Années zéro : Is This It?

Le magazine Uncut livre sa sélection d’albums pour la décennie qui s’achève : 1. The White Stripes, White Blood Cells ; 2. Bob Dylan, Love And Theft ; Wilco, A Ghost Is Born ; 4. Brian Wilson, Smile ; 5. The Strokes, Is This It?

Voilà, à titre très indicatif, ma propre sélection :

10 : PJ Harvey, Stories From The City, Stories From The Sea (2000)

09 : Andrew Bird, Andrew Bird and The Mysterious Production Of Eggs (2005)

08 : Lift To Experience, The Texas-Jerusalem Crossroads (2001)

07 : The Flaming Lips, Embryonic (2009)

06 : Midlake, The Trials Of Van Occupanther (2006)

05 : The Boggs, We Are The Boggs We Are (2001)

04 : Portishead, Third (2008)

03 : Radiohead, Kid A (2000)

02 : Blonde Redhead, Melody Of Certain Damaged Lemons (2000)

And the winner is : The Strokes, Is This It? (2001)

Mots&Sons_TheStrokes

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La chanson de la décennie – et peut-être d’une vie ! – reste How To Disappear Completely? de Radiohead.

Le célèbre groupe d’Oxford l’avait interprété en direct à l’émission Nulle Part Ailleurs. Je me souviens de David A. qui le lendemain me confiait : « J’ai entendu les boucles de ce morceau toute la nuit, elles revenaient sans cesse dans mes rêves. » Je ne pouvais que le rassurer – façon de parler ! –, moi aussi, je les avais entendues. Il m’arrive de me réveiller et de les entendre, encore et encore…

Autres titres marquants : The Past Is a Grotesque Animal d’Of Montreal, Do You Realise? de The Flaming Lips ; In The Backseat d’Arcade Fire…

This is it!

Sans y prendre garde, une décennie se termine ! C’est amusant, mais celle-ci ne porte pas de nom : les 00’s, les années 2000 ? Les années zéro ? On les aura vécues sans les nommer, peut-être les nommera-t-on plus tard, mais rien n’est sûr…

Elles ont pourtant débuté avec la promesse d’un siècle à venir, le XXIe. Elles ont surtout débuté avec un drame qui a marqué les consciences : le 11-Septembre 2001. L’événement a fixé les orientations politiques que l’on sait, rétrogrades, suspicieuses, et abouti à un discours généralisé : la logorrhée des nains, après celui des borgnes. Le cynisme est ambiant, et la crise n’en a malheureusement pas eu raison, même si un espoir s’est fait jour récemment.

À l’heure des bilans, la question se posera forcément : un événement, un film, un disque, un roman, un objet, que sais-je ?

C’est drôle, mais spontanément, j’ai le souvenir du premier album des Strokes. Le NME faisait sa “une” : ce groupe va changer vos vies ! Le slogan avait été déjà utilisé tant de fois que j’aurais pu ne pas y croire, mais là j’avais envie d’y croire, vraiment : la bouille de Julian Casablancas and co m’y incitait. Une courte vidéo diffusée sur MTV2 confirmait la part de fantasme que je pouvais associer à ce jeune groupe new yorkais…

Il a suffi d’un pressage australien, posé là négligemment sur les rayonnages de la FNAC, deux mois avant la sortie officielle du disque aux États-Unis et en Europe pour que je succombe définitivement. Il semblait être posé là pour moi ; comme dans un songe, le disque s’adressa à moi :

« Tu viens, chéri ? (le disque me connaissait assez pour trouver les bons mots)

- C’est combien ?

