Mathieu Wernert, l’être peintre
26 oct
À une époque où les peintres se font rares, Mathieu Wernert continue d’exprimer un désir de peinture. Et même s’il explore d’autres champs de la créativité, la photographie par exemple, il ne cesse de revenir à ce geste premier et d’éprouver celui-ci fondamentalement, presque viscéralement. En cela, il n’est pas seulement artiste, il est peintre.
my specialty is living said
a man
E.E. Cummings, Selected Poems
Dans sa pratique picturale, Mathieu Wernert embrasse toutes les possibilités qui s’offrent à lui – les portraits, les paysages –, mais s’attache de plus en plus à des formes abstraites géométriques, généralement rectangulaires, qui soulignent la limite du cadre, comme pour mieux signifier la contrainte dont il faut se libérer ; il inscrit ses formes colorées, avant de racler la toile jusqu’à mettre celle-ci à nue, voire la meurtrir sous les coups répétés. Un détail, une empreinte, un effet de rupture, l’alertent ; ils marquent la fin de son intervention, la toile est achevée. Elle peut être soumise au regard.
Il est amusant de constater que l’art de Mathieu Wernert pourrait s’expliquer par des tentatives littéraires, celles qui visent à isoler le mot, le déplacer, le décomposer en groupes de lettres, à le réduire à sa plus simple expression signifiante, celle de l’affect pur, avec la charge qui s’y associe. La comparaison pourrait également valoir pour les approches musicales qui tendent à travailler à même la matière sonore, le free-jazz par exemple ou certaines musiques électroniques d’avant-garde, des sources d’inspiration parmi d’autres pour lui.
La démarche de Mathieu Wernert est hautement poétique dans le sens où elle se suffit à elle-même et n’a d’autre but que de révéler la part d’intériorité qui lui est propre. Sur la base de fragments – les traces résistant aux traitements que le peintre inflige aux formes qu’il a créées sur la toile –, le matériau poétique nait. Des espaces saturés de couleur, imbriqués les uns dans les autres ou les uns pardessus les autres, il ne reste que les traces – des ruines magnifiques, serait-on tenté de constater – des passages répétés à la truelle qui ne laissent sur la toile que ce qu’il peut en rester : un sentiment, une émotion, les éclats épars du sublime.
Exposition du 24 novembre au 12 décembre à l’Illiade à Illkirch-Graffenstaden
Un polaroïd de Mathieu Wernert ;
Un autre polaroïd de Mathieu Wernert ;
Une intervention dans Novo.
The Beatles, albums rouge et bleu
18 oct

La question est simple : quand on possède déjà l’intégrale des Beatles remastérisés en coffret, pourquoi faudrait-il acheter le double rouge (1962-66) et le double bleu (1967-70) ?
1. parce qu’on est compulsif et que de toute façon on achète tout ce qui concerne les Beatles !
2. parce que pour les jeunes gens (et même les moins jeunes) qui n’ont pas vécu les années 60, ont toujours considéré que ces deux double albums faisaient partie de la discographie officielle des Beatles, à laquelle on a tenté de rajouté des éléments par la suite, mais de manière sans doute moins heureuse ! (Live at the Hollywood Bowl, BBC Sessions, etc…)
3. peut-être aussi et surtout parce que ces sélections proposent la version raccourcie la plus subtile de la carrière riche en mouvements et détours multiples des fab four et qu’elles constituent un ensemble cohérent remarquable qui a été pensé en 1973 comme un tout et non comme une série de compilations !
4. sans doute parce que visuellement elles ont toujours fait partie de nos vies, comme chacun des albums des Beatles séparément, et que la charge affective qu’on leur associe est forte !
5. enfin, parce qu’avec le double blanc ça fait bleu-blanc-rouge et qu’on reste super cocardiers, nom d’une pipe ! (ça, c’est une blague, non pas la pipe, mais l’esprit cocardier).
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Je me souviens d’avoir fait acheter par l’école le double rouge à mon prof de musique (le premier disque pop que cette école catholique de Strasbourg a acquis en 1978 !), mais quand je faisais remarquer à mon prof de musique qu’il fallait faire l’acquisition du double bleu pour comprendre l’ensemble de la carrière des Beatles, il m’a simplement répondu : “Si vraiment vous avez de l’argent à débourser pour rien, vous pouvez toujours faire l’achat vous-même et l’offrir à l’établissement !”
Je me souviens également, deux ou trois ans plus tard, d’avoir tenté dans le même établissement un exposé sur les Beatles, le découpant en deux parties chronologiques : 1962-66 et 1967-70. Mais dès l’attaque de Strawberry Fields Forever, le professeur de musique (pas le même, un autre !) a ajourné mon exposé sine die. Exit le double bleu ! Au début des années 80, la pop des Beatles restait hautement subversive aux oreilles de certains.
