Jimmy Page’s jukebox
31 jan
Jimmy Page est en couverture du magazine britannique Mojo (issue 195). Une fois de plus, diront les mauvaises langues : il est vrai que quand ce ne sont pas les Beatles, ce sont les Rolling Stones, ou Pink Floyd (versions avec ou sans Syd Barrett), ou Neil Young, ou Bob Dylan ou les Clash. Et quand ça n’est pas tout ça, c’est Led Zeppelin. Autrement dit, statistiquement, une fois ou deux dans l’année, sans compter les hors-série. En “une” : “My life in Led Zeppelin and beyond”. On n’est pas allé chercher bien loin, vous l’admettrez, pour un sujet qui porte sur son autobiographie, éditée chez Genesis Publications dans une édition de luxe de 2500 exemplaires.
L’interview ne nous apprend pas tant, quand on a lu Rock’n'Roll, le chef d’œuvre de François Bon sur Led Zeppelin ; par contre, elle est complétée par un article qui liste les disques fétiches du grand Jimmy, qu’on peut écouter dans son jukebox personnel. On y découvre des choix très ouverts, qui partent d’un classique signé Muddy Waters pour s’aventurer sur des terrains plus mouvants : Om Kalsoum, Krzysztof Penderecki, Les Troubadours du Roi Baudoin, Walter Carlos (la B.O. de Clockwork Orange – Orange Mécanique). Le célèbre guitariste en profite pour signaler l’affection indéfectible qu’il porte à Roy Harper, mais il en profite aussi pour révéler son amour du funk, avec la présence de Sly And The Family Stone, et bien sûr de James Brown – “When you see him dancing it’s incredible”, affirme-t-il, sans doute très admiratif.
Mais la vraie surprise vient de la présence des Damned, avec New Rose. Il nous raconte un concert auquel il a assisté au Roxy, insistant sur l’excitation du moment : “It was absolutely phenomenal.” Cette probabilité d’un set des Damned, en présence d’un Jimmy Page, au sommet de sa gloire en 1977, semblait improbable, mais à y réfléchir d’un peu plus près, on peut supposer que la star a retrouvé là l’effervescence de ses jeunes années, au sein des Yardbirds. S’il regrette de ne pas avoir pu assister à un concert des Pistols, il affirme clairement que chez les Damned, il retrouvait dans le jeu du batteur Rat Scabies l’énergie primaire qu’il avait tant appréciée chez Eddie Cochran.
Ça me rappelle cette fameuse scène dans Blow-Up de Michelangelo Antonioni, où l’on voit, pendant quelques minutes, un concert des Yardbirds dans un club londonien. Alors qu’ils interprètent Stroll On, morceau fondateur s’il en est d’une nouvelle électricité dans le domaine de la pop, Jeff Beck s’en prend à son ampli, avant de détruire sa guitare, et dans l’un des plans on reconnaît le visage angélique du tout jeune Jimmy, quelques mois avant le début de ses superbes années de “plomb”.
Alors qu’on projetait le film dans le cadre du ciné-club de la revue LimeLight, je signalais cette présence à ma petite épouse, pour qu’elle ne manque pas l’instant.
Ma voisine de gauche, une très jolie fille, me demanda alors s’il s’agissait du meurtrier dans le film. Ce à quoi je répondis un peu sèchement qu’il s’agissait de Jimmy Page, sans doute l’un des meilleurs guitaristes de tous les temps. Et puis, je me fis la réflexion que dans Blow-Up, s’il y avait bien une chose qu’on ne cherchait pas, c’était bien l’identité d’un éventuel meurtrier.
Ma jeune voisine d’alors a fait carrière par la suite, dans la presse nationale…
Le logo Mots & Sons à La Boutique
27 jan

Un logo conçu par Christophe Nutoni (Instinct Créatif),
peint sur un mur de La Boutique par Hélène Bonarota.
La Boutique : My Client Is Rich, Francis Mountain et Mots & Sons au 10, rue Ste Hélène, à Strasbourg.
