Dixit, le commissariat en action !
Le fait que le commissariat d’exposition ne fasse vivre que moins d’une centaine de personnes en France n’empêche pas les vocations de s’exprimer, comme c’est le cas avec le collectif Dixit. À quelques jours du second volet de leur Project room au Crac Alsace, Mais Godard c’est Delacroix, le point sur une pratique curatoriale que ces jeunes commissaires envisagent avec conviction et excitation.
Revenons un peu sur les conditions de la rencontre entre Clarisse, Jessica et vous-même. D’où est venue cette idée de collectif de commissaires d’exposition ?
Lisa Annicchiarico : La rencontre avec Clarisse et Jessica s’est faite à l’université Marc Bloch, à Strasbourg, où nous étions toutes les trois en licence d’Histoire de l’Art. C’est surtout une histoire d’amitié à la base. Nous n’avions pas nécessairement les mêmes objectifs, mais au fur et à mesure nous avons créé une association pour promouvoir la jeune création contemporaine, l’Estafette, et monté un premier festival en Lorraine avec cinq autres amis. Nous avions déjà des objectifs professionnels dans le monde de l’art contemporain et dans le commissariat notamment. À la suite de cette expérience professionnelle qui nous a permis de voir qu’on travaillait très bien ensemble, on a décidé de former ce collectif, notamment parce que nous avons eu cette opportunité au Crac Alsace.
Sophie Kaplan vous a conviées à monter cette exposition, comment s’est établi le contact ?
Jessica Monnin : C’est Lisa qui a été mise en contact avec le Crac, donc on savait que le Crac proposait à des artistes d’exposer dans le Project room, et ils voulaient justement depuis un certain temps inviter de jeunes commissaires. Ça a été le déclic.
Il n’est aujourd’hui pas simple de se lancer en tant que commissaire d’exposition, j’ai lu un article qui disait qu’il n’y en a qu’une centaine qui en vivent en France, est-ce une force d’avancer sous la forme d’un collectif ?
Jessica Monnin : Ça rassure, dans un certain sens, parce qu’on rentre dans le monde du travail. Nous avons fini nos études il n’y a pas longtemps, même si ce ne sont pas nos premiers pas dans le monde de la culture, de l’art : nous avons fait des stages, mais en tant que porteurs de projets, ça rassure d’être avec des gens avec qui on s’entend bien, en qui nous avons confiance. Du coup ça allège beaucoup de ne pas être tout seul. Et ça fonctionne bien !
Aujourd’hui, la fonction de commissaire d’exposition est valorisée. Il devient presque l’égal du critique d’art, et le fait de le nommer devient une manière aussi de l’identifier. Au contraire, vous avez souhaité vous fondre sous un vocable commun. Avez-vous en tête d’autres collectifs qui fonctionnaient sur ce principe ?
Clarisse François : Il y a d’autres exemples : le Bureau, à Paris, tout le monde connait les membres de ce collectif, mais ils signent toujours sous le nom du Bureau ; il y a aussi le collectif le Commissariat, basé aussi à Paris, mais ce sont plutôt des artistes ; je connais également deux commissaires – j’ai fait mon mémoire sur eux –, Yoann Gourmel et Elodie Royer qui travaillent à la gb agency à Paris, qui eux par contre n’ont pas souhaité se donner un nom commun. Avec Dixit, nous voulions créer un collectif plus ou moins anonyme. Dixit représente donc nos trois voix, nos trois opinions vis-à-vis de l’exposition actuelle, de ce que nous avons envie de changer. Nos opinions se rejoignent sur l’expo, sur la manière de l’envisager, de choisir les artistes. Après nous conservons chacune nos goûts, notre manière de voir les choses, mais je trouve qu’il est plus intéressant de mêler tout ça, d’avoir une vision globale des choses.