Ce qui est amusant, c’est que la première compilation que j’ai écoutée des Beatles n’était ni le double rouge, ni le double bleu, elle s’intitulait 20 Golden Hits (avec She Loves You, I Want To Hold Your Hand, Can’t Buy Me Love, A Hard Day’s Night, Ticket To Ride, Help, Something, We Can Work It Out, Michelle, Hey Jude en face A, All You Need Is Love, Penny Lane, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band – With A Little Help From My Friends, Lady Madonna, Paperback Writer, Ob-La-Di, Ob-La-Da, Yesterday, Get Back, Here Comes The Sun, Let It Be en face B). On en conviendra, une sélection tout à fait respectable… Aux puces, j’avais également acheté les faces 3 et 4 (le vendeur n’avait que le deuxième disque et non le premier) d’une autre compilation, Rock’n'Roll Music. On trouvait notamment Helter Skelter (un choc pour le gamin que j’étais), I’m Down, Birthday, Hey Bulldog etc., bref le versant électrique et décalé des Beatles, ce qui m’a permis de m’attacher sur les album officiels à ces morceaux situés en périphérie, mais qui restent des perles à explorer aujourd’hui encore… À l’occasion, je réunirai et publierai mes Favor’hits des Beatles… Promis !
Pier Paolo Pasolini, l’Esprit corsaire
17 oct
À partir de mai 1973, Pier Paolo Pasolini s’en prend à la déshumanisation de la société dans une série d’articles publiés dans le Corriere della Sera. Réunis sous la forme d’un volume publié l’année même de sa mort en 1975 sous le titre de Scritti Corsari – Les Écrits Corsaires traduits dès 1976 chez Flammarion –, ces textes révèlent un Pasolini polémiste, dont la violence du propos le conduit à abjurer dans un premier temps la Trilogie de la Vie, Le Décaméron (1971), Les Contes de Canterbury (1972) et Les Mille et Une Nuits (1974), puis à se consacrer à l’écriture et à la réalisation de Salò ou les 120 journées de Sodome (1975), son dernier long métrage dans lequel il dénonce, avec une approche visuellement extrême, voire paroxystique les conséquences du fascisme. Si le film situe l’action au cours de la dernière période historique du fascisme mussolinien, durant l’occupation nazie, entre 1944 et 45, la sévère mise en garde concerne l’évolution de la nouvelle bourgeoisie italienne au cours des années 70. Le film peut être revu aujourd’hui, à la lecture des Écrits Corsaires. Pasolini n’est pas tendre avec la jeunesse de son pays et ses craintes sont exprimées de manière cinglante.
« […] Quand je vois que les jeunes sont en train de perdre les vieilles valeurs populaires et d’absorber les nouveaux modèles imposés par le capitalisme, en courant le risque de se déshumaniser et d’être en proie à une forme d’abominable aphasie, à une brutale absence de capacité critique, à une factieuse passivité, je me souviens que telles étaient les caractéristiques des S.S. – et je vois s’étendre sur nos cités l’ombre horrible de la croix gammée. […] »
Cette intervention orale prononcée à la fête de l’Unita de Milan, constitue pour Pasolini un appel « à lutter contre tout cela » et à partir à l’abordage des citadelles de la veule bourgeoisie. Ce texte, baptisé Le Génocide, est publié dans Rinascita le 27 septembre 1974, soit un peu plus d’un an avant la disparition tragique du cinéaste.
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« […] La peinture du Caravage consiste à isoler, à désinsérer de la chaine des contextes, des causes et des effets, le fait brut. À cet instant, saisi dans sa fragilité qu’accuse le vide, le trou noir sur lequel il se détache, correspond une lumière particulière, une lumière instantanée. […] »
Jean Castex à propos de La Conversion de St Paul du Caravage
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Pasolini n’a pas connu le scandale Salò parce qu’il était déjà mort, mais il a vécu avec beaucoup d’amertume le scandale Théorème (1968) qui le précède de quelques années. Le film primé à l’issue de la Mostra de Venise du Grand Prix de l’Office Catholique International du Cinéma, fait l’objet d’une « mention qui évitait de le recommander aux familles chrétiennes du monde entier », comme nous le raconte Hervé Hubert-Laurencin dans sa monographie consacrée à Pasolini, Portrait du poète en cinéaste. Pasolini renvoyait alors à l’OCIC ses deux grands prix, celui de Théorème et celui L’Évangile selon St Matthieu obtenu en 1964. L’histoire est assez simple : un beau jeune homme, Terence Stamp, séduit les cinq personnes d’une maison dans laquelle il s’introduit sans raison apparente. Tour à tour, la bonne, la fille de la famille, le fils, la mère et le père succombent à ses charmes, avant de se retrouver démunis par son départ soudain : la bonne sombre dans le mysticisme et multiplie les miracles, Odetta, la fille, plonge dans une forme neurasthénie – à mettre en rapport avec l’état de Julien dans Porcherie, le pendant de Théorème, réalisé la même année –, Pietro, le fils, découvre les plaisirs de l’avant-garde pictural, Lucia, la mère – sublime Sylvana Mangano –, s’adonne avec gourmandise aux joies de la luxure avec des jeunes gens et Paolo, le père, industriel cynique, se défait de ses biens et de son usine, se déshabille et part dans le désert… Il vit sa conversion dans un ultime hurlement.
