sphinx, Mona Lisa (sans doute dans sa version revue par Duchamp), La Goulue, Lolita nous invitent à la danse, à proximité du Guernica, avec un état d’esprit nonsense que ne renieraient pas les Monty Pythons eux-mêmes. Depuis, tout comme les Esquimaux ou les Chinois, les Anglais ont beau feindre de ne pas y goûter, mais continuent de faire le Strand… Et nous de leur emboîter le pas depuis près de quarante ans… Laissez faire le Strand ! (en français dans le texte)
There´s a new sensation / A fabulous creation / A danceable solution / To teenage revolution / Do the strand love / When you feel love / It´s the new way / That´s why we say / Do the strand /Do it on the tables / Quaglino´s place or mabel´s / Slow and gentle / Sentimental / All styles served here / Louis Seize he prefer / Laissez-faire le strand / Tired of the tango / Fed up with fandango / Dance on moonbeams / Slide on rainbows / In furs or blue jeans / You know what I mean /Do the strand
Had your fill of quadrilles / The madison and cheap thrills / Bored with the beguine / The samba isn´t your scene / They´re playing our tune / By the pale moon / We´re incognito / Down the Lido / And we like the strand / Arabs at oasis / Eskimos and chinese / If you feel blue / Look through who´s who / See La Goulue / And Nijinsky / Do the strandsky / Weary of the waltz / And mashed potato schmaltz / Rhododendron / Is a nice flower / Evergreen /It lasts forever / But it can´t beat strand power / The sphynx and Mona Lisa / Lolita and Guernica / Did the strand
Cornershop, & The Double ‘O’ Groove Of
16 mar
Sans y prendre garde, ça fait près de 20 ans que Tjinder Singh développe une pop dont il est le seul à connaître le secret, qui puise aussi bien dans sa solide culture musicale britannique et dans les sons de l’Inde, pays d’où il est originaire. Avec la présence de la chanteuse Bubbley Kaur, cette orientation prend une nouvelle tournure : les ritournelles qu’il construit à partir d’une grande variété de boucles électroniques et easy-listening aboutissent à un étonnant mélange de saveurs bollypop acidulées. Malgré l’insouciance apparente, l’affaire mérite d’être prise très au sérieux : peut-être tient-on là le premier chef d’œuvre d’un genre nouveau.
Cornershop, & The Double ‘O’ Groove Of – Differ-Ant
Josh T. Pearson, la quête d’une destination
15 mar
Certains s’en souviennent : Josh T. Pearson faisait partie d’un groupe texan, Lift To Experience au début des années 2000. Depuis, il tourne en solo, vit à Paris et publie la suite à The Texas Jerusalem Crossroads, dix ans après… Le titre : Last of the Country Gentlemen.
Vous êtes vous-même fils de pasteur, vos chansons demeurent empruntes d’une certaine religiosité.
Oui, absolument. Elles correspondent à une forme de quête : la quête d’une destination ou d’un espace où vivre. Elles évoquent cette manière de chercher et de trouver, mais surtout de chercher.
Votre première expérience musicale, vous la vivez à l’église, lors des célébrations.
Oui, le fait de chanter dans un chœur continue d’avoir une influence sur ma manière d’appréhender la musique. Ça le reste pour le gospel, qui est décidément une musique incroyable. Je n’ai découvert le rock’n’roll qu’à 14 ans.
Quels étaient les premiers groupes rock que vous découvriez adolescent ?
Ma première K7, c’était U2, Under A Blood Red Sky, The Cure, la compilation Standing On The Beach et les Smiths.
C’est drôle, mais ce sont des groupes anglais et irlandais…
Oui, je n’ai découvert le rock américain que dans un second temps. Là, j’écoutais tout ce qui pouvait sonner très américain, les Butthole Surfers, par exemple.
Qu’en est-il de David Eugene Edwards, des Sixteen Horsepower et de Woven Hand ?
Les Sixteen Horsepower faisaient partie de mes groupes préférés. Il y a quelque chose qui me séduit chez David Eugene, c’est cette manière d’accorder de l’importance à chaque note. De même, chaque son a une importance particulière pour moi ; il n’y a donc rien d’expérimental dans ce que je peux faire. Ce que je cherche, c’est de conduire le public à se transcender par l’esprit.
Avez-vous le sentiment d’une dimension prophétique de certaines de vos chansons ?
J’aimerais qu’elles le soient, pas forcément dans l’instant. Je souhaiterais que les choses se produisent dans le futur, mais à un niveau très personnel. Dans ce sens, tous les bons artistes adoptent cette approche prophétique.
Vous avez dit qu’à 19 ans Dieu avait quitté votre corps physiquement, mais que la seule manière de le retrouver, c’était la musique…
Je ne me suis plus posé la question depuis longtemps… Ce que je sais c’est qu’il faisait partie de mes besoins intérieurs et qu’à l’époque je suis retrouvé prostré durant des mois. Quand j’ai fini par admettre qu’il ne se passerait rien, j’ai commencé à jouer de la guitare. Je ne sais pas pourquoi, mais j’aimerais penser qu’il m’a poussé à le faire…
Josh T. Pearson, Last of the Country Gentlemen, Mute