François Boucq, l’incarnation d’une intention
23 jan
Chez François Boucq, la relation trinitaire – un auteur, un dessinateur, un lecteur – favorise des perspectives inouïes. Échange informel autour de la série Bouncer, à la Librairie Kléber, à Strasbourg, en compagnie de Corentin, un jeune dessinateur publié chez les Humanoïdes Associés.
Vous avez pris l’habitude de demander aux lecteurs qui vous sollicitent pour une dédicace de se dessiner eux-mêmes. Que cherchez-vous à leur faire comprendre ?
Quand la personne se dessine, elle ne dessine pas seulement une représentation d’elle-même, elle représente la conscience qu’elle a d’elle-même. À force de dessiner des personnages, on se pose la question des pieds, des mains, du nez, de la bouche… Chaque élément dessiné renvoie à quelque chose de vécue par la personne. Elle va négliger certains aspects d’elle-même, en révéler d’autres : ça donne un portrait extrêmement évocateur de ce qu’est la personne. Il y a un phénomène qu’on peut apparenter à une forme d’incarnation. Nous ne nous situons pas dans une problématique qui ne serait que celle de l’esprit, mais nous sommes bien dans la réalisation du verbe. Ainsi, si on fait un retour en arrière, quand le lecteur me désigne un personnage qu’il souhaiterait voir représenter, il me montre comment il envisage sa propre incarnation, ainsi que les données qu’il n’est pas en mesure d’exprimer sur lui-même, mais sur lesquels, moi, je peux le renseigner.
Cette manière de faire s’inscrit-elle dans un projet particulier ?
C’est une démarche qui me fait prendre conscience que le dessin en général, et le dessin pour la bande dessinée en particulier, est un moyen qui n’est pas seulement artistique, mais thérapeutique. Le traumatisme renvoie à la négligence. Pourquoi la négligence ? Quand quelque chose souffre en nous, on va en parler et tenter de l’évacuer, mais on va rarement l’aborder de manière frontale, alors que cette chose peut se manifester de manière très différente, notamment par le biais du dessin. Le fait d’aider quelqu’un à dessiner une chose qui reste inconsciente pour lui, lui permet de rentrer dans la conscience de cette chose. S’il a été blessé, il va manifester cette blessure et on peut, par un geste qu’on peut qualifier d’analogique ou de symbolique, l’aider dans la phase incarnée de lui-même à cautériser la blessure qui lui a été infligée.
Cela peut-il expliquer le fait que vous explorez le monstrueux avec Alejandro Jodorowsky dans la série Bouncer, notamment ?
La monstruosité n’est qu’un a priori de celui qui croit avoir une idée de ce qu’est la beauté alors que dans la beauté et la monstruosité, je n’y vois que des particularités de l’incarnation. Quand je dessine une personne telle que je la vois je vais avoir tendance à réveiller, chez celui qui regarde, une idée particulière, y compris celle de la monstruosité alors que moi, mon personnage, je ne le vis pas comme quelqu’un de monstrueux, mais plutôt comme l’expression d’une spécificité. Alors, c’est sûr, dans le cas de Bouncer, l’ablation du bras correspond à une limitation, mais cette limitation engendre une compensation. Son handicap va me permettre de révéler le caractère héroïque du personnage. L’un des héritages de la bande dessinée est celui du conte traditionnel ou du mythe raconté. Avec Bouncer, j’explore un type de narration qui prend sa pleine dimension narcissique et qui me permet de révéler le caractère héroïque du lecteur lui-même.
Dans ce dernier cycle, on découvre des sœurs siamoises, un médecin très amoureux, brûlé, défiguré, un bandit effroyable, père de cinq enfants terrifiants, une source mystérieuse. Tous ces éléments naissent-ils des discussions avec Alejandro ?
Ces éléments apparaissent au fur et à mesure du récit. Avec Alejandro, on se téléphone et on envisage ensemble des situations : et si untel faisait cela ?, et si l’autre disait ceci ?, etc… Je prends l’exemple des sœurs. Dans une première version, elles n’étaient pas siamoises…
C’est amusant, mais à la lecture de Bouncer, on a le sentiment d’une vraie fusion de vos univers propres à Alejandro et à vous-même.