Ce film, longue parabole à la manière des peintres et poètes baroques, pose la question de la réaction d’une famille bourgeoise, visitée par une figure angélique séductrice. Dans cet univers mouvant, où la moralité est chancelante, ni les êtres, ni leurs valeurs, ne résistent à l’appel d’une forme de subversion intime. Le monde ancien, tout comme le monde moderne, se dissolvent sans être en capacité de se refondre. Derrière la poétique sacrale se cache un profond désespoir. En cela, Théorème est annonciateur de Salò. En visionnaire, le cinéaste se moque de la bourgeoisie, tout en la sachant revancharde, triomphante et malheureusement meurtrière. Le poète-corsaire se sait en danger, il sait sa Passion à venir.
La projection de Théorème dans le cadre d’une transervale en deux pans au festival EntreVues : des histoires de piratage et des cinéastes que l’on peut qualifier de pirates (Jean-Luc Godard, Kathryn Bigelow, Luc Moullet, F.J. Ossang, HPG, Brice Dellsperger, Gabriel Abrantes).
Article à paraître lundi 18 octobre dans le hors-série Novo consacré à l’édition 2010 d’EntreVues.
Antoine de Caunes, amoureux du rock
13 oct
Double actualité pour Antoine de Caunes : la publication du coffret Chorus et de son Dictionnaire amoureux du rock chez Plon. L’occasion d’un joyeux échange téléphonique.
En 1978, au moment où vous lancez Chorus, le rock est absent des chaines françaises depuis la disparition de l’émission Pop 2, mais vous profitez de la libération d’un créneau, le dimanche à midi, pour créer Chorus. Le principe de ce live hebdomadaire s’est-il imposé d’emblée comme la bonne idée ?
Curieusement non, parce que ce n’est pas une idée, du moins pour les gens à l’antenne à l’époque pour qui le rock compte bien moins que ça. Ils libèrent une case horaire dans la grille de Jacques Martin et me la confient pour remplacer une émission qui existait précédemment qui s’appelait Blue Jean – une émission en playback, enregistrée dans le sous-sol du Théâtre de l’Empire, avec les artistes de variété qui venaient pousser la chansonnette, avec des pom pom girls derrière.
Quand je récupère le budget de l’émission, qui s’inscrit dans la grille du dimanche après-midi, j’ai les moyens de retourner à l’Empire et j’ai converti ces moyens-là pour passer sur la grande scène et faire des concerts, dans une économie très stricte. C’était la seule manière pour moi de montrer du rock à la télévision, en faisant jouer des groupes face à un public. Il y avait forcément une autre approche, qui est l’approche documentaire, mais là avec une case hebdomadaire et les moyens dont nous disposions c’était impossible.
L’ironie du sort veut que vous inscriviez Chorus dans cette case horaire, en début de programme de la grille de Jacques Martin, à une époque où ce dernier représente culturellement quelque chose de la télévision qu’on aime moins.
Mais vous pouvez le dire autrement : c’était juste ce qu’on n’avait pas envie de faire à la télé ! Le côté consensuel, la télé pour les vieux avec les airs d’opérette, L’école des fans avec des enfants plus ou moins consentants et des parents aux yeux embués. Pour moi, il n’y avait pas besoin de psychotrope à l’époque ; j’hallucine quand je vois ça ! [rires]
Le paradoxe veut que, venant d’une famille de télévision, je ne me destine pas à la télévision à l’époque. Je me suis retrouvé accidentellement à être l’assistant d’un ancien reporter de guerre, Michel Barbot. De rencontre en rencontre, en l’occurrence celle de Claude Ventura, le réalisateur de Pop 2, l’émission précédente, je dépose un projet sans y croire vraiment. Il se trouve que le projet est accepté et que je me retrouve dans un premier temps à produire l’émission, dans un second à la présenter, alors qu’honnêtement, je ne me destinais ni à l’un ni à l’autre.
Du coup, pour la présentation, vous optez pour un ton totalement décalé.
