Le collecteur d’images #1 dans Zut !
30 sept
Une nouvelle rubrique dans le magazine Zut !, le collecteur d’images.
Le collecteur d’images parcourt les musées, prend des notes, s’informe, et consigne dans son carnet personnel le fruit de ses recherches : reproductions, fragments et citations. Pour sa première documentation visuelle, Klimt, Schiele et les artistes viennois à Bâle, les œuvres de jeunesse de Warhol, Miró à Baden-Baden…
Étape 1, Bâle / Vienne 1900
L’exposition Vienne 1900 comble le collecteur d’images : des tableaux, des maquettes, des affiches, des photographies, du mobilier, de la verrerie, de l’argenterie, avec plus de 200 pièces qui restituent toute la modernité des artistes de Vienne au grand tournant du XXe siècle. Ils y sont tous représentés, les peintres, les architectes, les musiciens, les “designers”, pour employer un terme anachronique, qui renvoie aux créations d’art appliqué. Les noms sont illustres : Gustav Klimt, Egon Schiele, Arnold Schoenberg – présent à double titre, le musicien initiateur du dodécaphonisme, mais aussi le peintre, dont la correspondance avec Vassily Kandinsky reste révélatrice de préoccupations plastiques et musicales communes –, Oskar Kokoschka, Otto Wagner, Joseph Maria Olbrich, Josef Hoffmann et bien sûr Adolf Loos.
Le collecteur n’a pas vu de si bel ensemble depuis la célèbre exposition parisienne dans les années 80 : Vienne 1880-1938. L’Apocalypse Joyeuse. Il constate avec beaucoup de plaisir l’omniprésence des œuvres de Klimt, leader qui pose les orientations d’un vaste mouvement autour de la Sécession Viennoise, et mentor de bien des artistes à sa suite, parmi lesquels Egon Schiele et Oskar Kokoschka. Des portraits, des paysages, la réplique de la Frise Beethoven, qui ornait le bâtiment de la Sécession, construit en 1898 sur les plans de Joseph Maria Olbrich, égaient son regard ; il s’attarde sur les ornements, isole des instants chromatiques abstraits et revient inlassablement sur Les Poissons Rouges de 1901-02 et un dessin plus tardif, le Nu allongé sur le ventre vers la droite de 1910. Il y voit comme une invitation et se souvient de ces quelques lignes rédigées par l’historien d’art autrichien Werner Hofmann :
« En tant que styliste, Klimt ne voit dans l’instinct érotique que l’instigateur des arabesques les plus osées dont le corps humain, seul ou en couple, est capable. Au centre de ces formes sensuelles se trouve la femme. En prenant possession d’elle par sa peinture, Klimt fait de la disponibilité de la femme une métaphore esthétique et érotique : son corps est capable de tout, mais il est aussi modelable – capacité de jouissance totale devenu ligne. »
Cette jouissance est source de méfiance pour le jeune Ludwig Wittgenstein, qui affirme la nécessité de « vivre dans le bien et dans le beau jusqu’à ce que la vie s’arrête d’elle-même » quand il est enrôlé et affecté au 2ème régiment d’artillerie des forts de Cracovie en août 1914. Elle devient source de tourment et d’« impureté » quand elle se pose en obsession au détriment de l’activité intellectuelle et du travail. « L’homme est impuissant dans la chair, mais libre grâce à l’esprit », note-t-il dans ses carnets secrets, le 16 septembre 1914, alors qu’il entend d’importants coups de canon et de fusil au matin.
Egon Schiele se voit épargner cette guerre absurde – il évite d’aller au front, malgré des obligations militaires qui perturbent son évolution artistique. Issu de la seconde génération d’artistes viennois, il vit la résolution d’un certain nombre de ses conflits intérieurs et grâce à un début de reconnaissance situe l’accomplissement d’un destin possible. La fébrilité laisse place à une assurance nouvelle chez ce peintre en pleine ascension. La grippe espagnole contractée, à la toute fin de la guerre, a malheureusement raison de cet artiste au succès croissant, le 31 octobre 1918.
