Antoine de Caunes, amoureux du rock
Double actualité pour Antoine de Caunes : la publication du coffret Chorus et de son Dictionnaire amoureux du rock chez Plon. L’occasion d’un joyeux échange téléphonique.
En 1978, au moment où vous lancez Chorus, le rock est absent des chaines françaises depuis la disparition de l’émission Pop 2, mais vous profitez de la libération d’un créneau, le dimanche à midi, pour créer Chorus. Le principe de ce live hebdomadaire s’est-il imposé d’emblée comme la bonne idée ?
Curieusement non, parce que ce n’est pas une idée, du moins pour les gens à l’antenne à l’époque pour qui le rock compte bien moins que ça. Ils libèrent une case horaire dans la grille de Jacques Martin et me la confient pour remplacer une émission qui existait précédemment qui s’appelait Blue Jean – une émission en playback, enregistrée dans le sous-sol du Théâtre de l’Empire, avec les artistes de variété qui venaient pousser la chansonnette, avec des pom pom girls derrière.
Quand je récupère le budget de l’émission, qui s’inscrit dans la grille du dimanche après-midi, j’ai les moyens de retourner à l’Empire et j’ai converti ces moyens-là pour passer sur la grande scène et faire des concerts, dans une économie très stricte. C’était la seule manière pour moi de montrer du rock à la télévision, en faisant jouer des groupes face à un public. Il y avait forcément une autre approche, qui est l’approche documentaire, mais là avec une case hebdomadaire et les moyens dont nous disposions c’était impossible.
L’ironie du sort veut que vous inscriviez Chorus dans cette case horaire, en début de programme de la grille de Jacques Martin, à une époque où ce dernier représente culturellement quelque chose de la télévision qu’on aime moins.
Mais vous pouvez le dire autrement : c’était juste ce qu’on n’avait pas envie de faire à la télé ! Le côté consensuel, la télé pour les vieux avec les airs d’opérette, L’école des fans avec des enfants plus ou moins consentants et des parents aux yeux embués. Pour moi, il n’y avait pas besoin de psychotrope à l’époque ; j’hallucine quand je vois ça ! [rires]
Le paradoxe veut que, venant d’une famille de télévision, je ne me destine pas à la télévision à l’époque. Je me suis retrouvé accidentellement à être l’assistant d’un ancien reporter de guerre, Michel Barbot. De rencontre en rencontre, en l’occurrence celle de Claude Ventura, le réalisateur de Pop 2, l’émission précédente, je dépose un projet sans y croire vraiment. Il se trouve que le projet est accepté et que je me retrouve dans un premier temps à produire l’émission, dans un second à la présenter, alors qu’honnêtement, je ne me destinais ni à l’un ni à l’autre.
Du coup, pour la présentation, vous optez pour un ton totalement décalé.
Oui, pour deux raisons ; d’abord parce que j’ai grandi dans un milieu de télévision, avec des gens qui ont toujours fait de la télévision autrement que dans le courant dominant : mon père [Georges De Caunes, ndlr] s’étant fait “lourder” à maintes reprises du JT parce qu’il se permettait des commentaires et ma mère [Jacqueline Joubert, ndlr] ayant été, et le restant, d’une modernité incroyable, c’est-à-dire qu’elle s’exprimait normalement – dans un français ni communautariste, ni faussement jeune, ni emprunté. Elle parlait normalement – comme je vous parle en ce moment – et ça semblait original à l’époque.
Vous vous situez également en rupture avec le propos intellectualiste autour du rock à l’époque. La posture est presque punk…
Je ne suis pas sûr que le propos soit intellectualiste, mais il révèle alors un esprit de sérieux qu’on retrouve dans le domaine des arts, de la littérature, du cinéma, de la musique évidemment et du rock en particulier. Le plus drôle, c’est que nous nous retrouvons en présence de jeunes “rebelles” qui vous parlent d’une musique énervée, avec cette envie de mettre à bas l’ordre ancien, avec un sérieux, une componction, qui me semblent contradictoires avec l’esprit que véhicule le rock : un esprit d’impertinence, bordélique et assez joyeux – ce qui n’empêche Joy Division d’exister ! [rires]
L’émission tombe au bon moment, on se situe juste après le punk, avec l’avènement d’un grand nombre de groupes majeurs, dont certains viennent de publier leurs premiers chefs d’œuvre. On suppose que vous prenez conscience que votre émission tombe bien, non ?