Oui, pour deux raisons ; d’abord parce que j’ai grandi dans un milieu de télévision, avec des gens qui ont toujours fait de la télévision autrement que dans le courant dominant : mon père [Georges De Caunes, ndlr] s’étant fait “lourder” à maintes reprises du JT parce qu’il se permettait des commentaires et ma mère [Jacqueline Joubert, ndlr] ayant été, et le restant, d’une modernité incroyable, c’est-à-dire qu’elle s’exprimait normalement – dans un français ni communautariste, ni faussement jeune, ni emprunté. Elle parlait normalement – comme je vous parle en ce moment – et ça semblait original à l’époque.
Vous vous situez également en rupture avec le propos intellectualiste autour du rock à l’époque. La posture est presque punk…
Je ne suis pas sûr que le propos soit intellectualiste, mais il révèle alors un esprit de sérieux qu’on retrouve dans le domaine des arts, de la littérature, du cinéma, de la musique évidemment et du rock en particulier. Le plus drôle, c’est que nous nous retrouvons en présence de jeunes “rebelles” qui vous parlent d’une musique énervée, avec cette envie de mettre à bas l’ordre ancien, avec un sérieux, une componction, qui me semblent contradictoires avec l’esprit que véhicule le rock : un esprit d’impertinence, bordélique et assez joyeux – ce qui n’empêche Joy Division d’exister ! [rires]
L’émission tombe au bon moment, on se situe juste après le punk, avec l’avènement d’un grand nombre de groupes majeurs, dont certains viennent de publier leurs premiers chefs d’œuvre. On suppose que vous prenez conscience que votre émission tombe bien, non ?
Ben écoutez, si je n’en avais pas eu conscience moi ça aurait été très grave… Pourquoi ? Il s’est passé quelque chose ? [rires] Non, c’est un moment de rencontre entre des courants forts, l’après-punk, le début de la new wave, la mutation du rock progressif en jazz-rock – je vous dis ça et j’ai là le sentiment d’être sur France Musique à gloser, tel un pauvre cuistre, sur la fin des années 70 –, mais tout cela est assez joyeux : cette période-là est une parenthèse enchantée dans toute l’histoire du rock. Le coup de bol : l’émission démarre pile au moment où ça part dans tous les sens…
On trouve aussi des représentants de la génération précédente, on pense à Captain Beefheart – quelques années avant son retrait – et Magma. Là, on sait votre attachement au groupe de Christian Vander. Son Hhai en live à l’Empire reste un moment d’anthologie…
L’idée générale derrière, c’est outre le fait que je ne supporte pas cette idée de sérieux, que ce soit dans le rock ou ailleurs, je ne supporte pas non plus la “chapellisation”, cette espèce de guerre des gangs qui se met en place, en défendant tel courant au détriment de tel autre. Le rock progressif me fait “dégueuler” en général [rire général], mais ça ne m’empêche pas d’inviter à l’époque des gens qui représentent ce courant-là – là, je mets Magma de côté, c’est autre chose.
Les “dinosaures” n’y sont pas…
Ben, les “dinosaures” sont déjà au musée à cette époque-là. Sinon, ils sont trop chers. Il y a une règle économique très simple : de toute façon, on ne paie pas les groupes, alors… [rires]
Les Français sont bien représentés en revanche, Trust, Téléphone, Taxi Girl, Starshooter, Marquis de Sade, etc…
C’est un moment où le rock français relève la tête. Là aussi, ça part dans tous les sens entre Taxi Girl, Starshooter, mais ils font partie de la dynamique de l’époque. Après, je me suis posé la question récemment, j’ai le sentiment que ça tient moins la route que dans l’instant, à part peut être pour les Dogs, Marquis de Sade, Téléphone, qu’on écoute avec une oreille nostalgique. Mais ça, c’est un sentiment personnel.
Justement, ce qui paraît le plus étonnant à la vision de ces images, c’est qu’on les redécouvre sans nostalgie, sans même de distance, avec toute la force de l’époque…
Là, vous me faites plaisir, c’était l’idée même. Avec cette édition en DVD, il n’y avait aucune entreprise nostalgique, mais un constat : la plupart des musiques intégrées à ce DVD tiennent la route.
Vous-même, à revoir ces images, quel sentiment y associez-vous ?
Je ne les revois pas, parce que – et c’est une névrose personnelle – j’ai horreur de revoir les choses. J’ai laissé mes camarades de l’INA faire leur travail. Je me suis contenté de me faire appel à ma mémoire, sur la base des listes qui m’étaient soumises, pour proposer un ordre de montage et de sélection. Quand j’en reparle, ça n’est pas tant pour me replonger dans tout cela, mais c’est sans doute parce que la musique a gardé son intensité. Mais je n’ai pas besoin de revoir les images pour m’en convaincre.