Le collecteur d’images s’est toujours méfié de cet artiste, non pas pour la dimension sulfureuse d’une biographie dont on aime exagérer la part de scandale, mais plus pour l’ambiguïté d’un trait qu’il juge incertain, flou. N’empêche, il s’attache à certaines œuvres moins connues, notamment ce bel Autoportrait, les mains sur la poitrine de 1910, dont le raffinement intemporel et l’angulosité constituent pour lui une forme d’équilibre parfait entre classicisme et modernité.
« Parce qu’il dut mourir à l’âge de vingt-huit ans, tout ce qui d’habitude s’étend sur de longues années, resta fortement condensé. Egon Schiele est simultanément enfant, adolescent, homme mûr et vieillard ; un enfant qui possède la maturité de tout ce qu’on peut vivre, un adolescent qui se sent mourir, un homme en qui tous les excédents d’énergie n’ont pas fini de se dépenser, un vieillard qui vit dans les rêves heureux de l’enfance », écrit Hans Tietze quelques mois après sa mort, en juillet 1919
De tous les architectes viennois, Adolf Loos reste celui qui alimente le plus les fantasmes plastiques du collecteur d’images, lequel conserve en mémoire la Colonne du Chicago Tribune de 1922 – une colonne dorique en forme de gratte-ciel –, comme l’un des projets les plus fantasques et peut-être les plus enthousiasmants de la période. Là aussi, il constate que l’esprit révolutionnaire peut servir une forme de tradition et que celui-ci conduit nulle part s’il ne cherche à s’inscrire dans ses propres filiations…
Jusqu’au 16 janvier à la Fondation Beyeler, à Bâle
www.fondationbeyeler.ch
Étape 2, Bâle / Andy Warhol. The Early Sixties
La série télévisée Palettes sur Arte a clairement situé les enjeux des premiers Warhol, en dépassant les clichés généralement formulés sur le pop art et sa critique de la société de consommation. Alain Jaubert y démontre avec maestria que les Marylin et Liz du début des années 60 sont des « icônes comme la Joconde, [qu’]elles ont le même pouvoir de sidération, de fascination », mais qu’elles ont toutes deux un rapport à la mort. L’extrême dépouillement de ces portraits, leur approche sérielle, de même que la répétition de produits manufacturés, les boîtes de Campbell Soup, téléviseurs, bouteilles de Coca-Cola et autres natures mortes contemporaines, renvoient à certaines Vanités, ces images dans la peinture des XVIe et XVIIe censées nous rappeler que nous allons tous mourir. Ils expriment indirectement un point de vue sur la vanité de l’art et dans un mouvement narcissique très subtil confrontent Andy Warhol à sa propre vision d’un art désincarné, mécanique, dont on pourrait soustraire l’artiste lui-même.
Malgré les nombreuses rétrospectives consacrées à Andy Warhol, le collecteur d’images ne se lasse pas ; il s’attache avec toujours autant de plaisir à cette imagerie pop, qui pose les fondements de l’art actuel, insistant à la fois sur sa fulgurance et sa fugacité.
Jusqu’au 23 janvier au Kunstmuseum, à Bâle
www.kunstmuseumbasel.ch
Étape 3, Karlsruhe / Viaggio in Italia. Voyages d’artistes 1770-1880
Il fut un temps où le voyage en Italie faisait partie de la formation de tout jeune artiste. Durant son séjour, celui-ci se confrontait à l’œuvre des grands maîtres, se familiarisait avec les nouvelles iconographies, se formait aux techniques picturales et parcourait les sites architecturaux.
Les productions de ces voyages constituent des volumes considérables au sein des collections de la Staatliche Kunsthalle de Karlsruhe. Pour une première sélection, il s’agissait de trouver une thématique ; l’option du paysage est courageuse, mais celle-ci révèle des traitements infinis, parmi les 150 peintures, cartons grand format, gravures, esquisses, dessins, aquarelles et études à l’huile réunis pour l’occasion. Le collecteur d’images s’émerveille, découvre des œuvres méconnues de Claude Lorrain, Jean-Honoré Fragonard ou même Camille Corot, qui manifeste une approche pré-impressionniste sidérante ; il compare les approches française, allemande et européenne, établit des relations entre les artistes représentés, lesquels ont parfois cheminé ensemble, avant de trouver leur propre voie plastique. Il s’attarde enfin sur les représentations sensibles du quotidien – certains diraient du “réel” –, et y découvre une source d’émotion visuelle inespérée.