Ben écoutez, si je n’en avais pas eu conscience moi ça aurait été très grave… Pourquoi ? Il s’est passé quelque chose ? [rires] Non, c’est un moment de rencontre entre des courants forts, l’après-punk, le début de la new wave, la mutation du rock progressif en jazz-rock – je vous dis ça et j’ai là le sentiment d’être sur France Musique à gloser, tel un pauvre cuistre, sur la fin des années 70 –, mais tout cela est assez joyeux : cette période-là est une parenthèse enchantée dans toute l’histoire du rock. Le coup de bol : l’émission démarre pile au moment où ça part dans tous les sens…
On trouve aussi des représentants de la génération précédente, on pense à Captain Beefheart – quelques années avant son retrait – et Magma. Là, on sait votre attachement au groupe de Christian Vander. Son Hhai en live à l’Empire reste un moment d’anthologie…
L’idée générale derrière, c’est outre le fait que je ne supporte pas cette idée de sérieux, que ce soit dans le rock ou ailleurs, je ne supporte pas non plus la “chapellisation”, cette espèce de guerre des gangs qui se met en place, en défendant tel courant au détriment de tel autre. Le rock progressif me fait “dégueuler” en général [rire général], mais ça ne m’empêche pas d’inviter à l’époque des gens qui représentent ce courant-là – là, je mets Magma de côté, c’est autre chose.
Les “dinosaures” n’y sont pas…
Ben, les “dinosaures” sont déjà au musée à cette époque-là. Sinon, ils sont trop chers. Il y a une règle économique très simple : de toute façon, on ne paie pas les groupes, alors… [rires]
Les Français sont bien représentés en revanche, Trust, Téléphone, Taxi Girl, Starshooter, Marquis de Sade, etc…
C’est un moment où le rock français relève la tête. Là aussi, ça part dans tous les sens entre Taxi Girl, Starshooter, mais ils font partie de la dynamique de l’époque. Après, je me suis posé la question récemment, j’ai le sentiment que ça tient moins la route que dans l’instant, à part peut être pour les Dogs, Marquis de Sade, Téléphone, qu’on écoute avec une oreille nostalgique. Mais ça, c’est un sentiment personnel.
Justement, ce qui paraît le plus étonnant à la vision de ces images, c’est qu’on les redécouvre sans nostalgie, sans même de distance, avec toute la force de l’époque…
Là, vous me faites plaisir, c’était l’idée même. Avec cette édition en DVD, il n’y avait aucune entreprise nostalgique, mais un constat : la plupart des musiques intégrées à ce DVD tiennent la route.
Vous-même, à revoir ces images, quel sentiment y associez-vous ?
Je ne les revois pas, parce que – et c’est une névrose personnelle – j’ai horreur de revoir les choses. J’ai laissé mes camarades de l’INA faire leur travail. Je me suis contenté de me faire appel à ma mémoire, sur la base des listes qui m’étaient soumises, pour proposer un ordre de montage et de sélection. Quand j’en reparle, ça n’est pas tant pour me replonger dans tout cela, mais c’est sans doute parce que la musique a gardé son intensité. Mais je n’ai pas besoin de revoir les images pour m’en convaincre.
Trente ans après, on se retrouve malheureusement dans une situation voisine. Pire sans doute, alors qu’il existe des chaines musicales. À quelques exceptions près, le rock a de nouveau disparu de la télévision… Chorus serait-il possible aujourd’hui ?
Il y en a une qui s’inscrit dans cette tradition, c’est la Musicale sur Canal+. Ça tombe bien, c’est présenté par ma fille… [rires] La programmation me semble cohérente et surtout “bornée”, dans le sens où elle présente ses propres limites : ça n’est pas construit sur des duos improbables entre artistes situés chacun à un bout de la chaine alimentaire. Et puis, si l’on considère l’autre manière de parler du rock à la télévision, j’entends l’approche documentaire, il y a souvent de très bons sujets dans Tracks sur Arte. Le rock malheureusement, n’intéresse toujours pas les gens de la télévision. Je ne peux que le constater, mais j’ai beau m’interroger je ne sais toujours pas pourquoi… On en trouve à doses homéopathiques – au Grand Journal par exemple –, mais nous n’avons pas de vrai rendez-vous avec le rock à la télévision.