Trente ans après, on se retrouve malheureusement dans une situation voisine. Pire sans doute, alors qu’il existe des chaines musicales. À quelques exceptions près, le rock a de nouveau disparu de la télévision… Chorus serait-il possible aujourd’hui ?
Il y en a une qui s’inscrit dans cette tradition, c’est la Musicale sur Canal+. Ça tombe bien, c’est présenté par ma fille… [rires] La programmation me semble cohérente et surtout “bornée”, dans le sens où elle présente ses propres limites : ça n’est pas construit sur des duos improbables entre artistes situés chacun à un bout de la chaine alimentaire. Et puis, si l’on considère l’autre manière de parler du rock à la télévision, j’entends l’approche documentaire, il y a souvent de très bons sujets dans Tracks sur Arte. Le rock malheureusement, n’intéresse toujours pas les gens de la télévision. Je ne peux que le constater, mais j’ai beau m’interroger je ne sais toujours pas pourquoi… On en trouve à doses homéopathiques – au Grand Journal par exemple –, mais nous n’avons pas de vrai rendez-vous avec le rock à la télévision.
Et pourtant, dans votre ouvrage, le Dictionnaire amoureux du rock, vous affirmez que pour la première fois, nous aimons la même musique que nos parents et nos enfants, le rock est devenu universel…
Oui, et je rajoute que je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou s’en désoler. La question est ouverte. Pour toute ma génération, le rock était une manière de se positionner contre un monde adulte qui ne convenait pas. Là, on constate une espèce de grande réconciliation inter-générationnelle autour de Joe Strummer qui semble…
Préoccupante ?
Oui, un peu suspecte…
De cet ouvrage qui sort à la fin octobre, je n’en ai lu que quelques extraits…
Le contraire m’eut étonné ; j’ai fait les dernières corrections la semaine dernière…
Vous y racontez votre relation amoureuse au rock sous la forme d’un dictionnaire subjectif. Un exercice que je suppose enthousiasmant, mais complexe… Vous parlez d’un “esprit marabout” pour la construction de l’ouvrage.
Ça fonctionne par arborescence… C’est un dictionnaire, mais il est “amoureux” – l’adjectif est capital ! –, il est donc hautement subjectif et impressionniste : je pars généralement d’un premier socle. Prenons un exemple : j’ai rencontré un jour Bob Dylan, j’ai eu cette chance incroyable de passer une demi-heure en tête à tête avec lui, c’est quelqu’un qui m’a nourri et que j’ai idolâtré. Je raconte ce qu’il se passe, mais ce moment-là me renvoie à autre chose : de Dylan je passe à J. Geils Band. En fait, je les interviewés en Hollande tout comme Dylan. Ça fonctionne ainsi, comme une balle de flipper rendue folle par un joueur malhabile. De ce premier socle d’impressions, je passe à un second plan, puis à un troisième, et ainsi de suite. À la fin, je me retrouve à écrire sur Karen Dalton que je n’ai jamais vue de ma vie, que j’écoute un peu et même pas tant que ça, mais parce Djian en parle dans un de ses bouquins et que du coup je la réécoute, avec les larmes aux yeux. C’est ça, l’“esprit marabout”. Ça pourrait continuer sur 2500 pages
Oui, ça pourrait durer indéfiniment…
D’où la frustration d’avoir à s’arrêter à un moment, tout en espérant que le livre se vendra suffisamment pour en proposer une édition revue et augmentée. [rires]
Même l’ordre alphabétique lui-même suggère des passerelles. On passe des Hell’s Angels à Helter Skelter ; là, on peut y voir des choses, les Beatles, les Rolling Stones, Altamont, Charles Manson etc… J’étais super frustré parce que j’ai eu le début de l’extrait mais pas la fin. Est-ce que vous pourriez me donner la suite, s’il vous plait ?
Vous la lirez, c’est l’histoire de la chanson et du moment où elle se retrouve entre les mains de Charles Manson, une histoire à tiroirs qui se finit avec John Lennon au Dakota Building. Cette chaine d’événements – je précise que je n’appartiens pas au cercle “conspirationniste”, mais si j’y étais j’en serai le fer de lance [rires] – constitue un sillage de tragédies, mais je ne sais pas pourquoi je suis parti là-dessus. Après, c’est toute la liberté du dictionnaire, il n’y pas de contrainte, c’est vraiment un prétexte.
C’est tout de même un pavé de près de 800 pages !
