Alex Chilton en toute liberté

Mots&Sons_AlexChilton1970On se souvient de l’émouvant hommage que Robyn Hitchcock avait adressé à la figure d’Alex Chilton, après le décès de celui-ci en mars 2010. Depuis, les compilations fleurissent et la matière de ce songwriter prolifique est loin d’être épuisée.

Avec Free Again, The 1970 Sessions, on est saisi une nouvelle fois par le brio mélodique de ce génie de la pop. À un moment où il se sent libéré de ses engagements auprès des Box Tops, avec lesquels il a connu le succès dès l’âge de 16 ans, il pose les bases d’un son qui va durablement peser sur la production américaine des années qui vont suivre.

Sur cette sélection enregistrée dans les studios Ardent à Memphis, en génial vétéran de 20 ans, il explore toutes les voies possibles : la pop anglaise tout d’abord – il ne fait pas le choix des Beatles contre les Stones, dont il reprend Jumping Jack Flash, mais conserve les deux modèles –, puis le country-rock façon Byrds ou Flying Burrito Brothers, et enfin le blues, tout en lorgnant déjà vers le bubblegum décadent, à la manière des Archies dont il reprend Sugar Sugar dans une jam enlevée.

Au-delà de cette magnifique synthèse du meilleur de son époque, Alex Chilton montre toute l’étendue d’un talent qu’il mettra au service de Big Star, le groupe qu’il fonde avec son ami Chris I am the Cosmos Bell un an plus tard.

Ci-dessous, un clip pour The EMI Song (Smile for me), en guise d’hommage toutes périodes confondues.

Bilan musical 2011 : étincelles éparses

Mots&Sons_JoshTPearsonAnnée 2011, année de fièvre politique et sociale à l’échelle mondiale, et pourtant année de transition musicale : peu de coups de cœur, peu de révélations, peu de confirmations. Tout au plus quelques étincelles éparses ont-elles égayé notre quotidien ci ou là.

En haut, tout en haut, Josh T. Pearson : un disque tous les dix ans, mais quasi le disque de la décennie à venir. Puis, la seule vraie révélation de l’année, aussi bien sur disque que sur scène, l’Australien néo-Londonien Connan Mockasin. Un titre nous a alerté tôt au début de l’année, et puis l’album, sorte de work in progress entre jazz, psychédélisme et avant-garde. Nous n’avons pas encore épuisé son Forever Dolphin Love que nous attendons la suite avec impatience. En troisième place, les Strokes, avec un album qui n’a peut-être pas été apprécié à sa juste valeur : disque sans doute trop évident avec ses relents 80’s FM, mais la pop ne se vit-elle pas également sur un  mode immédiat ? L’autre disque qui nous aura accompagné, quelle que soit la saison, le troisième album de Metronomy, The English Riviera : une merveille pop, qui s’appuie aussi bien sur un héritage 70’s inavoué que sur les plus belles tentatives new wave. De même pour Anna Calvi : nous avons débuté l’année avec elle, puis nous l’avons poursuivi avec ce constitue un vrai classique. Nous nous sommes également laissé envelopper dans la douceur du dernier Kurt Vile, et notamment son Baby’s Arms, ritournelle entêtante à laquelle nous sommes retournés sans cesse. (nota : le titre est à télécharger gratuitement sur le site de Kurt Vile).

Puis, en vrac, d’autres merveilles, Other Lives, et parmi les valeurs sûres les albums de Feist – sans doute son meilleur disque à ce jour –, PJ Harvey – disque de l’année dans Mojo –, Bill Callahan ou Bonnie ‘Prince’ Billy. Certains s’étonneront de la présence des Feelies. Ce come back est passé inaperçu, et pourtant à l’écouter de près, ce cinquième album, sans atteindre le niveau de certains de ses brillants prédécesseurs, ne mérite pas d’être écarté avec dédain, comme certains l’ont fait, mais d’être évalué comme une perle pop. Après un petit passage du côté de l’Afrique, Seun Kuti et Tinariwen précèdent un joli duo americana, Fleet Foxes – quelque chose continue de me chagriner, mais je suis sur le point de succomber –, et Jonathan Wilson, un artiste qui devrait s’imposer en 2012, une fois dégagé de ce mimétisme qui le conduit à puiser son inspiration de manière presque trop évidente chez Elliott Smith. Pour le reste, des disques qui correspondent à des instantanés pop ou électro – selon les cas –, Eleanor Friedberger, Radiohead, Cass McComb, Girls, A Second Of June ou The Drums, avec une mention spéciale pour le joli travail de Jamie XX sur l’album de Gil Scott Heron et l’étrangeté signée Peaking Lights sur Domino ou Caged Animals, parmi les promesses d’avenir.