Jessica Monnin : Parfois il y a des cartons où l’on voit avant tout le nom du commissaire, et en plus petit le nom de l’artiste. Chacun sa place ! Les commissaires sont juste un lien entre un public, des institutions et des artistes, même si on crée quelque chose je ne pense pas qu’on puisse se positionner en tant qu’artiste. On est un médiateur, un lien qui doit être fait, parce que sans public il n’y a pas d’artistes, et on permet ce lien. Je pense que le fait qu’on soit sous le nom de Dixit montre aussi notre volonté de ne pas trop nous mettre en avant personnellement.
Lisa Annicchiarico : Il y a des commissaires qui s’associent, sachant qu’en plus en ce moment très peu de commissaires d’exposition peuvent se targuer d’être indépendants et de ne pas dépendre d’une structure. Beaucoup travaillent en binôme. En ce qui nous concerne, c’était vraiment pour optimiser nos points de vue et nos forces.
Paradoxalement ça donne une force supplémentaire. Ça renforce la position des trois, vous n’auriez pas forcément eu le même impact individuellement.
Jessica Monnin : Nous trouvions que le nom Dixit englobait beaucoup de choses, et que ça nous allait bien. Nous essayons de nous situer en entité sous ce nom-là.
Comment se fait la confrontation de points de vue ?
Lisa Annicchiarico : À la base c’est souvent des rencontres avec des artistes, sachant que nous sommes dans trois endroits différents de France – quand nous avons commencé, Clarisse était à Rennes pour terminer sa formation, Jessica était à Dublin, maintenant elle est à Strasbourg, et moi je suis à Dijon –, avec des paysages artistiques complètement différents. Une chose en entraînant une autre, on discute d’un artiste, d’une exposition, d’un concert, d’un film, et à la suite de ça on fait des propositions. Aucune décision n’est prise sans l’aval des trois. Il y a des artistes bien sûr que je défendrai plus, Clarisse et Jessica verront plus ses défauts et ses qualités, et c’est ça qui est intéressant, parce que nous sommes confrontées au regard des autres avant même de penser à une exposition.
Vous avez quand même l’occasion d’échanger de visu ?
Lisa Annicchiarico : Oui, nous nous voyons tout le temps, si ce n’est pour l’association – parce qu’on a de nouveaux projets de résidences d’artistes et un prochain festival –, mais on se voit très régulièrement en dehors de l’association. En période de bouclage d’expo on se voit toutes les semaines.
Le point d’entrée peut être une œuvre d’art, mais aussi un film, un livre, j’ai envie de rattacher ça à ce qui se passe en ce moment au Crac Alsace, ce Project room sur Mais Godard c’est Delacroix. Là on part d’un texte écrit par Aragon sur Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, pour finalement construire une exposition d’arts plastiques qui mêle différentes approches. Chez vous c’est une constante de jeter les ponts entre les pratiques artistiques ?
Lisa Annicchiarico : Oui, je n’envisage absolument pas l’art contemporain sans un œil critique sur le cinéma ou la musique. Toutes ces choses font pour moi partie d’un même ensemble. L’art contemporain ce n’est pas que les arts plastiques, loin de là. Pour cette première exposition que nous ont offert le Crac Alsace et Sophie Kaplan, c’était aussi l’occasion de nous positionner en tant que commissaires émergents, débutants. Nous voulions nous imposer une sorte de ligne de conduite, et du coup nous avons pu utiliser le Project room comme un laboratoire d’idées, pour nous en tant que commissaires et surtout pour les artistes. The Plug a proposé une expérimentation complètement différente, parce qu’il n’est pas photographe à la base, et pour l’installation de François Génot c’était à peu près la même chose. Nous sommes donc parties de ce texte-là, et les œuvres ont illustré le discours, et le discours a assis la problématique qu’on a voulu défendre en confrontant ces deux artistes.
Clarisse François : Ce qui nous importait ici c’était arriver à dire que finalement les discours sur l’art progressent, évoluent, mais qu’ils restent les mêmes. C’est une manière d’historien de l’art d’envisager l’exposition. Nous aimerions beaucoup monter des expositions avec des œuvres du XVe, du XVIe ou du XVIIe siècle et des œuvres actuelles, ce qui ne se fait pas énormément en ce moment. Je pense que c’est l’une des choses qui ressort vraiment de notre position.