Au bout d’un moment, on ne sait plus ce qui vient de l’un et ce qui vient de l’autre. Et puis, il arrive comme dans un couple qu’on impose ses conditions : je veux bien faire ceci, mais accepte cela en retour ! Quand Alejandro me demande de dessiner un personnage avec une hache plantée dans la tête, je lui réponds que je vais d’abord voir si je suis capable de le lui créer et de le rendre crédible. Après, je lui dis : je veux bien que dans le scénario, tu m’intègres cinq enfants tueurs. On avance ainsi…
Et en même temps, vous vous retrouvez sur un terrain qui peut sembler neutre, celui du western.
Le problème du western, c’est qu’il était monopolisé par Giraud [le dessinateur des Blueberry, ndlr] depuis des années. Ça devenait un terrain tabou sans qu’on n’ose se le dire. Le travail de Giraud était tellement exemplaire que d’essayer de s’y confronter, ça s’apparentait à une forme de profanation. Je me suis autorisé à faire un western le jour où Giraud m’a proposé de dessiner un Blueberry.
Dans Bouncer, le cadre renvoie au Spectre aux balles d’or ou à certains épisodes du cycle Chihuahua Pearl. Est-ce si difficile de sortir de ce cadre-là ?
Dans les cycles de Blueberry, le décor jouait son propre rôle. Je connais bien les images de Giraud, je les apprécie tellement que je les aie forcément quelque part en tête. Du coup, pour sortir de ce cadre, il faut retourner à la source : il faut se rendre là-bas, regarder les paysages, les photographier, les dessiner. Il faut également se replonger dans l’histoire de l’Ouest américain et dans la documentation d’époque sur les vêtements et les habitudes. Si on cherche à savoir comment ils tenaient leurs flingues, tout à coup naît une nouvelle iconographie, sur laquelle on peut s’appuyer pour créer un nouveau type d’histoire. Il y a une différence entre la réalité de ces gars qui tiraient à bout portant et ce qu’on voit dans les films, cette manière de tirer de Kirk Douglas dans L’Homme qui n’a pas d’étoile de King Vidor, par exemple. Le détail du flingue qui éclate en pleine main constitue un élément narratif très intéressant. De même, pour ces situations où les gars se tiraient dessus sans voir le truc partir… Après, il y aura forcément des éléments communs à Giraud, tout comme on trouvera des éléments communs à Giraud et Gijé. Dans le dessin réaliste, on s’inscrit toujours dans une filiation.
Vous évoquiez un nécessaire retour à la source, et justement, dans votre parcours personnel, il y a un instant fondateur qui concerne un sourcier et qui explique la pratique de votre trait vibrant.
Cette expérience fait partie des choses qui m’ont éclairé sur la capacité qu’a le dessin lui-même. Un jour, je me retrouve avec ce sourcier dans son atelier. Il m’annonce qu’on va chercher une source à proximité. Je m’apprête à partir sur le terrain et là, il me dit que ça n’est pas nécessaire, que le travail de recherche va se faire dans son atelier. Il prend une feuille de papier, et dessine le plan du terrain à explorer. Il passe ses baguettes sur la feuille de papier. À l’emplacement où devait se situer l’eau, les baguettes se sont retournées. Quand nous nous sommes rendus sur le terrain, ça correspondait bien à l’endroit qui avait été indiqué sur le papier. Je me suis dit : c’est incroyable, le dessin vaut pour la chose. Il n’est pas uniquement une représentation, c’est la chose même ! De même, quand on dessine, nous ne sommes pas non plus dans la simple représentation, nous évoquons constamment des aspects de nous-mêmes. Quand Corentin [il désigne le dessinateur en face de lui] représente un arbre, une femme, un homme, etc., ces figures deviennent l’arbre pour lui, la femme pour lui, l’homme pour lui, c’est le héros pour lui, c’est le méchant pour lui. Nous, notre travail, c’est d’agir sur nous-mêmes en utilisant les représentations extérieures du monde.