- 24€50 ! Mais tu sais, en étiquette verte, je te fais tout ce que tu veux pour 21€50… Mais alors, prends-moi de suite ! »

Je n’ai pas cherché à me laisser convaincre davantage. Il m’aura fallu les 3 minutes nécessaires pour passer à la caisse, et déchirer rageusement le scellé. Une fois à la maison, je savais que la compétition était terminée : la décennie musicale s’achevait à peu près aussi vite qu’elle n’avait commencé. Les White Stripes, Radiohead, Portishead, et tous les autres, The Flaming Lips, MGMT, Midnight Juggernauts, Santigold n’y changeraient rien : j’étais en train d’écouter le disque qui allait me permettre de traverser les vicissitudes d’une vie rendue incertaine par les événements extérieurs. En vrac, le 21 avril 2002, l’élimination de la Coupe du Monde en Asie, l’avènement de Nicolas Sarkozy à l’intérieur, le retour de l’état policier, la guerre en Afghanistan, les mensonges de W. Bush, la guerre en Irak, les très mauvais films de Michael Moore, l’essor de la nouvelle chanson française, l’élection de Nicolas Sarkozy à la Présidence de la République, l’ouverture, la rupture, la déconfiture, celle de la gauche et de nos derniers idéaux, l’annonce de la grippe aviaire, la crise économique, la disparition du RCS, la grippe H1N1… Le disque posait la question : Is This It ? J’avais le sentiment que ça n’était pas cela, et qu’on n’était malheureusement pas au bout. Symboliquement, le disque a été censuré à deux titres : sa pochette, jugée obscène aux États-Unis, a été remplacée par un visuel architectural, et la chanson New York City Cops – They ain’t too smart ! – a été supprimée du track-listing. Forcément, on s’en prenait à la mémoire des héros…

Le disque posait une question : Is This It ?, et étrangement, la réponse nous a été donnée par la sortie du film sur la répétitions de la dernière tournée de Michael Jackson, intitulé This is It! Derrière cette affirmation d’une fin brutale, on y voit comme un signe : cette décennie, on n’a pas forcément souhaiter la vivre, mais on nous dit qu’elle est déjà terminée, elle a débuté par un question, elle se termine par une fin de non-recevoir. On tirera un jour les enseignements, on la baptisera, peut-être se souviendra-t-on même des événements (très) heureux, (très) nombreux, mais il nous faudra du temps.

The Feelies – Crazy Rhythms are back!

Les Feelies restent une énigme de l’histoire du rock. Originaires de la ville d’Hoboken, dans le New Jersey, ils comptent parmi les formations les plus brillantes de leur génération. Élevés au Velvet Underground et aux Modern Lovers, ils ont traversé les années 80 avec une poignée de disques qui a marqué l’époque, tout en restant d’une très grande confidentialité. Tout juste ont-ils été associés à la scène new yorkaise, aux côtés de Television, Blondie et les Talking Heads, mais sans pouvoir affirmer leur identité propre auprès d’un public plus large.

Chez Domino, label décidément très concerné par les raretés de l’époque (Josef K, Orange Juice, etc…), on réédite Crazy Rhythms de 1980, un disque phare classé parmi les 50 meilleurs albums de la décennie, mais aussi et surtout The Good Earth, complètement occulté au moment de sa sortie en 1986. Produit par Peter Buck de R.E.M., ce disque compte parmi les chefs-d‘œuvre de la pop, au même titre que Revolver, Pet Sounds, The Velvet Underground & Nico et bien d’autres. La tension rythmique, ainsi que la profonde mélancolie, qui s’en dégagent, le situent clairement comme la pierre angulaire de la production musicale de la Côte Est, à mi-chemin entre les tentatives avant-gardistes des années 60 et une forme de pop céleste, qui ouvre la voie à Yo La Tengo, aux Strokes et aujourd’hui aux très séduisants Drums.

Le groupe s’est reformé cette année, le 4 juillet – la date n’est pas forcément innocente ! – et a ouvert pour Sonic Youth. Des concerts sont prévus le 21 novembre au Maxwell’s, à Hoboken – rien d’innocent, là non plus –, et le 22 à Boston. Ils y interpréteront en intégralité Crazy Rhythms, près de 30 ans après la sortie de leur classique. Espérons quelques dates européennes…

Quelques titres en rotation sur flux4 :

Fa Cé-La ; Crazy Rhythms ; On The Roof ; The Last Roundup ; Let’s Go ; The Good Earth ; She Said She Said (Beatles Cover)

Mots&Sons_TheFeelies

Love is a flux!