Pavé, pavé, attendez les manifs avant de le jeter… [rires]
En tout cas, ça a l’air conséquent… On aura l’occasion de vous croiser à Strasbourg pour en discuter après la sortie [le 27 novembre à La Librairie Kléber, ndlr]…
Oui, absolument, on s’y croisera sans doute. Sachez que je donne une lecture le soir même à Florange [dans un pays lointain, la Lorraine, ndlr] à partir de textes de mon ami Laurent Chalumeau…
Chorus, coffret 3 DVD – INA ÉDITIONS
Antoine de Caunes, Dictionnaire amoureux du rock, Plon
(publication le 28 octobre)
Photo d’Antoine de Caunes : Laurent Attias
À lire Antoine de Caunes et Laurent Chalumeau, inclination rock
À lire Mon Petit Chorus
Sophie Letourneur, cinéma-réalité
12 oct
Près d’un an après avoir été primé à au Festival International du Film de Belfort (EntreVues), La Vie au ranch de Sophie Letourneur sort en salle.
En général, on s’attache aux ruptures sentimentales, moins aux séparations amicales. Et pourtant dans La Vie au ranch, au-delà de la thématique de l’entrée dans l’âge adulte, c’est bien la douleur d’une séparation entre deux amies que vous évoquez implicitement…
La rupture amoureuse est narrativement plus facile à mettre en place, alors que ces séparations amicales se font de manière souterraine, moins brutale. Tout d’un coup, il n’y a plus d’amitié et on ne le constate que sur la base de petits détails au quotidien…
Vous vous êtes appuyée sur des éléments autobiographiques, mais vous vous êtes également appuyée sur les témoignages des jeunes actrices.
La trajectoire du groupe et des différents personnages avait été écrit bien avant de rencontrer ces actrices. Je me suis servie de ce qu’elles m’ont raconté principalement pour distribuer les rôles et alimenter les improvisations. Ce que j’ai utilisé chez elles, c’est leur lien. Ce lien existe entre elles, et il me sert pour la dimension documentaire du film, mais au-delà des petits détails – l’histoire de la culotte, par exemple –, les événements qui sont racontés ne s’appuient pas sur leurs témoignages. La Vie au ranch est autobiographique. Le désir premier du film a été pour moi de chercher à revivre un certain nombre de situations pour en faire le deuil…
Ce qui intrigue, c’est cette part d’inconfort que vous installez d’un point de vue sonore, mais du magma initial des voix se dégagent, on distingue des personnages et des destinées.
C’était une volonté à la base. Il ne s’agissait pas de prendre le spectateur par la main, mais de le confronter au groupe de manière brutale quitte à risquer le rejet. Du coup, le spectateur perçoit le groupe comme une agression – une forme d’animal monstrueux. Pour moi, c’est important d’un point de vue narratif : Pam quitte le groupe parce que c’est trop violent. Ce dispositif participe du processus d’identification du personnage. Dans ce film, il y a un désir de fond, mais aussi un désir de forme. Dès le départ, je souhaitais mettre le spectateur dans une situation d’éveil. Il se concentre généralement sur l’image et s’attarde sur le détail, mais il n’est pas habitué à faire des choix au niveau du son. Soit il refuse, soit il se laisse embarquer, accepte de prendre ce qu’il veut prendre, et découvre des choses cachées. Dans la vie c’est pareil, derrière tout ce qu’on vit – un regard, un échange, une relation –, il faut découvrir ces choses qui nous échappent dans un premier temps.
Ce film au positionnement fort a été bien reçu, y compris par le public, puisqu’il a été primé à double titre à EntreVues en 2009 [Prix du film français et Prix du public].
La première fois que nous avons montré le film, c’était à Belfort. Ils sont venus nous chercher. Nous étions là, perdus, et ils nous ont tiré d’un mauvais pas. Après, il y a eu ces projections au cours du festival. Je pensais que l’approche quasi expérimentale du film allait plaire aux seuls cinéphiles, mais quand on a vu la réaction du public et des jeunes dans la salle – des jeunes qui n’étaient pas issus des classes de cinéma –, on a mesuré l’impact du film. Le dispositif sonore ne les dérange pas parce qu’ils regardent beaucoup la télé, et notamment la télé-réalité. Du coup, ils sont plus habitués à la simultanéité des dialogues. Ça nous a motivés pour chercher des distributeurs plus importants et même s’ils ne sont pas allés au bout, au moins ils ont vu le film. Mais moi, personnellement, ça m’a donné confiance par rapport au public, une chose que je n’avais jusqu’alors pas du tout. Comme c’est un film sensoriel, le public reçoit sa particularité, même sans connaissance cinématographique préalable. Ça me donne envie de faire des films plus populaires.
Propos recueillis à l’occasion de l’avant-première aux cinémas Star, à Strasbourg
Photo : Stéphane Louis
Article à paraître dans le nouveau Hors-série de Novo sur EntreVues
Somewhere Over the Rainbow
10 oct
C’est amusant, mais de I’ll Be Your Mirror du Velvet Underground, Jeanne Barbieri passe volontiers à Somewhere Over The Rainbow de Judy Garland. Elle me chantonnait cet air, à l’issue de notre performance à Sainte-Marie-aux-Mines.