Quelle distance mettez-vous par rapport au dessin que vous réalisez et qu’est-ce qui vous permet de dire qu’il s’agit d’un bon dessin ?
Il est bon quand il est juste, et la meilleure manière d’obtenir cette justesse, c’est justement de réduire cette distance entre ce dessin et vous. Le dessin est juste parce qu’il est homogène par rapport à l’intention. Si entre cette intention et la production du dessin, il y avait la moindre hésitation ou approximation, on perdrait en justesse. Il ne sera plus l’expression de cette intention. Le dessin constitue une image mouvante. On se rend compte que la réalité objective nous échappe en permanence, et on est désespéré de constater à quel point elle nous échappe. Le seul moyen par lequel nous pouvons réussir à dépasser ce constat, c’est de s’appuyer sur la culture commune du dessin, donc sur les contemporains, mais aussi sur les grands anciens. Nous allons essayer des choses, mais comme celles-ci nous échappent, nous empruntons alors des points de fixation qui nous ont été transmis. Il faut donc osciller entre cette tentative de fixation et l’impermanence des choses que nous cherchons à représenter.
Dans ces choses qui vous échappent, y en a-t-il auxquelles vous ne souhaitez pas vous confronter, qui vous font peur ou qui, malgré tout, continueront à vous échapper ?
Cette confrontation à la réalité, on peut la résumer comme un aller-retour constant. Cette réflexion sur la pratique du dessin est menée quotidiennement, ce qui n’empêche pas un plaisir inouï. Quand on est dessinateur, on cherche à faire du dessin et au bout d’un moment, il y a une inversion : c’est le dessin qui se fait à travers vous. Vous êtes possédé par lui et vous découvrez donc le plaisir de l’état de dessiner. Il faut maintenir cet état-là.
Vous-même, Corentin, menez-vous une réflexion équivalente ?
Corentin : Au côté de François Boucq, mon apprentissage est plutôt technique. Il porte sur des principes de narration assez précis.
Qu’est-ce qui vous a frappé chez Corentin ?
François Boucq : Tout d’abord, je ne devrais pas le dire en sa présence, mais c’est un bon dessinateur, très prometteur… Mon propos n’est pas d’intervenir sur son dessin. Il a son vocabulaire, sa manière de voir les choses, mais là où je peux lui apporter quelque chose, c’est dans l’ordonnancement de son récit. On peut être bon dessinateur, mais il s’agit d’être bon dessinateur de bande dessinée, ce qui veut dire être capable de raconter une histoire. Je cherche à lui faire prendre conscience des pièges qu’on peut placer dans ses propres images, du fait de l’activité de l’inconscience. Parfois la partie inconsciente qui s’exprime vient créer des perturbations, et peut conduire le lecteur dans des voies qui ne sont plus celles du récit. Je lui ai fait la démonstration récemment d’un cercle vicieux créé involontairement par un dessinateur. Si on ne fait pas attention, l’œil peut être piégé dans des formes, il va suivre d’autres lignes de force dans la page et il faudra un effort supplémentaire au lecteur pour retourner au récit. Ce que j’explique à Corentin, c’est que chaque élément doit être posé l’un par rapport à l’autre et qu’on doit favoriser un flux naturel.
Corentin : François m’a fait prendre conscience de compositions en mouvement, au cœur même de la page, afin d’éviter les impasses dans lesquelles on peut s’enfermer.
Si on replace les choses dans une perspective historique, alors que le peintre a quitté la figuration depuis les années 20, celui qui appréhende le réel par le dessin aujourd’hui, c’est bien le dessinateur de bande dessinée.