1. Josh T. Pearson, Last Of The Country Gentlemen
2. Connan Mockasin, Forever Dolphin Love
3.
The Strokes, Angles
4.
Metronomy, The English Riviera
5.
Anna Calvi, Anna Calvi
6.
Kurt Vile, Smoke Ring For My Halo
7.
Other Lives, Tamer Animals
8.
Feist, Metals
9.
PJ Harvey, Let England Shake
10.
Bill Callahan, Apocalypse
11.
Bonnie ‘Prince’ Billy, Wolfroy Goes To Town
12.
The Feelies, Here Before
13.
Tinariwen, Tassili
14.
Seun Anikulapo Kuti & Egypt 80, From Africa With Fury
15.
Fleet Foxes, Helplessness Blues
16.
Jonathan Wilson, Gentle Spirit
17.
Gil Scott Heron & Jamie XX, We’re New Here
18.
Eleanor Friedberger, Last Summer
19. Radiohead, The Kings Of Limbs
20.
Cass McComb, Humor Risk
21.
Girls, Father, Son, Holy Ghost
22.
A Second Of June, Psychodrama
23.
The Drums, Portamento
24.
Peaking Lights, All The Sun That Shines
25.
Caged Animals, Eat Their Own

Les absents : Wu Lyf (on me posera forcément la question, alors : un disque dont je n’arrive pas à mesurer la subtilité si subtilité il y a, ni la violence si violence il y a, ni l’intérêt d’ailleurs si intérêt il y a), Baxter Dury (trop inconsistant pour survivre à la troisième écoute), James Blake (une énigme mélodique, d’où un agacement profond), The Black Keys (des tubes, des tubes, mais pas grand chose au final), Björk (il fut un temps où on l’aimait tant…), Arctic Monkeys (beaucoup de plaisir tout de même), Beirut (ça fait bien longtemps que j’ai décroché), The Horrors (et pourtant), Bon Iver, Laura Marling, etc.

Rééditions :

1. The Beach Boys, SMILE
2. The Red Crayola, The Parable Of An Arable Land
3.
The 13th Floor Elevators, Bull Of The Woods
4.
Serge Gainsbourg, Intégrale
5. The Smiths, Complete
6.
The Kinks, Kinda Kinks
7.
Pink Floyd, Wish You Were Here
8.
Tim Buckley, Tim Buckley
9.
Mickey Newbury, An American Trilogy
10.
The Flying Burrito Brothers, Authorized Bootleg / Filmore East, New York (Late Show, November 7, 1970)
11. V/A Sounds from the South (At The Crossroads Of Rock, Country and Soul) (Bobbie Gentry, Lynyrd Skynyrd, Big Star, Linda Ronstadt)
12. Tindersticks, Claire Denis Film Scores (1996-2009)
13. Mercury Rev, Deserter’s Songs
14.
The Fall, This Nation’s Saving Grace
15.
V/A Invasion Of The Mysteron Killer Sounds (King Jammy, Diplo, King Tubby…)
16. Can, Tago Mago
17.
Primal Scream, Screamadelica
18.
Phil Spector, The Philles Album Collection
19.
The Rolling Stones, Some Girls
20. Paul McCartney, McCartney II

Inutile de résister à la vague SMILE. Maintes et maintes fois annoncés, puis maintes et maintes fois repoussés, on n’y aura finalement cru qu’une fois l’objet entre les mains, et encore ! le résultat est-il à la hauteur de nos attentes, mais peut-être à trop noyer le disque original dans ses déclinaisons en studio, des chutes très voire trop nombreuses, en arrive-t-on à nous détourner du plaisir initial. Rien à redire en revanche en ce qui concerne les rééditions de The Red Crayola ou des 13th Floor Elevators, la vraie bonne surprise de l’année : des doubles CD remastérisés juste ce qu’il faut et augmentés sans surenchère.