Jusqu’au 28 novembre à la Staatliche Kunsthalle de Karlsruhe
www.kunsthalle-karlsruhe.de
Étape 4, Baden Baden / Miró au Musée Frieder Burda
Pablo Picasso lui avait dit : « Après moi, c’est toi qui ouvres des portes. » Miró a dû apprécier le compliment, d’autant plus qu’il n’a eu de cesse de franchir de nouvelles limites plastiques : dès ses premières années à Barcelone, il est en contact avec les avant-gardes, se lie d’amitié avec Picasso justement, mais aussi avec les artistes, écrivains et intellectuels qu’il rencontre à Paris avant même de s’y installer, André Masson, Paul Eluard, Robert Desnos, Tristan Tzara et Antonin Artaud.
Dans le cadre de la grande exposition que lui consacre le Musée Frieder Burda, le collecteur d’images mesure le chemin parcouru par l’artiste et ses tentatives successives : les périodes du « réalisme magique » (1921-24), celle de ses « peintures de rêve » (1925-28), le recours aux collages, les premiers assemblages d’objets bruts, la réalisation des sculptures, gravures et céramiques au cours de la Seconde Guerre mondiale, au moment de sa reconnaissance américaine.
À la suite d’un séjour new-yorkais, Miró se « libère au-delà des limites », et pousse le processus pictural jusqu’à atteindre une forme d’épure ultime, comme c’est le cas avec cette magnifique Goutte d’eau sur la neige rose de 1968. Il reste connecté aux bouleversements de son temps, il en sent intimement les soubresauts violents, tente de contenir ceux-ci avec la sagesse du peintre au faîte de sa gloire, mais la peinture continue d’exprimer son inquiétude manifeste. Le collecteur d’images a beau griffonner nerveusement son carnet – comme pour marquer une distance –, il n’en sort pas moins bouleversé.
Jusqu’au 14 novembre au Musée Frieder Burda à Baden-Baden
www.museum-frieder-burda.de
Crédits :
Gustav Klimt
Les poissons rouges, 1901/02
Huile sur toile, 181 x 67 cm
Kunstmuseum Solothurn
Dübi-Müller-Stiftung
Egon Schiele
Autoportrait, les mains sur la poitrine, 1910
Fusain, aquarelle et blanc opaque, 44.8 x 31.2 cm
Kunsthaus Zug, Stiftung Sammlung Kamm
Andy Warhol
Blue Liz as Cleopatra, 1962
Acryl, Siebdruckfarbe und Bleistift auf Leinwand
208.9 x 165.1 cm
Daros Collection, Schweiz
Photo: Daros Collection, Schweiz
© The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / 2010, ProLitteris, Zurich
Camille Corot
Felsiges Waldtal bei Civita Castellana, 1826/27
Öl auf Papier auf Leinwand
Photo : SKK, Wolfgang Pankoke
Miró
Successió Miró / VG Bild-Kunst, Bonn 2010
Photo : Joan Ramon Bonet
Serge Gainsbourg et Roxy Music, le temps d’une image !
26 sept
Jacques Brel aurait refusé de rencontrer David Bowie dans les années 70 alors que ce dernier avait repris (et d’ailleurs mal repris* The Port of Amsterdam, adapté par Scott Walker sur des paroles en anglais de Mort Schuman). Le hasard des images veut que j’ai provoqué bien involontairement la rencontre entre Roxy Music et Serge Gainsbourg, en disposant côte à côte des coffrets que j’emporte systématiquement avec moi lors de mes DJ-sets. En prenant des photos à la sauvette avec l’iPhone, cette image m’est apparue, presque intrigante.