François Boucq : Je suis complètement d’accord avec ça. Prenons Mondrian, un cas typique, le Mondrian des débuts et le Mondrian de la fin. Celui de la fin est très intéressant intellectuellement, mais il me semble stérile dans ce qu’il m’apporte visuellement. Par contre, le moment où Mondrian est intermédiaire et où il n’a pas encore adopté sa théorie radicale qui lui fait peindre des tableaux géométriques, ce moment où il est en train de s’épuiser en essayant de saisir la structure des arbres, là, il est beaucoup plus fertile. Il est encore dans une tentative de représentation figurée, et en même temps pas seulement. Il se trouvait à l’endroit où l’on se trouve aujourd’hui, nous autres, dessinateurs de bande dessinée, à la fois dedans et pas dedans, à la limite parfois de l’abstraction. À partir du moment où l’on admet que le réalisme absolu est impossible, nous n’exprimons qu’une vision de la réalité. C’est la même chose pour la photographie, cette sorte de cannibalisme du réel. [Commentaire amusé du photographe Pascal Bastien, en train de se préparer : « Il ne va pas être déçu ! »] Ça n’est qu’une manière de voir la réalité qui entre en résonance avec l’expérience de celui qui en témoigne. On pense souvent à cet extrait de L’Évangile selon St Jean : « Au commencement, était le verbe. » [Jn 1,1] On prend le verbe pour le mot, mais c’est une erreur. Le verbe est intention. La perversion de l’approche conceptuelle contemporaine, c’est de ne réduire cette intention qu’au mot, alors que le verbe doit s’incarner dans la chair pour exister. À ce titre, l’une des plus belles manières de permettre cette incarnation, c’est le dessin.
Article paru dans Novo #6
Propos recueillis par Emmanuel Abela et Olivier Bombarda
Photo : Pascal Bastien
Derniers albums : François Boucq et Alejandro Jodorowsky, Bouncer – Tome 7 : Cœur Double, Les Humanoïdes Associés
Corentin et Sam Timel, Milan K. – Tome 1 : Le Prix de la Survie, Les Humanoïdes Associés.
And I Ride And I Ride dans Les Cahiers du Cinéma
22 jan
Numéro 652, janvier 2010, article “Entre Belfort et Vendôme, un ranch” de Thierry Beranger, page 81 :
« (…) Parallèlement à ce florilège se jouent quelques rencontres du plus haut intérêt. Franck Vialle passe au long en beauté avec And I Ride And I Ride, coécrit par Emmanuel Abela et dédié à Rodolphe Burger. (…) »
And I Ride and I Ride dans Filmer en Alsace
20 jan
Un bel article paru dans Filmer en Alsace sur And I Ride and I Ride.
Auteurs : Yannis et Alexis Metzinger
Ce n’est pas une surprise, c’est un étonnement. Que Franck Vialle ne cède rien, dans le genre documentaire, du regard sur le réel qu’il avait développé dans ses précédentes fictions, c’était le moins qu’on pouvait attendre de lui. Que son art s’épanouisse à ce point, que la musique et l’image se déploient et s’enlacent ainsi dans une même durée, voilà qui provoque l’étonnement. Que se passe-t-il ? À quoi assiste-t-on ? À un film ? À quelque chose de plus qu’un film ?
La chevauchée
Ce film est un portrait du musicien Rodolphe Burger, originaire de la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines. Rodolphe Burger n’hésite pas à parler à la caméra à quelques reprises – sans qu’il y ait de véritable interview posée –, on rencontre également quelques personnes qui ont croisé le parcours du musicien à un moment ou à un autre, mais aucun musicien, aucune célébrité. À côté de ces rencontres, le film se concentre beaucoup sur la musique, sur les répétitions en Alsace, à la Maison de la radio ou ailleurs, filmées le plus souvent en longs plans séquence.
Si le film a été écrit à quatre mains avec le journaliste Emmanuel Abela, le lien avec les précédents films de Franck Vialle est évident. Il y a d’abord la musique, et sa manière toute particulière de revisiter la présence de la musique à l’écran. Un genre (du rock expérimental), et une forme : la musique jouée à l’écran, en de longues plages sonores. Ce qui, dans les fictions, ouvrait la trame narrative vers un ailleurs plus proche de l’essai ou de la rêverie poétique, trouve dans ce documentaire une place naturelle – presque trop naturelle ! Mais Franck Vialle se garde bien de déjouer les attentes en filmant de simples “captations” : les longs travellings sinueux épousent et enlacent la musique jusqu’à ne former plus qu’un avec elle, l’image et le son se déploient, s’étirent, se répètent, jusqu’à créer une durée enivrante, hallucinée.