Pour le reste, des intégrales attendues, celles des Smiths et de Serge Gainsbourg, de belles rééditions des Kinks dans des éditions Deluxe, un vrai plaisir avec la réédition des disques de Pink Floyd, dont finalement se détache de plus en plus ce Wish You Were Here mélancolique et puis quelques très belles surprises : la réédition du premier album de Tim Buckley chez Rhino, la découverte de la trilogie de Mickey Newbury, entre autres petites choses délicieuses, Tindersticks (joli coffret de toutes les musiques de films pour Claire Denis, dont l’indispensable Trouble Every Day), Can, Mercury Rev, The Fall ou Primal Scream. Et puis des perles : chez Rhino, un bootleg signé The Flying Burrito Bothers, en live au Filmore en 1970, sans Gram Parsons toutefois, et chez Soul Jazz Records, deux sélections incroyables : la première, Sounds From The South fait le point sur ces artistes folk ou country qui ont parfois lorgné du côté de la soul, et Invasion Of The Mysteron Killer Sounds, qui évoque les tentatives des artistes dub vers l’électro la plus abstraite, anticipant les développements dub-step.

Une demie déception toutefois en ce qui concerne le coffret de Phil Spector : ces galettes sont-elles à la hauteur du mythe ? Les Rolling Stones poursuivent leur travail de ré-évaluation de leur discographie 70’s. On redécouvre avec plaisir la vitalité de Some Girls, un album dont on a pu occulter l’importance pendant très longtemps, mais qui n’est pas moins révélateur de son temps, entre disco et blues déjanté (voire punk par certains aspects). On attend une réédition du même type pour Emotional Rescue, considéré aujourd’hui encore comme l’un des pires albums du groupe, et qui pourtant contient quelques pépites dont le single qui fait la synthèse du meilleur de la scène new yorkaise avant la grande bascule vers les années 80. Et enfin, une petite faiblesse, cette chose que mon entourage a du mal à comprendre, mais que je suis prêt à défendre avec un brin de mauvaise fois : le deuxième album solo de Macca. Ça ne s’explique pas, c’est comme ça, c’est Macca !

Lana del Rey, Born to Die

mots&sons_LanadelRey_BorntoDie_coverAujourd’hui, il n’y a plus que notre amie Cécile Becker pour résister à la vague Lana del Rey…

Bien sûr, elle a été refaite ; bien sûr, it’s a girly thing ; bien sûr, it’s a teenage thing ; bien sûr qu’il s’agit d’un produit hautement marketé… Mais quoi, les Beatles ne l’étaient pas peut-être ? Les Rolling Stones non plus ? Qui échappe aujourd’hui à la règle, mis à part Radiohead, qui construit son propre parcours avec un positionnement qui vise également à la consommation de masse ?

Non, aujourd’hui, on lui reconnaît une voix (fragile), une posture, une présence, et surtout une poignée de pop-songs d’inspiration soul et hip hop. Le premier hit, Video Games, nous avait fait chavirer. Le nouveau single confirme l’élégance première, avec un niveau de classe (mais aussi de complaisance) supplémentaire. On ne sait si ça durera, mais la petite continue de nous séduire.

Ironie du sort, le nouveau single sort le 30 janvier, à la date de mon anniversaire. Le titre : Born to Die !

Ci-dessous, le nouveau clip réalisé par Woodkid, autrement dit Yoann Lemoine, vidéaste, cinéaste et musicien français. Le 15 octobre dernier, il était monté sur scène avec Lana del Rey à l’occasion du passage de sa tournée à New York…

Bouli Lanners, Child of Nature

Dans Les Géants, trois mômes se retrouvent livrés à eux-mêmes à la campagne. Dans ce film qui prend des allures de conte moderne, ils errent dans la forêt en quête de repères. Rencontre avec le réalisateur Bouli Lanners et l’un de ses jeunes acteurs Zacharie Chasseriaud.