Et pourtant, dans votre ouvrage, le Dictionnaire amoureux du rock, vous affirmez que pour la première fois, nous aimons la même musique que nos parents et nos enfants, le rock est devenu universel…
Oui, et je rajoute que je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou s’en désoler. La question est ouverte. Pour toute ma génération, le rock était une manière de se positionner contre un monde adulte qui ne convenait pas. Là, on constate une espèce de grande réconciliation inter-générationnelle autour de Joe Strummer qui semble…
Préoccupante ?
Oui, un peu suspecte…
De cet ouvrage qui sort à la fin octobre, je n’en ai lu que quelques extraits…
Le contraire m’eut étonné ; j’ai fait les dernières corrections la semaine dernière…
Vous y racontez votre relation amoureuse au rock sous la forme d’un dictionnaire subjectif. Un exercice que je suppose enthousiasmant, mais complexe… Vous parlez d’un “esprit marabout” pour la construction de l’ouvrage.
Ça fonctionne par arborescence… C’est un dictionnaire, mais il est “amoureux” – l’adjectif est capital ! –, il est donc hautement subjectif et impressionniste : je pars généralement d’un premier socle. Prenons un exemple : j’ai rencontré un jour Bob Dylan, j’ai eu cette chance incroyable de passer une demi-heure en tête à tête avec lui, c’est quelqu’un qui m’a nourri et que j’ai idolâtré. Je raconte ce qu’il se passe, mais ce moment-là me renvoie à autre chose : de Dylan je passe à J. Geils Band. En fait, je les interviewés en Hollande tout comme Dylan. Ça fonctionne ainsi, comme une balle de flipper rendue folle par un joueur malhabile. De ce premier socle d’impressions, je passe à un second plan, puis à un troisième, et ainsi de suite. À la fin, je me retrouve à écrire sur Karen Dalton que je n’ai jamais vue de ma vie, que j’écoute un peu et même pas tant que ça, mais parce Djian en parle dans un de ses bouquins et que du coup je la réécoute, avec les larmes aux yeux. C’est ça, l’“esprit marabout”. Ça pourrait continuer sur 2500 pages
Oui, ça pourrait durer indéfiniment…
D’où la frustration d’avoir à s’arrêter à un moment, tout en espérant que le livre se vendra suffisamment pour en proposer une édition revue et augmentée. [rires]
Même l’ordre alphabétique lui-même suggère des passerelles. On passe des Hell’s Angels à Helter Skelter ; là, on peut y voir des choses, les Beatles, les Rolling Stones, Altamont, Charles Manson etc… J’étais super frustré parce que j’ai eu le début de l’extrait mais pas la fin. Est-ce que vous pourriez me donner la suite, s’il vous plait ?
Vous la lirez, c’est l’histoire de la chanson et du moment où elle se retrouve entre les mains de Charles Manson, une histoire à tiroirs qui se finit avec John Lennon au Dakota Building. Cette chaine d’événements – je précise que je n’appartiens pas au cercle “conspirationniste”, mais si j’y étais j’en serai le fer de lance [rires] – constitue un sillage de tragédies, mais je ne sais pas pourquoi je suis parti là-dessus. Après, c’est toute la liberté du dictionnaire, il n’y pas de contrainte, c’est vraiment un prétexte.
C’est tout de même un pavé de près de 800 pages !
Pavé, pavé, attendez les manifs avant de le jeter… [rires]
En tout cas, ça a l’air conséquent… On aura l’occasion de vous croiser à Strasbourg pour en discuter après la sortie [le 27 novembre à La Librairie Kléber, ndlr]…
Oui, absolument, on s’y croisera sans doute. Sachez que je donne une lecture le soir même à Florange [dans un pays lointain, la Lorraine, ndlr] à partir de textes de mon ami Laurent Chalumeau…
Chorus, coffret 3 DVD – INA ÉDITIONS
Antoine de Caunes, Dictionnaire amoureux du rock, Plon
(publication le 28 octobre)
Photo d’Antoine de Caunes : Laurent Attias
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