Du coup, je me suis souvenu de cette affection lointaine à cette immense artiste américaine. Ça remonte à la fin de mon adolescence et surtout à ces instants où une amie chanteuse, Sandrine Mallick, m’interprétait de larges extraits de A Star is Born, dont j’avais trouvé une belle édition vinyle lors de mon premier séjour parisien en 1984 – une édition depuis longtemps perdue dans les abîmes du temps. Depuis, je garde une émotion particulière quand j’écoute The Man That Got Away.
C’est drôle, mais ce matin – étonnante coïncidence – je reçois une alerte d’amazon.co.uk, la version anglais d’amazon, qui me signale David Bowie, la réédition de Station to Station, un Live at Seeds de John Martyn et un coffret de raretés de Judy Garland, Lost Tracks 1929-59. Je sais bien que c’est statistique, mais que ce site soit ainsi connecté à nos envies, c’est tout de même troublant. C’est un peu comme si le moteur de recherche anticipait notre propre pensée, mais aussi les circonstances du moment.
Ceci dit, ça reste assez plaisant : l’idée qu’amazon puisse vous suggérer, tel le disquaire d’antan, les perles dont vous ne soupçonnez pas l’existence me séduit assez. Après, tout dépend du niveau de culture du pays concerné par son moteur de recherche. Amazon.fr, la version française du site de ventes en ligne, me propose par mail des “merdes” à 6€99, un Best Of de Vanessa Paradis, un disque de Michel Berger et une mauvaise compilation d’Abba. Malgré la présence des Doors et de Radiohead dans cette liste de suggestions, la comparaison est saisissante. Ça en dit presque long sur l’état de la culture dans notre pays. Ça n’est malheureusement pas rassurant… Je m’exile mentalement et retourne vite fait sur amazon.co.uk, en Angleterre donc, pour me commander mon petit coffret de Judy Garland !
Patti Smith, Amour Suprême
2 oct
Il est évident que Patti Smith doit en grande partie sa reconnaissance à son parcours musical – fugace, mais flamboyant ! –, mais il serait bien dommage d’occulter l’extraordinaire écrivain et poète. Certains de ses ouvrages ont fait l’objet de traductions françaises, des écrits en prose dans les années 70, Corps de Plane réédité chez Tristram ou le célèbre Babel, recueil de textes entre 1974 et 1978, publié chez Christian Bourgois.
D’autres ouvrages révèlent une pratique sensible, quasi mystique, de la photographie, comme Charleville ou Statues, construits autour de son attachement profond pour Arthur Rimbaud, mais aussi James Joyce, Virginia Woolf, Fernando Pessoa, Luis Borges et bien d’autres. Tout récemment, Présages d’Innocence, également publié chez Christian Bourgois, atteste d’une pratique poétique sensible qui s’inscrit dans la longue tradition de la littérature anglo-saxonne.
Il faut dire que les livres ont toujours fait partie de sa vie. Dans Just Kids, la sublime autobiographie qu’elle publie conjointement aux Etats-Unis et en France, chez Denöel, elle rappelle que cet amour des livres date de sa plus tendre enfance. « Assise aux pieds de ma mère, je la regardais boire du café et fumer, un livre sur les genoux. Sa concentration m’intriguait. […] J’aimais regarder ses livres, palper leurs pages et soulever le papier de soie qui protégeait leur frontispice. Lorsqu’elle découvrit que j’avais caché son exemplaire rouge sombre du Livre des martyrs de Foxe sous mon oreiller dans l’espoir d’absorber sa signification, elle me fit asseoir à une table et s’attela à la tâche laborieuse de m’apprendre à lire. »
La petite Patti apprend vite, et dévore les livres – « J’étais complètement éprise des livres. Je voulais les lire tous, et ceux que je lisais généraient de nouveaux désirs. » Plus tard, un fac-similé des Chants de l’Innocence et de l’expérience de William Blake rejoint ses trésors personnels – « Son nom est ton nom / Car il s’est nommé lui-même Agneau » –, mais l’ouvrage qu’elle ne quitte plus est son édition en français des llluminations d’Arthur Rimbaud.