120x160 Les GeantsDans Les Géants, Zak, Seth et Dany sont l’affirmation de la liberté absolue même s’ils se heurtent durement à la réalité. Malgré les embuches, ils continuent d’avancer. Est-ce en cela qu’ils sont des “géants” ?
Bouli Lanners :
Oui, mais aussi parce qu’ils prennent la décision à la fin de ne pas s’arrêter chez la mère. Ils deviennent non pas des adultes, mais plus que des adultes. Et puis le titre insiste sur un paradoxe : ils apparaissent comme des géants, mais restent tous petits dans cette énorme forêt, avec les certitudes de leur âge, des certitudes qui peuvent être très vite broyées.

Ce qui résulte de leur parcours, leur odyssée forestière, c’est le sentiment d’abandon : une mère qui n’appelle plus, un jeune livré à la terreur de son propre frère…
B.L. :
L’abandon de la mère est pour moi la chose la plus terrible ! Cette notion d’abandon est la thématique que j’aborde dans mes autres films, tout comme l’éclatement de la structure sociale qui fait de mes personnages des personnes en errance. Pour ce film, j’avais envie d’aborder le sujet de la mission parentale non pas en faisant un film social mais en construisant un vrai conte, avec des contre-pieds en termes d’images et de décors. Je crois à la nécessité du cadre familial, notamment à l’âge où l’on commence à s’affirmer. De manière plus générale, je reste persuadé que depuis le néolithique, la structure familiale est la base d’une société relativement saine.

J’imagine, Zacharie, qu’il n’est pas aisé d’interpréter ce rôle d’adolescent, abandonné par sa mère…
Zacharie Chasseriaud :
Au niveau du jeu, j’ai été bien dirigé par Bouli. C’était donc beaucoup plus simple. Après dans le film, personnellement je ne crois pas à cet abandon. Il est impossible que ma mère m’abandonne. Mon frère Martin l’affirme : « Elle nous a abandonnés, c’est la réalité ! » Moi, je suis plus jeune, je ne peux y croire. Ça n’est qu’à la toute fin du film, au moment où je jette le téléphone, que je me rends compte que nous ne sommes plus que nous trois, Dany, mon frère et moi.

Bouli, vous êtes-vous inspiré de la personnalité de vos jeunes acteurs pour faire évoluer vos personnages.
B.L. :
Le film était écrit dans les grandes orientations, mais dans la relation des deux frères, il y a des moments où je me suis inspiré des acteurs effectivement. Leurs attitudes m’ont suggéré des choses qu’on a travaillées, puis jouées et mises en scène. Du fait de la très grande amitié qui les a liés à Dany (Paul Bartel), j’ai modifié la présence du personnage pour constituer, au final, un vrai trio totalement fusionnel : ce trio est devenu un personnage à part entière.

Parlez-nous de cette relation qui est née sur le tournage…
B.L. :
Dès qu’ils se sont vu, ça a été très fort de suite.
Z.C. :
Surtout avec Paul [Bartel, ndlr] !
B.L. :
Cette rencontre était vraiment intense. Je me suis dit : « C’est terrible ! »
Z.C. :
Dès le premier jour du casting !
B.L. :
Oui, le premier jour du casting !
Z.C. :
Je n’avais même pas fait d’essai avec lui, mais j’ai insisté !
B.L. :
J’avais les deux premiers rôles et il me restait trois garçons pour attribuer le dernier rôle. Avant même qu’on en parle, tout de suite, quelque chose s’est passée : un truc radical !
Z.C. :
Paul, je ne lui avais même pas parlé. Martin [Nissen, Seth dans le film, ndlr] faisait des essais quand je suis arrivé. Après qu’on a fini les scènes, nous sommes allés voir Bouli pour lui dire qu’on voulait Paul. On lui répétait : « Prends Paul ! »
B.L. :
Oui, ils m’ont dit : « C’est Paul ! »
Z.C. :
Avec Paul, on ne s’est parlé qu’à la fin dans la voiture. Ça a collé tout de suite…

L’un des autres personnages essentiels de ce conte est la forêt enveloppante, qui materne les gamins.
B.L. :
Paradoxalement dans le film, c’est dans les maisons que les gamins sont le moins en sécurité et en opposition à cela, la nature les sécurise. Je vois vraiment la mère nature comme l’ersatz de quelque chose de rassurant, même dans la rivière : la rivière les porte comme une mère peut les porter.