Mais ce n’est pas là le seul point commun avec ses précédents films. On retrouve aussi l’Alsace. Après le centre-ville de Avec les mots des autres, après le retour dans la banlieue de son enfance dans Pétunia et Naphtaline et HOM (Heart of Mine) qui, toujours en Alsace, porte sur quelque chose comme la recherche d’un lieu où fonder une maison (et une famille), Franck Vialle se rend au fin fond du Val d’Argent à la rencontre du voisin de Rodolphe Burger, un paysan absolument incroyable. Dans tous les films de Franck Vialle il y a cet attachement à la terre, à un lieu, qui rentre en conflit avec la tentation de la fuite et de l’errance. Et il a trouvé un parfait compère dans Rodolphe Burger, souvent en voyage ou en tournée, mais sans jamais cesser de “travailler” son lien avec sa Sainte-Marie-aux-Mines natale. Qu’il s’agisse de documentaire ou de fiction, Franck Vialle avance dans la même direction, développe une même oeuvre.
And I Ride and I Ride n’en est pas moins le portrait d’un personnage réel. Mais un portrait paradoxal. On ne nous dira rien de la vie ni de la carrière de Rodolphe Burger : pas de voix off, pas d’interviews, pas de témoignages de proches ou de stars. Rodolphe Burger arbore un peu une image de rocker philosophe mais ici, c’est tout juste si le réalisateur le laisse mentionner une seule fois le philosophe Gilles Deleuze. (Mais les auteurs sont suffisamment habiles pour que l’essentiel soit dit malgré tout !). Mais que voit-on, qu’apprend-on alors de Rodolphe Burger ? And I Ride and I Ride peut être vu comme un portrait en creux, en miroirs : ce n’est pas Rodolphe Burger qui nous renseigne sur lui-même, mais les autres, ces autres personnes que nous présente ou qu’évoque le film, et qui incarnent autant de “rock’n roll attitudes” décalées et attachantes. C’est d’ailleurs une technique littéraire et picturale éprouvée : à la suite du Portrait de l’artiste en jeune chien de Dylan Thomas, on aurait ici un « portrait de l’artiste en paysan de la Vallée », ou un « portrait de l’artiste en guitariste mulhousien en tournée avec Bob Dylan », etc. On n’est pas loin du procédé de Todd Haynes dans son I’m not there : Bob Dylan y était incarné par plusieurs acteurs ou actrices très différents les uns des autres, seul procédé possible pour incarner la multiplicité des facettes de l’artiste. Si les autres sont Rodolphe Burger, Rodolphe Burger, lui, qui est-il ? Sans jamais tomber dans le narcissisme ou l’artificiel, And I Ride and I Ride est peut-être aussi un « portrait du réalisateur en Rodolphe Burger »…
Car le réalisateur n’est jamais très loin – en voix off ou même carrément allongé dans l’herbe devant la caméra aux côtés d’Emmanuel Abela. Histoire de rappeler régulièrement, en gage d’honnêteté, le dispositif de tournage du film. « Une fiction est toujours un documentaire sur son tournage » a dit Jacques Rivette. Le documentaire And I Ride and I Ride est aussi cela. Il n’est pas anodin que les premières paroles de Rodolphe Burger dans le film s’adressent à l’équipe de tournage, pour marquer son plaisir à voir une caméra 16 mm. Ce n’est pas un simple clin d’oeil. C’est rappeler que le film n’est pas qu’un film sur un chanteur, mais aussi le film d’un regard. La caméra (et le micro, que l’on aperçoit en conclusion cocasse d’une jolie scène dans une barque !) sont des acteurs du film à part entière.