Dès lors, je me suis souvenu de l’affection que portaient les Tindersticks à la figure de Serge Gainsbourg – un jour de concert en 1997, j’ai surpris les membres du groupe en train de se précipiter à la fnac de Strasbourg, se disputant les disques, comme s’ils avaient mis la main sur des trésors cachés. Dans les filiations esthétiques que je me fixe, je me suis créé une ligne directe entre Roxy Music, Joy Division et les Tindersticks. Alors par déduction, si les Tindersticks affiliés à Roxy Music – comme à beaucoup d’autres artistes – affirment l’affection qu’ils portent à Serge Gainsbourg, c’est que le lien esthétique est possible.
Je ne sais si Brian Ferry – dont on sait son amour pour à la France, par l’intermédiaire de sa relation à Marcel Duchamp par exemple –, Phil Manzanera ou même Brian Eno avaient une connaissance en leur temps de l’œuvre de Gainsbourg ; je ne sais pas non plus s’il les appréciait en retour – on peut le supposer, même si la question peut paraître étrange. Mais du coup, je me mets à fantasmer sur le résultat qu’aurait pu provoquer la rencontre de figures aussi influentes sur les autres artistes de leurs pays respectifs. La classe esthétique de l’un mêlée à celle des autres aurait sans doute abouti à des formes exceptionnelles – ou à rien du tout, en définitive, mais peu importe. Il reste de ce rêve éveillé une image singulière, spontanée, involontaire, qui révèle la nostalgie d’un instant qui n’a pas existé, et n’existera jamais – sans doute les plus belles images.
* tout de même une constante chez Bowie, l’échec de ses reprises…
Kas Product, never come back
26 sept
Posté sur son profil facebook par Alain Maneval, l’ex-présentateur de Mégahertz sur TF1 les samedis après-midi, ce clip de Kas Product restitue toute la part de fantasme qu’on associait au rock au début des années 80.
À l’écran, Mona Soyoc est icône ; son image est sacrée !
Blonde Redhead, le nouvel album Penny Sparkle chez 4AD
24 sept
En toute discrétion, Blonde Redhead continue de creuser son sillon. Loin des frasques du temps, ce trio new-yorkais ne cesse de nous émouvoir. Sa pop électrique a muté depuis sa signature sur la label 4AD, elle a gagné en subtilité sans forcément perdre en intensité ; elle combine à merveille les tentatives glamour telles qu’elles étaient expérimentées en Italie dans les 60’s – des traces de cette production twist mutante apparaissent dans Le Mépris de Jean-Luc Godard ou dans les films de Pier Paolo Pasolini – à une forme de langueur qu’on pouvait rencontrer chez certains groupes post-punk britanniques du début des années 80. Il en résulte un propos global tout à fait unique, empreint d’une profonde mélancolie et en même temps en phase d’apaisement. Dix ans après le chef d’œuvre Melody of a Certain Damaged Lemon, le groupe a fait du chemin. On se réjouit pour la décennie à venir !
Blonde Redhead, Penny Sparkle, 4AD
Glenn Gould, la tentation de l’isolement
24 sept
« Je rêve depuis des années, et je désespère d’y arriver jamais, de passer au moins un hiver entier au nord du cercle arctique. Tout le monde peut y aller en été, quand le soleil est levé, mais je dis que je ne voudrais y aller au moment où le soleil est couché. Vraiment je le voudrais et je vous dis que j’irais un de ces jours. » (Glenn Gould, Entretiens avec Jonathan Scott)
L’Histoire est peuplée de ces écrivains, artistes et acteurs magnifiques qui ont décidé de renoncer. Arthur Rimbaud, Marcel Duchamp, Greta Garbo, la liste est longue et les raisons très variables. Quand Glenn Gould décide d’arrêter de se produire sur scène à l’âge de 32 ans, le 10 avril 1964, après un concert à Los Angeles, il le fait parce qu’il n’aimait ni le public, ni les instants de concert qu’il comparait à une corrida, un match de boxe ou un jeu d’échecs. En 1965, il embarque sur le Muskeg Express et franchit les milliers de kilomètres séparant Winnipeg dans la province du Manitoba de Fort Churchill, la ville la plus proche du cercle polaire arctique que l’on puisse rallier en train dans le Grand Nord Canadien.