Vous même, alliez-vous vous réfugier dans la nature ?
B.L. :
J’ai toujours eu ce besoin de confrontation, la nature m’apaise. Elle me donne une espèce de sérénité que je n’arrive pas à avoir en société, elle me permet de voir autre chose. J’ai vraiment besoin de la nature, encore aujourd’hui.

Dès les premières scènes du film, nous sommes plongés dans le son de No Love Lost de Joy Division. On imagine une réminiscence de votre propre adolescence…
B.L. :
[visiblement ravi] Oh oui, j’étais un dingue de Joy Division. Nous avons essayé avec ce morceau-là et nous nous sommes dits : « Merde, ça marche ! » Alors, nous avons essayé d’obtenir les droits mais comme ça coûtait cher, nous avons acheté 20 secondes du morceau que nous avons mis en boucle, ce qui fait qu’on obtient une minute de musique. Eldorado commençait par un morceau des Milkshakes, là de débuter avec ce morceau de Joy Division [en fait un titre des débuts sous le nom de Warsaw, repris récemment par LCD Soundsystem, ndlr] qui n’est pas forcément le plus connu, ça me faisait bien plaisir.

Pour la B.O. du film, Bram Vanparys du groupe The Bony King Of Nowhere a enregistré des maquettes sur site, en plein tournage. On imagine une émotion particulière…
B.L. :
Oui, je me rappelle d’avoir été super ému à la première écoute. Nous étions en plein tournage sur les bords de la rivière ; il est venu pour me faire écouter les maquettes : j’ai craqué, j’ai pleuré tellement ça correspondait à l’ambiance du film. Nous avons essayé d’enregistrer en studio, mais ça perdait cette dimension authentique, presque organique. Nous avons donc conservé l’émotion initiale…

Nous étions présents au moment de la remise des prix à la Quinzaine des Réalisateurs. Le film a été récompensé. Il s’en est suivi une belle soirée, où vous même, Zacharie, ainsi que les garçons, vous n’avez cessé de danser. À votre âge, comment vit-on une telle soirée ?
Z.C. :
C’était magique ! Nous étions sur le plateau de Canal+ l’avant-veille et franchement, on ne savait pas quoi faire… On nous parlait du film, mais nous ne l’avions pas vu. [Ils ne l’ont vu que le soir de la cérémonie de clôture de la Quinzaine, ndlr] Lors de la cérémonie, nous avons enfin pu voir le film, et il a été primé ! Tout le monde a applaudi, on en était même un peu gênés… De voir le film à Cannes, qu’est-ce que tu veux que je dise de plus ? C’était fort en émotions, même presque trop…

Propos recueillis à l’occasion de l’avant-première des Géants le 21 octobre au cinéma Star, à Strasbourg
Article à paraître dans Novo #17 (décembre-janvier)

Un grand merci à Anne Berger pour la retranscription !

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SMILE, enfin !

mots&sons_BrianWilson_BeachBoys_Smile_SessionsVoilà les SMILE Sessions des Beach Boys viennent d’être éditées officiellement. Nous avions fini par en douter au cours de l’été au moment où l’on découvrait que la date de cette publication était une nouvelle fois différée.

Un document sonore l’atteste : la première date de sortie était prévue… en janvier 1967 ! Le speaker annonçait 1 million de ventes, pas moins, les Beach Boys surfant sur le succès d’un des titres phares de l’enregistrement, Good Vibrations et l’immense réussite artistique de Pet Sounds publié en 1966. La fragilité mentale de Brian Wilson, perceptible dès la fin 1966, sa situation de paranoïa chronique et ses accès de dépression, les tensions entre le parolier, le génial Van Dyke Parks et le chanteur Mike Love, et bien d’autres soucis liés à la consommation de drogue, ont conduit à l’ajournement du projet.

En septembre 1967, une version tronquée – mais quelle version ! –, Smiley Smile, finit par sortir, mais le projet global reste inédit, créant ainsi une frustration sans nom, provocant les plus beaux fantasmes dans le domaine de la pop. Les rumeurs circulaient sur la destruction des bandes originales. Depuis près de 45 ans, les enquêtes et contre-enquêtes s’annulaient, les publications 70’s des Beach Boys révélaient certains morceaux de ces sessions, dont le magnifique Surf’s Up, sans doute l’égal de God Only Knows sur Pet Sounds. Puis, des bandes sont apparues sur le marché, SMILE devenant le bootleg le plus prisé de l’histoire. En 1993, le coffret Good Vibrations, Thirty Years of The Beach Boys, révélaient enfin officiellement quelques uns des plus beaux extraits de l’original. Les publications diverses (et très nombreuses) spéculaient sur l’ordre des morceaux et signalaient l’existence de compléments nécessaires.