Au final, un et un ne font qu’un. La preuve par trois.

Alors que je lui soumets à commentaire une photo qu’on trouve dans Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Anna Karina repousse l’ouvrage comme si c’était l’Antéchrist. « Oh, il doit en dire des méchancetés sur moi ! », me dit-elle, les larmes aux yeux, comme sur la photo extraite de Vivre sa Vie. Non, Anna, il ne dit rien de méchant sur vous. Cette photo, comme d’autres, illustre tout simplement le chapitre Les Années Karina. Visiblement touchée, elle finit par me dédicacer l’ouvrage. L’anecdote nous permet de confirmer que d’être l’égérie d’un réalisateur ça laisse des traces ; quelque chose de l’affectivité originelle demeure intacte bien des années après.

Autre image entr’aperçue en temps réel, celle de Jean-Pierre Léaud au moment de l’enterrement de François Truffaut, qu’on redécouvre avec force dans l’anthologie DVD de l’émission Cinéma Cinémas. Ce jour-là, Jean-Pierre Léaud perdait tout à la fois, un mentor, un ami, un père. S’en est-il remis depuis ? Rien n’est moins sûr. 1984, l’année du décès de Truffaut, c’est justement l’année de la sortie sur les écrans de la version intégrale du film Les Deux Anglaises et le Continent, resté longtemps inachevé aux yeux du réalisateur, qui plus encore que la suite des Doinel, nous éclaire sur l’idéal d’incarnation qu’il projetait lui-même sur son jeune interprète. Dans l’épilogue du film, Léaud, lunettes sur le nez et barbe naissante, se regarde dans le reflet de la vitre d’une voiture. « Mais qu’est-ce que j’ai ? J’ai l’air vieux aujourd’hui ! » Léaud, le 24/10/84, grandes lunettes noires sur le nez, moustache et barbe naissantes, semble inconsolable face à la caméra. En voix off, François : « Les films avancent, tu comprends, ils avancent comme des trains dans la nuit. » Face à cette étrange image-reflet de nos destinées propres, nous ne cessons d’avoir l’air vieux, depuis.

Une troisième image : John Cassavetes dans Love Streams. Gena Rowlands, sa sœur dans le film prépare ses affaires, au milieu de tous les animaux qu’elle a achetés pour faire plaisir à son frère : des chevaux nains, une perruche, un petit chat, un chien, des poules, des canards… John attend dans le living, il constate que la tempête redouble d’intensité et se prend d’un fou rire irrépressible. Face à lui, un homme torse nu assis dans le fauteuil, figure christique impassible, se retourne et le regarde. John l’interroge : « Who the fuck are you ? » L’homme sourit, mais ne répond pas. À son image se substitue celle de Jim, le chien dont Gena lui a fait cadeau. Ivresse de l’instant ou prémonition mystique ? C’est amusant, mais c’est précisément à ce moment-là qu’on mesure toute la force de la relation qui lie John à Gena. Son absence de la scène annonce leur séparation dramatique, elle annonce également que l’alter ego féminin, épouse dans la vie et interprète principale de la moitié de ses films, continuera d’incarner à elle seule l’œuvre du cinéaste après sa disparition.

Sélection du Festival International du Film de Belfort, EntreVues : Égéries, muses et interprètes fétiches : Margit Carstensen / R.W. Fassbinder ; Robert De Niro / Martin Scorsese ; Johnny Depp / Tim Burton ; Marlene Dietrich / Josef Von Sternberg ; Anna Karina / Jean-Luc Godard ; Klaus Kinski / Werner Herzog ; Jean-Pierre Léaud / François Truffaut ; Nico / Philippe Garrel ; Kati Outinen / Aki Kaurismaki ; Gena Rowlands / John Cassavetes ; Kinuyo Tanaka / Kenji Mizoguchi

Mots & Sons_Les Deux Anglaises