Comme dans un film policier, ces deux scènes (celle où Burger parle de la caméra, celle où l’on aperçoit le micro) installent les indices qui nous serviront à comprendre l’incroyable scène de la voiture à la (presque) fin du film… Dans cette scène, Rodolphe Burger est au volant d’une vieille voiture, dans une route de montagne enneigée, et tout en roulant, il commence à nous raconter l’histoire de Freddy Koella, un guitariste de Mulhouse qui, parti jouer à la Nouvelle Orléans, a fini par accompagner Bob Dylan lors d’une de ses tournées. L’anecdote dure longtemps et Franck Vialle n’arrête pas de filmer. Comme l’aération est coupée pour ne pas gêner la prise de son, Rodolphe Burger doit régulièrement essuyer la buée du pare-brise. Et comme les bobines de 16 mm ont une durée limitée, chaque changement de bobine se traduit par quelques secondes de blanc (tandis que le son, lui, continue). On comprend alors qu’il était indispensable de souligner dès le début du film l’importance de la caméra et du micro dans le principe même du film. La scène dure, dure… L’histoire de Freddy Koella est passionnante, la manière dont Rodolphe Burger la raconte est drôle, et Franck Vialle ne lâche pas une minute sa caméra.
Et c’est alors que l’on comprend que And I Ride and I Ride n’est pas le portrait d’un homme, encore moins une enquête sur un type particulier de musique. Au cœur de ce film, il y a l’appréhension d’une certaine durée. Rodolphe Burger avec sa guitare, Franck Vialle avec sa caméra, tous deux étirent les notes ou les images au maximum, créent un même rythme lent, hypnotique. Le dispositif de “représentation” induit par le cinéma, par le montage, déjà mis à mal par les rappels réguliers de la présence de la caméra et de l’équipe de tournage, se délite progressivement au fil des plans séquences, des longs travellings sur les instruments lors des répétitions, de la scène de la voiture… À l’image de ce que produisent certains morceaux de Rodolphe Burger, c’est une forte impression de présent, et de présence, que l’on ressent. Le temps construit se déconstruit, quelque chose de l’ordre de la durée pure advient, affleure l’image. And I Ride and I Ride. C’est bien cela qu’avait pointé Gilles Deleuze dans L’image-temps, le deuxième tome de son ouvrage sur le cinéma : la fuite et l’errance ont bousculé les repères spatio-temporels du cinéma classique pour faire advenir un autre regard sur le réel. Une approche que n’aurait pas reniée notre musicien-philosophe…
L’esthétique exigeante de The Drums
19 jan
La vie ne serait qu’un éternel recommencement, mais quoi de plus troublant que de redécouvrir en une poignée de chansons l’esthétique exigeante, demeurée intacte, des groupes arty de la fin des années 80. Ce quartet formé en Floride, mais basé désormais à New York emprunte à Wire ou à Felt ce sens d’une pop mesurée, élégante et distante. Avec une grande d’intelligence, il puise dans le surf des années 50 ce brin de fantaisie qui le distingue, comme c’est le cas sur l’entêtant Let’s Go Surfing, hit inclassable et déjà intemporel découvert sur la dernière compilation de la maison Kitsuné.
The Drums, Summertime EP – Moshi Moshi / Discograph
En rotation sur flux4 : Let’s Go Surfing ; I Felt Stupid
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Hier soir, sur Canal+, au Grand Journal, en arrière fond, Let’s Go Surfing des Drums, comme le manifeste d’une époque.
Let’s Go Surfing (Lyrics)
Wake up, it’s a beautiful morning
Honey, while the stars are still shining
Wake up, would you like to go with me
Honey, take a run down to the beach
Oh momma, I wanna go surfin’
Oh momma, I don’t care about nothing
Wake up, there’s a new kid in the town
Honey, he’s moving into the big house
Remember when I was so very hopeless
Darling, he’s gonna make it all better
Oh momma, I wanna go surfin’
Oh momma, I don’t care about nothing
Down down baby down by the rollercoaster
Sweet sweet baby I’ll never let you go
Down down baby down by the rollercoaster
Sweet sweet baby I’ll never let you go
Down down baby down by the rollercoaster
Sweet sweet baby I’ll never let you go
Down down baby down by the rollercoaster
Sweet sweet baby I’ll never let you go
Oh momma, I wanna go surfin’
Oh momma, I don’t care about nothing
Oh momma, I wanna go surfin’
Oh momma, I don’t care about nothing