La version ré-orchestrée de 2004, sous la direction de Brian Wilson en net regain de forme, confirmait un certain nombre d’informations sans pour autant calmer le désir inassouvi d’une véritable publication officielle construite sur la base des bandes d’époque. Depuis hier, 31 octobre, notre attente est enfin récompensée : plusieurs éditions sont possibles, édition double CD, version coffret extended avec pas moins de 2 LP, 2 45T et 5 CD.

On se posera longuement la question de l’intérêt d’un CD consacré au seul Heroes and Villains (autant de nous fournir les pistes séparément pour recréer un puzzle improbable), mais sinon quel plaisir que d’explorer les recoins de ce qui constitue l’une des plus belles réalisations des années 60.

Ce qui fait jour cependant, au-delà de l’extrême exigence de Brian Wilson presque pénible dans ces recommandations (injonctions ?) harmoniques, c’est la force de l’inachèvement. À l’écoute du tout, il semblait évident que le projet ne devait pas aboutir parce que la force de ce projet, justement, s’inscrit dans une démarche qui conduit à éprouver sans cesse de nouvelles limites, esthétiques et sensorielles.

Avec l’appui de Van Dyke Parks, Brian ne cessait d’élever son propos.
Il ne cessait de s’élever au-dessus d’une masse dont il s’est finalement détaché.

Le résultat ne conduit pas à la cohérence escomptée, l’énigme est loin d’être résolue et de nombreuses questions demeurent, tant mieux ! Bien au contraire, cette publication éparpille un peu plus les pistes d’une œuvre qui ne doit pas être envisagée comme un tout, mais comme une myriade d’intentions, dont certaines antagonistes. C’est en cela sans doute que SMILE reste d’une actualité déconcertante et qu’il constitue une œuvre majeure du siècle passée, et même du siècle en cours.

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Alain Dister, Révolution de l’esprit

Alain Dister était là au moment où les choses se passaient. Il a rencontré les plus grands artistes de son temps, musiciens et poètes. Le critique rock et photographe fait l’objet d’une exposition construite autour de ses portraits des poètes Beat à Besançon.

« L’univers est le lieu où bruit notre esprit »

Michael McClure, Revolución

mots&sons_Alain_Dister_BernardPlossuQuand cinq soldats américains s’installent chez les parents d’Alain Dister le 25 août 1944, au Vésinet en Seine-et-Oise, ils apportent avec eux des poulets congelés, des bas nylon, des Lucky Strike et des disques. « Plein de disques, en carton kaki souple et léger. Avec des musiques formidables et des chansons qu’ils reprennent en chorus en allant me border avec mes nounours tout neufs », se souvient Alain. Ces nounours s’appellent « bien entendu Boogie et Woogie », et les soldats lui sussuraient : Shoo Shoo Baby

Faut-il voir dans ce récit un instant initiatique, quelque chose de l’ordre de la destinée ? Oui, sans doute. Nul hasard, si Alain Dister est ce Français présent là où il faut, quand il faut. Là où ça se passe au cœur des sixties flamboyantes – et même moins flamboyantes.

Les Américains ont investi sa maison en libérateurs ; lui investit l’Amérique en témoin : témoin d’un temps où tout semblait possible, où les poètes – ses poètes à lui, Allen Ginsberg en tête, bientôt ses potes – avaient initié une révolution de la pensée comme on en n’en a peut-être plus vécu depuis.