Pour Gould, le Nord est synonyme d’« extraordinaire désolation », comme peut l’être l’intimité de l’homme, mais aussi et surtout il magnifie l’isolement auquel le pianiste semble naturellement aspirer. Dans une lettre datée du 6 septembre 1965 à Ekaterina Gvozdeva Cergueieuna, sa traductrice russe, il rend compte de ce voyage avec beaucoup d’enthousiasme : « Aussi loin que remontent mes souvenirs, la géographie de l’Arctique m’a toujours fasciné et, cette année, j’ai enfin décidé d’aller voir de mes yeux de quoi cela avait l’air. […] Ce furent les deux semaines les plus extraordinaires que j’aie jamais passées. » Et de rajouter, « Je suis revenu de mon expédition dans le Grand Nord avec un enthousiasme décuplé qui va m’aider à affronter un autre hiver en ville, ce qui est ma hantise, vous le savez. » De cet enthousiasme naît un documentaire radiophonique sur la vie dans le Grand Nord, The Idea of North, un texte “écrit sur bande”, que la C.B.C. – la radio et télévision canadiennes – l’a finalement mis au défi de réaliser en 1967, pour une diffusion le 28 décembre de la même année.
Le spectacle L’Idée du Nord recrée les conditions de cet enregistrement : une cabine de radio, des micros déplacés aux quatre coins d’un espace tout blanc, un rouge antenne, et des acteurs qui viennent dire les éléments d’une dramatique tout en incarnant, parfois en même temps, les éléments de la pensée de Glenn Gould, à un moment précis de sa vie, moment charnière s’il en est dans sa carrière d’artiste où il passe de l’interprétation à la création.
L’Idée du Nord, un spectacle de Benoit Giros du 9 novembre au 20 novembre au TNS, à Strasbourg
www.tns.fr
Anthony Braxton, la pensée la plus haute
21 sept
De tout temps, Anthony Braxton se pose en figure libre, jetant des passerelles entre jazz et musique contemporaine. Sa venue à Strasbourg dans le cadre de Jazzdor et de Musica constitue l’un des événements de la rentrée.
Dans le domaine du jazz, Anthony Braxton entretient la controverse depuis qu’à la fin des années 70 et au début des années 80, ses enregistrements ont manifesté chez lui un intérêt grandissant pour la musique contemporaine, celles de Arnold Schoenberg, Karlheinz Stockhausen et naturellement de John Cage. Tout dans le parcours de ce musicien de Chicago l’incitait à prendre une telle orientation : sa contribution dès 1966 à l’AACM (Association for the Advancement of Creative Musicians), la création d’un trio jusqu’alors inédit, saxophone-violon-trompette, l’enregistrement du premier disque solo de l’histoire du jazz en 1968, For Alto, puis ses prises de position très affirmées sur l’expérimentation d’un jazz nouveau, annonçaient déjà l’émergence d’un artiste non-conformiste, voire franchement iconoclaste. Conscient de la nécessité de polyvalence que les bouleversements de son temps imposent aux musiciens, il valorise le saxophone alto, mais ne néglige pas les autres instruments à vent, maintient la clarinette – son premier instrument – et intègre les flûtes à son parc d’instruments personnel.
Avec des allers et retours entre l’Europe – Paris, où il s’installe au début des années 70 – et les États-Unis, Braxton confronte directement sa pratique à d’autres formes esthétiques et participe au bouillonnement intellectuel d’une période instable. Avec une aisance déconcertante, il évolue dans tous les registres du jazz, la composition et l’improvisation, conscient qu’il faut s’appuyer sur la tradition pour pouvoir esquisser les avant-gardes de demain. Le quartet qu’il constitue dès 1984 avec Marilyn Crispell au piano, Mark Dresser à la contrebasse et Gerry Hemingway aux percussions reste l’une des formations les plus marquantes de son époque. De nombreux enregistrements témoignent de la créativité de cet ensemble original.
Avec un crédo qui est « le challenge de la créativité est d’aller au-delà de la pensée la plus haute à laquelle tu peux t’attacher », son influence sur les jazzmen émérites de notre temps – John Zorn par exemple – n’est plus à démontrer. Aujourd’hui, c’est en compagnie d’une poignée de trentenaires très motivés, dont certains partenaires privilégiés de longue date – le trompettiste Taylor Ho Bynum, la violoniste Jessica Pavone, la guitariste Mary Halvorson, le tubiste Jay Rozen, le contebassiste Carl Testa et le percussionniste Aaron Siegel – qu’il transmet sa vision d’une musique ouverte, avec une énergie et une conviction demeurées intactes.