D’où le choix de Godard qui s’appuyait sur des codes esthétiques classiques pour affirmer sa propre modernité. Il y a un aller-retour entre passé et modernité qui vous séduit ?
Clarisse François : Oui, arriver à tout mettre sur le même plan : le passé, le présent et aussi le futur des œuvres, puisque c’est aussi notre boulot de commissaire d’arriver à faire perdurer une œuvre. On espère que les artistes qu’on défend aujourd’hui on les retrouvera dans dix ans, dans vingt ans… Nous avons envie de nous inscrire dans une Histoire de l’Art qui continue.
Le texte d’Aragon vous sert de manifeste, et vous pointez une question curatoriale fondamentale : comment déclencher des émotions en confrontant des œuvres dans un espace d’exposition ? Cette question semble revenir de manière surprenante à une finalité première. C’est un peu comme si vous vouliez retourner à l’essence même de l’activité de commissaire d’exposition ?
Lisa Annicchiarico : Complètement. En sachant que nous débutons dans ce métier et que nous commençons à avoir de l’expérience par nos travaux, nos métiers, nos rencontres, avec cette carte blanche il était , pour nous évident d’essayer de nous positionner en tant que commissaires. Quel était notre rôle ? Est-ce qu’un commissaire a un intérêt à exister ? C’était vraiment une prise de position. Qu’est-ce qu’on veut montrer, comment on veut le montrer ? Ça a vraiment été l’un des sujets de l’exposition.
Et aujourd’hui, quelles sont les conclusions que vous tirez par rapport à ce rôle de commissaire d’exposition, à partir de cette exposition ?
Lisa Annicchiarico : Le rôle est compliqué, pour nous à la base c’était vraiment une rencontre avec des artistes et faire se rencontrer des artistes. The Plug et François ne se connaissaient pas, pour nous c’était très intéressant. On parlait tout à l’heure de la pluridisciplinarité des choses, nous avons vraiment voulu utiliser des supports différents, l’installation et la photographie. Pour le prochain volet ce sera la sculpture installée et la musique. C’est donc vraiment une prise de position scénographique, une prise de position thématique, et je pense aussi une prise de position idéologique par rapport à notre travail. On tâtonne, je pense qu’on ne trouvera jamais la bonne manière de faire une exposition, mais nous étions contentes de ce premier volet, les artistes aussi, et pour nous c’était le plus important.
Je suppose que la référence à Godard n’est pas innocente, il pratique justement cette confrontation d’éléments qui peuvent paraitre hétéroclites, pour provoquer une émotion même plastique. Je me souviens d’un texte qu’il avait écrit sur Antonioni où il parlait lui-même de « drame plastique » dans des démarches hautement poétiques. En plus, derrière Godard il y a aussi tout ce travail sur le son et la musique. C’est donc quelque chose que vous allez développer dans la prochaine exposition ?
Lisa Annicchiarico : Le Crac Alsace nous a confié la programmation de trois Project room. Sophie Kaplan nous a permis d’expérimenter notre manière d’envisager l’exposition dans le temps. On peut donc expérimenter plusieurs supports, plusieurs manières, c’est vraiment encore cette idée de laboratoire. Pour la deuxième version on va retravailler avec The Plug, parce qu’on a vraiment voulu avoir un artiste référent, un peu comme pouvait l’être aussi Anna chez Godard, pour pouvoir avoir une base. Étant donné qu’on apprécie énormément le travail de The Plug et qu’il travaille sur différent médiums – la photographie, la vidéo, l’installation –, nous le re-sollicitons pour le prochain volet et on confronte une de ses sculptures avec un groupe franc-comtois qui s’appelle Incertitudes Prolongées, et qui fait de l’exploration sonore. Tous les deux créent une pièce spécialement pour l’exposition qui ouvrira mi-juin.
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