« J’ai vu les plus grand esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus […] »
Allen Ginsberg, Howl

I saw the best minds, cite volontiers Alain en introduction à sa monographie It’s Only Rock’n’Roll publiée chez Marval en 1989. Oui, il les a vus les grands esprits, les “meilleurs” esprits, il les a interviewés, photographiés pour Rock & Folk : Jimi Hendrix bien sûr, auquel il a consacré le magnifique Ezy Rider au Seuil en 1995, mais aussi Brian Wilson, Frank Zappa et les Mothers, les Rolling Stones, Cream, le Dead, Janis Joplin, Otis Redding, Syd Barrett – sublime photo de Syd, avec et sans le Floyd –, Daevid Allen – Alain était un temps responsable du light-show de Gong –, puis Patti Smith, Brian Eno, Chris Cutler, Richard Hell, les Ramones, Laurie Anderson, les Clash. Il a gardé cette affection indéfectible aux Beatles, signé l’une de leurs premières monographies françaises après la disparition du groupe et comme je le disais précédemment, il a rencontré les poètes Beat : Allen Ginsberg donc, Lawrence Ferlinghetti, Gregory Corso, Michael McClure… Presque tous, à l’exception d’un seul, Jack Kerouac. Figure recluse, isolée, déclinante physiquement – mais pas intellectuellement –, Kerouac ne participe pas aux rassemblements ; peut-être même les observe-t-il avec circonspection…
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Juillet 1966, Central Park, New York City : « Dans le Park je fais de vraies photos de mode en vue d’un hypothétique portfolio, avec deux Irlandaises mignonnes à croquer. Sous l’œil intéressé d’une consœur, « vous êtes photographe aussi ? ». Elle vient de réaliser une série de portraits des… Rolling Stones. Souvenir d’une fugitive amitié, elle m’en a offert un. Deux ans plus tard, elle s’est mariée avec un Beatle. »
Alain Dister, It’s Only Rock’n’Roll
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Décédé d’un cancer le 2 juillet 2008, il reste d’Alain Dister de nombreux textes dont certains font l’objet de recueils, les articles publiés ici ou là, dans Rock & Folk, mais aussi dans Metal Hurlant, Libération, Fluide Glacial et Le Nouvel Observateur. Il reste ses très nombreuses photos. D’après le philosophe Louis Ucciani qui organise à la galerie Jean Greset à Besançon une exposition photo d’Alain Dister centrée sur les portraits des poètes Beat, il n’est peut-être pas le meilleur photographe, mais il est celui auquel on manifeste une confiance absolue, d’où l’existence de portraits intimes, révélateurs de la formidable diffusion des idées nouvelles.

Article paru dans Novo #16 (septembre-octobre 2011)
Photos : Bernard Plossu

Alain Dister, exposition Beat Generation du 26 octobre au 12 novembre à la Galerie Jean Greset en partenariat avec le Centre d’Art Mobile

mots&sons_Alain_Dister_BernardPlossu_LagunaPueblo_1980

L from L

L nous a bouleversé au début de l’année avec un album comme on n’en fait plus de pareil.

Avec ce quelque chose de Barbara, Lhasa, Thom Yorke, mais aussi de Brel, cette artiste discrète cherche une forme d’épure dans la voix : une émotion demeurée intacte, vibrante et sensuelle.

L, une simple initiale comme une griffe, mais déjà la patte d’une grande. Essentielle.

En concert le 22 octobre au Cheval Blanc, à Schiltigheim
(crédit photo : Marie Taillefer)

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What is Life? George Harrison is Life

mots&sons_AstridKirchherr_GeorgeHarrisonAu cours de la première partie de Living In The Material World, le documentaire que Martin Scorsese consacre à George Harrison, on sent comme une vraie frustration : oui, nous avons vu les Anthologies des Beatles et la redite en devient presque gênante. Naturellement, le réalisateur américain s’attache à la figure de celui qui était considéré comme le plus timide, the quiet one, à côté du bouillonnant John Lennon, du séduisant Paul McCartney et du facétieux Ringo Starr, mais il semble en difficulté quand il s’agit de le positionner seul dans son parcours.

Après, inutile de blâmer Scorsese : comment réduire l’époque où George was a fab ? On redécouvre alors combien il était difficile pour lui de se frayer un chemin à l’ombre des immenses songwriters qui l’entouraient. Et pourtant, ses chansons gagnent en intensité, parfois en cynisme (comme pour Taxman sur Revolver) et elles trouvent leur place au sein des albums à partir de 1965-66. Parfois, elles constituent des sommets comme If I needed someone, une merveille de maturité pop sur Rubber Soul. Le documentaire aurait peut-être pu s’attarder sur ces sessions d’enregistrements à Bombay qui aboutissent à The Inner Light, face B de Lady Madonna, plutôt que nous ressasser encore une fois le détail de la rencontre avec le Maharishi.