Anthony Braxton Septet, un concert présenté par Pôle Sud, Jazzdor et Musica le 7 octobre à la Cité de la Musique et de la Danse, à Strasbourg
www.pole-sud.fr
Article paru dans Novo #10 (septembre-novembre 2010)
Love and other Demons de Peter Eötvös, le sentiment réprimé
21 sept
L’opéra Love and Other Demons a été créé en 2008 au festival de Glyndebourne. Le compositeur hongrois Peter Eötvös prend la baguette pour le diriger lui-même pour la première fois à l’Opéra de Strasbourg dans le cadre du festival Musica. Il nous livre l’actualité d’un opéra déroutant.
Dans l’opéra, vous utilisez trois langues : l’anglais, le yoruba et le latin…
Je me suis posé la question de l’espagnol, mais ça n’est pas une langue très utilisée dans l’opéra et comme la commande venait du festival de Glyndebourne, en Angleterre, il me semblait important de faire écrire le livret en anglais. Chaque langue apporte sa propre musicalité, et c’est très agréable. La mélodie est contenue dans le texte, il suffit qu’on me lise le passage et je l’entends spontanément.
Vous avez fait le choix d’une disposition particulière pour l’orchestre, en le divisant en deux, de part et d’autre du chef d’orchestre. Quelle est la finalité de ce dispositif ?
Contrairement à l’opéra Trois Sœurs pour lequel j’avais doublé les orchestres et les chefs d’orchestre, j’ai opté pour une simple division en deux d’un même orchestre. J’ai disposé tous les instruments qui sont doublés habituellement à droite et à gauche. Quand ils sont côte à côte, nous ne percevons acoustiquement qu’un seul point sonore – deux notes, mais à partir d’un même lieu –, alors qu’avec cette nouvelle disposition j’obtiens un effet stéréophonique. C’est un petit effet, mais ça crée un espace.
On suppose que le travail de Karlheinz Stockhausen sur la spatialisation du son vous inspire ce type de dispositif.
Oui, j’ai travaillé avec lui – j’étais l’un de ses musiciens – et j’ai donc beaucoup appris à ses côtés.
Avec un jeu sur les répétitions, vous avez souhaité mettre en rapport direct la thématique forte de l’amour avec la structure musicale elle-même.
Le livret de l’opéra est une version dialoguée écrite directement en anglais par un écrivain admirable de Budapest, Kornel Hamvai, d’une nouvelle de Gabriel García Márquez, Del Amor y Otros Demonios. Il a su retranscrire de manière poétique la part de jeu sur la réalité et l’irréalité contenue dans le texte original. Dans la nouvelle, Sierva María n’est pas folle, mais l’Église la juge possédée. Márquez situe son récit dans un cadre multiculturel. Elle est la fille d’un aristocrate espagnol, à la peau blanche, mais qui a grandi avec les esclaves africains et comme elle est différente et amoureuse du prêtre chargé de l’exorcisme, l’auteur maintient toute l’ambiguïté sur son état. Malheureusement, cette méfiance à l’égard de la différence reste d’une actualité brûlante.
Vous allez diriger vous-même votre opéra pour la première fois. Ressentez-vous une quelconque appréhension ?
La composition et la direction d’orchestre sont deux métiers différents. Là, j’ai la partition en main et je passe des semaines à apprendre. Heureusement, j’ai l’expérience des œuvres du répertoire et j’ai déjà eu l’occasion maintes fois de diriger mes propres pièces. Mais je peux l’avouer, je suis un petit peu nerveux…
Love and other Demons, un opéra de Peter Eötvös, les 25, 27, 29 septembre, à l’opéra de Strasbourg ; le 9 octobre à la Filature à Mulhouse
www.operanationaldurhin.eu
Article paru dans Novo #10 (septembre-novembre 2010)