« Un pas de toi, c’est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche. »
Arthur Rimbaud, À une raison
Patti Smith a déclaré récemment que dans sa vie, elle avait entretenu des relations amoureuses avec plusieurs hommes, dont une sérieuse, fidèle et indéfectible, avec Arthur Rimbaud. « Il détenait les clefs d’un langage mystique, écrit-elle, que je dévorais même lorsque je ne pouvais le déchiffrer tout à fait. » L’autre homme dont il est question dans Just Kids, n’est autre que le célèbre photographe Robert Mapplethorpe, qu’elle rencontre très jeune et avec qui elle vit à la fois ses premiers émois sentimentaux et ses premières tentatives créatives, le dessin d’abord et l’écriture. À la lecture de son récit, on découvre deux artistes à part entière qui ne se posent guère la question de la création, mais qui créent en permanence, avec cette approche médiumnique qui les connecte l’un à l’autre et à leur environnement culturel immédiat : l’appartement qu’ils partagent est l’objet de constants réaménagements, des dessins, des collages sont produits avec une frénésie qui finit par révéler chez Mapplethorpe sa part de tourment. La religion, le sexe inspirent des pièces de plus en plus complexes, avec cette part de trivialité presque morbide qui rompt avec l’insouciance ambiante ; tel un dandy, Robert renoue avec la tradition visuelle du XIXe siècle et anticipe les développements androgynes à venir. Michel-Ange, William Blake, Walt Whitman, Oscar Wilde, Jean Genet, Jean Cocteau, Lotte Lenya, Jackson Pollock, Bob Dylan, John Coltrane, Pier Paolo Pasolini, Jean-Luc Godard, John Lennon, les Rolling Stones ou Tim Buckley alimentent leur réflexion artistique à tous les deux, mais Robert s’émancipe, se découvre une autre sexualité, ce qui n’est pas sans troubler Patti. La séparation est inéluctable, mais l’affection demeure…
« Oh, prends-les en photo, a dit la femme à son mari un peu perplexe. Je suis sûr que c’est des artistes. Peut-être qu’ils seront quelqu’un, un jour.
- Arrête ton charre. C’est rien que des gamins. »
Il est amusant de constater que le rock fait partie de la vie de Patti, mais pas plus ni moins que pour les jeunes gens de sa génération. Il y a pourtant cet instant où elle découvre Jim Morrison sur scène au Fillmore East et ce sentiment étrange d’avoir la capacité, malgré le mythe naissant, d’en faire autant. L’un de ses amis, Ed Hansen, pressent l’attirance nouvelle ; il lui apporte un disque des Byrds, So You Want to Be a Rock’n’roll Star.
« So you want to be a rock and roll star? / Then listen now to what I say. / Just get an electric guitar /
Then take some time / And learn how to play. »
(Ainsi, tu veux devenir une rock’n’roll star ? Alors, écoute ce que je dis :
prends une guitare électrique, prends un peu de temps et apprends à en jouer)
The Byrds, So You Want to Be a Rock’n’roll Star
Dès lors, le récit s’attache à de nouvelles rencontres, à l’époque où elle vit au Chelsea Hotel : Todd Rundgren, Roger McGuinn des Byrds justement, Edie Sedgwick, les membres du Velvet Underground, Jim Carroll, Bob Dylan – qui lui accorde sa guitare –, Sam Shepard, alors membre des Holy Modal Rounders, Allen Lanier de Blue Öyster Cult – un groupe pour lequel elle écrit des paroles de chansons –, Allen Ginsberg et Lenny Kaye, critique et futur guitariste de son groupe… Malheureusement, on change de période et les disparitions s’enchaînent, celles de John Coltrane, Brian Jones, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Edie Sedgwick, Jim Morrison, John Lennon et finalement, bien plus tard, celle de Robert Mapplethorpe lui-même, alors que Patti Smith a connu la célébrité et qu’elle vit sa retraite artistique au côté de Fred ‘Sonic’ Smith, l’ex-guitariste du MC5. Les pages qu’elle consacre, au début du livre et à la fin, à l’annonce du décès de son compagnon céleste constituent des instants d’émotion pure, silencieux comme une prière intérieure, simplement ponctués par le chant lointain de Maria Callas :
« Vissi d’arte, vissi d’amore, non feci mai male ad anima viva ! »
(Je vivais pour l’art, je vivais pour l’amour et n’ai jamais fait de mal à quiconque !)
Puccini, Tosca Acte 2
Article à paraître dans Zut ! #7 (automne 2010) ;
à lire La Prière Silencieuse, article paru dans Novo #10 (septembre 2010)
Patti Smith, Just Kids, Denoël, sortie le 14 octobre
Dédicace et rencontre le 19 octobre à 17h30 à La Librairie Kléber.
La Ville de Strasbourg et la Librairie Kléber vous invitent à une soirée avec Patti Smith. Lectures, musique, chansons à partir de 20h à la Cité de la musique et de la danse (entrée libre dans la limite des places disponibles).
Info de dernière minute : malgré les grèves annoncées, Patti Smith maintient sa venue à Strasbourg.