Scorsese a alors le cul entre deux chaises, il ne sait plus où aller, obsédé par l’idée d’en dire trop ou pas assez, d’où des raccourcis qui finissent même par lasser. On finit par se dire que ce grand fan des Rolling Stones est dépassé par son sujet, contrairement à ce qui avait été le cas avec No Direction Home, consacré à Bob Dylan. Puis, les choses finissent par s’éclairer avec bonheur – Here comes the sun –, notamment quand il aborde la question de la fin des Beatles et les premiers instants de la carrière solo de George. Celui qui avait fini par admettre qu’il ne serait pas membre du groupe éternellement, voyait dans l’émancipation la possibilité non seulement de publier la masse des chansons écartées par les trois autres mais encore d’affirmer une position nouvelle, renforcée. La sortie d’All Things Must Pass, sous la forme d’un triple album, a occulté le Plastic Ono Band de John au point d’agacer beaucoup ce dernier, et Paul McCartney ; elle affirme l’existence d’un artiste arrivé au sommet de sa créativité. Ce que nous confirme le témoignage de Phil Spector, visiblemement encore sous le charme plus de quarante après.

La deuxième partie du documentaire nous renvoie à tout ce qu’on aime de la figure complexe de George : ses contradictions, son ambigüité, son extrême fragilité. On en arrive à se poser la question de savoir à quel moment il exprime le moindre bonheur. Puis, on explore les contours de cette figure duelle, cet homme étonnamment visionnaire, à l’humour cinglant, souriant mais grave, jugé adorable par les uns, plus méchant par les autres – Mojo révèle ce mois-ci que Lauren Bacall avait décrété qu’il était the mean one, après une courte entrevue dans les locaux d’Apple Corps à Londres –, en tout cas préoccupé par l’évolution désastreuse de son temps.

Au final, on se laisse transporter par les témoignages très touchants de ses amis, Eric Clapton, Tom Petty, Eric Idle et Terry Gilliam (des Monty Pythons dont il a produit La Vie de Brian), et par le portrait sensible que dresse de lui sa dernière compagne, Olivia, qui a livré à Scorsese des documents souvent intimes. On ne peut s’empêcher d’être saisi par l’extrême émotion de Ringo Starr à l’évocation des derniers instants. Une émotion qui se prolonge bien au-delà de la projection des 3h30 du documentaire, confirmant ainsi, et c’est là sans doute le vrai mérite de Scorsese, tout l’attachement qu’on porte au plus singulier des Beatles.

Living In The Material World, Double DVD ou Blu-Ray Disc, Warner Home Cinema

mots&sons_AstridKirchherr_GeorgeHarrison_JohnLennonL’image du film : une photo prise par Astrid Kirchherr dans l’atelier de Stuart Sutcliffe, le 5ème Beatle décédé d’une hémorragie cérébrale le 10 avril 1962. John Lennon, très marqué par la disparition de son ami, se rend chez Astrid et demande à voir l’atelier. La photo de lui, assis sur une chaise, en dit long sur son désespoir. George Harrison, inquiet, le rejoint et la photo suivante les montre tous les deux confrontés au vide, à la mort. Il serait intéressant d’écrire l’histoire des Beatles sous l’angle des disparitions successives : la mère de Paul qui décède alors que le futur bassiste n’a que 14 ans, la mère de John, Julia, qui meurt accidentellement alors que ce dernier n’a que 15 ans, Stuart Sutcliffe, Brian Epstein, sans oublier la disparition de John lui-même à 40 ans et George à 58 ans.
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À l’occasion de la sortie du film de Martin Scorsese, une sélection des meilleurs titres de George Harrison est programmée sur flux4 : If I needed someone, Taxman, Love you to, Within You Without You, The Inner Light, Only A Northern Song, While My Guitar Gently Weeps, I Me Mine, For You Blue, Here Comes The Sun, Here Comes The Sun, Something, My Sweet Lord, Wha-Wha, Isn’t It a Pity etc.